‹ L'évolution religieuse dans les diverses races humaines;Chapitre 551 sur 555 · II. — l'aMHISME SPIRITIQUE · texte numérisé non relu

II. — l'aMHISME SPIRITIQUE

L'animisme fétichique passe donc par deux périodes. Durant la première, tout à fait primitive, Thomme, qui est encore un animal dégrossi, confond volontiers le mouvement avec la vie et attribue, soit aux êtres inorganiques, soit à fortiori à certains animaux, une mentalité identique à la sienne et indépendante de la forme humaine. Puis des doutes naissent dans son esprit; il finit par lui sembler peu vraisemblable que des rochers, des arbres, des torrents, etc., etc., puissent posséder les facultés psychiques de Thumanité. Pourtant ces objets inorganiques exécutent des actes en apparence raisonnes et voulus. Comment cela? L'explication se trouve sans peine; c'est que des esprits éthérés, mais constitués sur le modèle de l'homme, quelquefois sur celui de certains animaux redoutables, résident au sein des corps inorganiques, dans les nuages, les volcans, les astres, etc., etc. Il est donc bien naturel que tous ces corps se conduisent à la manière humaine.

Cet animisme, que l'on peut appeler spiritique^ dérive en grande partie des idées que se fait l'homme primitif sur la mort. Pour Tintelligence sauvage la mort naturelle est une insoluble énigme. Qu'un animal, qu'un homme meurent, quand on les tue, cela parait fort simple; mais que spontanément, sans cause apparente, parfois en quelques instants, un homme jusqu'alors vivant, actif, énergique, se couche et

meure, s'éteigne à jamais, voilà qui passe les limites de la vraisemblance : évidemment, et en dépit des apparences, la mort a du être violente et cette manière de voir suscite des hypothèses, qui compliquent beaucoup la théorie animique.

On ne doute plus que, comme toutes choses, l'homme vivant ne soit muni d'un double, d'un esprit. A lui seul, le rêve sufQrait à établir cette dualité; puisque, d'une part, il fait voir aux vivants les doubles des morts et, de Tautre, montre, que, même durant la vie, l'esprit d'un homme peut quitter son corps pendant le sommeil pour courir des aventurcs de guerre, de chasse, d'amour, etc., puis rentrer tranquillement dans son domicile de chair et d'os. De temps à autre, Thallucination vient corroborer le témoignage du rêve, que confirme aussi le simple jeu de la mémoire et de l'imagination, alors qu'elles font en quelque sorte rêver toutéveillé. Donc, les doubles peuvent se séparer des êtres dans lesquels ils résident habituellement; par conséquent le monde doit être» rempli d'esprits errants, âmes des choses et des hommes. Or, ces esprits sont bien dissemblables de caractère ; les uns sont débonnaires, les autres malveillants. 11 est donc bien probable, que tout homme, mourant sans cause apparente, a simplement été tué par ces esprits méchants et invisibles.

Quand cette croyance aux esprits nomades est bien ancrée dans l'esprit de l'homme primitif, le monde se peuple, pour lui, de dieux et de revenants. Mais ces esprits de tout genre et de tout sexe, ceux qui apparaissent dans le rêve, ceux que l'on voit ou imagine, ceux que l'on entend bruire dans k feuillage, rugir dans le vent ou la mer, gronder dans la foudre, etc., sont, psychiquement au moins, taillés sur le patron humain. Susceptibles d'amour et de haine, comme les hommes, ils se laissent, comme eux, capter par des présents, gagner par des flatteries, fléchir par des prières : on a donc recours à tous ces moyens pour se les concilier.

En premier lieu, pour que les doubles des morts quittent ce monde avec satisfaction, on leur offre, au moment des funérailles, tout ce qu'ils aimaient, tout ce dont ils avaient besoin durant la vie : des aliments, des armes, des animaux domestiques, si l'on en possède, et, à défaut, des esclaves, des femmes. Car on suppose que les doubles des décédés s'en vont dans un invisible pays exactement calqué sur celui qu'ils ont quitté en mourant. Dans ce séjour posthume, les ombres trouveront une société identique à la société terrestre au milieu de laquelle ils ont vécu ; ils y occuperont exactetcmcnt le même rang et y mèneront le même genre de vie. 11 faut donc qu'en quittant son corps, ce qu'elle fait toujours à regiet, l'âme du mort soit munie, équipée, armée suffisamment, qu'elle ait des provisions de voyage et une suite convenable, qu'elle emporte les doubles de tous les objets ou instruments utiles, dans sa nouvelle condition. Pour tout cela, les survivants se font un devoir de subvenir aux besoins du décédé; à défaut d'affection même, l'intérêt bien entendu suffirait à les y pousser. En effet, les doubles, les ombres des morts sont des êtres redoutables et l'on aime mieux les savoir éloignés que proches; or, si l'on néglige de les munir avec une suffisante largesse, il leur arrive souvent, au lieu de partir pour les pays d'outre-lombe, de rester dans celui où leurs corps ont vécu, de rôder nuit et jour, la nuit surtout, autour de leur ancienne demeure, et de tirer vengeance de ceux qui les ont négligés.

Ces croyances spiritiques, si naïves et si grossières, toute l'humanité peu développée les a admises sans conteste; nombre de populations les partagent encore et, même au sein des sociétés les plus civilisées, elles persistent sous diverses formes, particulièrement sous la forme métaphysique. La première, la croyance aux revenants, est très vivante dans les masses soi-disant civilisées, mais encore

beaucoup plus près qu'il ne semble de la mentalité sauvage; la seconde, la croyance au double métaphysique, est une opinion de lettré, qui dérive directement de la première. En eflel, à grand renfort d'excogitations subtiles, les métaphysiciens sont parvenus à extraire la quintessence de la croyance primitive au double. Ce dernier s'est adiné jusqu'à perdre toute matérialité ; ce n'est plus l'ombre, éthérée sans doute mais pourlant substantielle, la < fumée » des Cafres; c'est un être ou plutôt une abstraction d'êlre, une entité ne tenant ni lieu ni place, c'est-à-dire se confondant avec le néant et parfaitement inintelligible. A la place d*une illusion on a mis une absurdité.

Revenons à l'homme primitif, beaucoup plus raisonnable que les métaphysiciens. Dans sa pensée, il n'existe sûrement aucune différence essentielle entre les doubles des morts» les doubles spiritiquesj et ceux des êtres ou objets du monde extérieur. Des deux côtés en effet l'illusion est la même; cependant pour la commodité de la classification, on peut appeler mythiques les doubles des choses, à partir du moment où l'on se permet de leur attribuer une existence nettement distincte de leur substratum matériel. A ces doubles mythiques, comme aux doubles spiriliques, l'homme peu développé prête une mentalité tout humaine ; il s'ingénie à leur être agréable, à flatter leurs goûts, à satisfaire leurs besoins par des offrandes, surtout par des sacrifices d*animaux et souvent même d'hommes. En effet, ces esprits mythiques» ces dieux ressemblent à leurs adorateurs; ils sont grands mangeurs, friands de la chair, du sang des victimes; de tous les parfums ils préfèrent celui de la viande grillée.

Le culte consiste à servir les divinités suivant leur goût; on n'y manque pas, mais ce n'est point par affection : c'est dans un but tout à fait intéressé, pour en tirer pied ou aile. On ne se gêne pas d'ailleurs pour le déclarer hautement aux

dieux qu'on invoque. La prière primitive, dont le Rig-Véda nous offre nombre de parfaits spécimens, est un simple contrat d'échange entre Tadoratcur et Tadoré. Cette prière se peut résumer ainsi : « Nous te donnons, donne-nous; tu le dois, si tu es un dieu honnête. »

Longtemps chaque individu traite ainsi directement avec ses divinités, au mieux de ses intérêts; mais, dans ce commerce avec les puissances invisibles, il arrive que certaines personnes semblent mieux réussir que les autres et, pour cette raison, deviennent des sorciers, c'est-à-dire des gens connaissant, mieux que le vulgaire, le caractère des esprits mythiques, ayant leur oreille, possédant même certaines pratiques mystérieuses, auxquelles les dieux, les génies ne savent pas résister. Ces hommes privilégiés, on les respecte, on les craint et on leur confie tout naturellement le soin de la case-fétiche, que Ton a cru devoir édifier aux divinités. Cette case est Tembryon du temple, comme le sorcier est celui du prêtre.

C'est durant cette seconde phase de l'animisme, que se formulent tous les concepts religieux, même ceux qui sont destinés à prendre plus tard un énorme développement. Comme les langues les plus savantes reposent, en dernière analyse, sur un petit nombre de racines et de formes grammaticales, spontanément trouvées à l'époque lointaine et oubliée où l'anthropopithèque est devenu un homme, ainsi les religions les plus compliquées, les plus métaphysiques, n'ont d'autres bases que les illusions grossières et les imaginations naïves de l'homme primitif en période mythopoétique, c'est-à-dire animique.

m. — LANnnsME mythique

Les phases dites supérieures de révolution religieuse ne sont que le développement logique des phases inférieures. Au fond des croyances mythiques les plus complexes, on trouve toujours la conviction que les choses et les hommes ont des doubles impalpables; seulement, dans ces religions savantes, on s*illusionne avec moins de naïveté, de simplicité. Car révolution mythologique marche nécessairement de pair avec toutes les autres; or, au moment où Tanimisme fait un pas en avant, devient mythique^ c'est-à-dire distingue nettement lés esprits de leur substratum matériel, leur accorde une existence indépendante, la civilisation générale a marché, l'organisation sociale s'est compliquée; on est tout à fait sorti de la période anarchique; les groupes ethniques ont des chefs, des conducteurs politiques et religieux. Ces derniers, tout en étant les descendants directs des sorciers primitifs, ont monté en grade; ils sont devenus des prêtres et forment ordinairement une classe.

Cette classe sacerdotale, toujours au mieux avec les dépositaires du pouvoir politique, quand elle n'exerce pas ellemême ce pouvoir, s'applique à mettre de Tordre dans les croyances primitives : elle les trie et les émonde, met en relief certaines d'entre elles, rejette dans l'ombre certaines autres; surtout elle s'efforce de déterminer nettement ce qu'il faut croire et ce qu'il faut repousser. De plus en plus le prêtre détache les doubles divins des choses et des êtres, avec lesquels on avait commencé par les confondre. A ces doubles les prêtres donnent des formes anthropomorphiques de plus en plus individualisées; ils en font des dieux concrets, aidés d'ailleurs en cela par les poètes et surtout par l'imagination populaire. Bientôt ces dieux ont leur histoire, leur légende

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plutôt. Souvent cette légende est symbolique et calquée sur le mode d'existence des êtres réels, d'où sont issues les divinités : cela arrive surtout pour les dieux météorologiques ou sidéraux.

A ces personnages divins, d'origine fétichique, on adjoint plus tard des divinités plus abstraites, reflets personnifiés de certaines passions, émotions ou idées humaines : de l'amour, du remords, de la justice, de la raison, etc.

En même temps l'idée, que l'on se fait de la survivance après la mort, s'affine, se complique; surtout on y relie des considérations morales. Le double du décédé devient de plus en plus subtil. On ne saurait plus admettre, que ce double consomme réellement les aliments qui lui sont offerts; aussi remplace-t-on peu à peu ces dons grossiers par des offrandes votives ou même verbales, comme le faisaient les Égyptiens : les fleurs, les parfums, les prières se substituent à la chair sanglante des victimes. Les objets en papier des Chinois, les bouquets, que nous déposons encore sur les tombes, représentent la forme dernièi-e et atténuée des offrandes et sacrifices funéraires d'autrefois.

Le caractère attribué à la vie future change aussi complètement. Dès la phase précédente, certaines tribus sauvages avaient déjà supposé que toutes les ombres des morts ne devaient pas avoir le même destin. Les unes s'en allaient quelque part, dans une bonne, plantureuse et giboyeuse contrée; les autres, dans une région stérile et désolée; mais aucune idée morale ne s'attachait à cette répartition posthume. Les morts favorisés étaient simplement ceux qui, durant la vie, avaient été les plus braves guerriers, les plus habiles chasseurs : c'étaient surtout les chefs. Parfois même on inclinait à penser que, pour les petites gens, il n'y avait pas de survivance. Mais, quand les sociétés furent sérieusement organisées, quand le tien et le mien furent nettement dis-

tingués, quand il y eut des droits d'un côté, des devoirs de Tautre, quand certains actes furent les uns blâmés, les autres punis, un sens moral tel quel se forma dans la conscience humaine. Alors on transporta dans la vie future le reflet des pénalités en usage sur la terre des vivants; aux ombres des gens réputés bons, justes, honnêtes, on assigna un paradis; un enfer engloutit les doubles des coupables ou des pécheurs. Chaque peuple conçut à sa manière ces séjours posthumes de félicité ou de torture, en s*inspirant de ses goûts et de ses mœurs. Les Gréco-Romains eurent leurs Champs-Elysées et leurTartare; les musulmans aspirent à un paradis sensuel; les chrétiens à un paradis monastique.

Telle est, retracée à grands traits, la phase de Vanimisme mythique. Elle comprend à la fois les religions dénommées polythéistes, comme la religion hellénique, les religions dites monothéiques, comme le Judaïsme, Tlslamisme, les religions dualistes, comme le Mazdéisme et le Christianisme. Toutes ces religions admettent l'existence d'êtres surnaturels en grand nombre; elle sont donc en réalité polythéiques; mais surtout elles ont conçu ou conçoivent leurs personnages divins, comme détachés des phénomènes abstraits ou concrets qui leur ont servi de gangue originelle : elles appailiennent donc aussi à la phase d^animisme mythique.

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