IV. — l'animisme panthêistique
Jusqu'ici nous avons distingué trois phases dans l'évolution religieuse : 1* Vanimisme fétichiquey qui tient pour vivant et pensant tout ce qui est doué de mouvement, fût-ce accidentellement, et même tout objet qui impressionne fortement; 2** Vanimisme spiritique, qui voit au sein de certains êtres ou phénomènes du monde extérieur des doubles anthropomor-
phiques ou zoomorphiques, mais sans séparer encore ces doubles de leurs substratum; Z"" ï animisme mythique^ qui prête aux doubles des choses divinisées une existence indépendante de ces choses.
Mais il est encore une phase dernière de l'évolution religieuse, celle de Vanimisme panthéistiquey qu'ont atteinte deux religions seulement : le Brahmanisme et le Bouddhisme.
Encore incapables de s'élever jusqu'à la grande idée moderne, qui, derrière tous les phénomènes de l'univers, nous fait voir une même substance malérielle, composée d'atomes toujours en mouvement et dont les combinaisons et décombinaisons rendent raison de tout, les fondateurs des grandes religions panthéistiques se sont pourtant approchés de cette vérité dernière. Ils ont proclamé, que le monde est constitué par une seule étoffe matérielle, h laquelle est indissolublement marié un seul esprit. C'est ce substratum immense, éternel, immuable, qui engendre ou plutôt émet pour un temps tous les êtres particuliers, puis les engloutit de nouveau dans son vaste sein. Mais le primitif animisme subsiste toujours au fond de Tidée panthéistique ; car on suppose que l'univers matériel est doublé d'un univers spirituel; on a seulement synthétisé, élargi l'illusion du sauvage, qui, dans tous les objets, derrière tous les phénomènes particuliers, place un esprit spécial.
Le Panthéisme admet donc un double de l'univers maté riel; néanmoins, à s'en tenir à son idée fondamentale, il ruine tout l'édifice mythologique construit par les autres religions. Plus n'est besoin de sacrifices, de culte, de prière, de paradis ou d'enfer. La vie se suffît à elle-même; pas d'autre sanction pénale après la mort qu'une hiérarchie de renaissances terrestres, qu'une métempsycose, descendante pour les pécheurs, ascendante pour les justes, mais finissant
toujours par aboutir à la suprême récompense : Fanéantisscment définitif, Fabsorption dans le grand tout.
Tout en restant métaphysique, ce système côtoie d'assez près la réalité scientifiquement démontrée : U matérialisme et l'évolution. Quelques bouddhistes éclairés, notamment Soumangala, le pontife de Ceylan, prétendent même identifier leur métempsycose avec la doctrine scientifique du transformisme et, à la mort de Darwin, on a fêté, à Ceylan, l'entrée du grand réformateur scientifique dans le Nirvana des bouddhistes. C*esl évidemment forcer TanalogiB; mais cette réconciliation, même apparente, de l'idée i*eligieuse avec la pensée scientifique ne saurait être tentée par aucune religion, celle de Gautama exceptée. Au point de vue intellectuel, le Bouddhisme domine donc de très haut tous les autres cultes; mais, comme il est entaché du péché originel et n a point divorcé avec l'animisme, il a bien vite dégénéré et a dû conserver ou adopter toute l'organisation, tout l'appareil des autres gmndes religions : les prêtres, les temples, les idoles, les cérémonies, surtout la folie de l'ascétisme, directement dérivée de la croyance à des esprits féroces et invisibles, que l'on fléchit par des abstinences, des macérations, d'inutiles souffrances.
v. — l'animisme métaphtsiquk
Si le Bouddhisme faisait un pas en avant, ce qui est fort difficile aux vieilles religions, il pourrait se confondi^e avec la vérité scientifique, y trouver son nirvana : au contraire toutes les autres religions sont directement hostiles à la science ou au moins inconciliables avec elle. Or, avec plus ou moin& de ferveur la grande masse des hommes subit encore docilement l'influence religieuse : cela ressort de l'enquête même que nous venons de terminer. Chez toutes
572 L'ÉYOLUnON RELIGIEUSE.
les populations de race noire, l'animisme fétichique ou spiritique règne en matlre. Même état religieux très inférieur chez les sauvages de race mongolique ou mongoloïde. Les Mongols plus ou moins civilisés se sont bien ralliés au Bouddhisme, mais trop souvent en perdant de vue ce qu'il a de grandeur métaphysique, en l'imprégnant d'un animisme grossier.
Quant aux peuples de race blanche, tous professent en gros et nominalement des religions dites supérieures : le Brahmanisme, assez voisin du Bouddhisme, le Judaïsme, Flslamisme, le Christianisme; mais ce n'est qu'une apparence. Si médiocre que soit la valeur philosophique de ces religions, surtout des trois dernières, la masse de leurs sectateurs n'en apprécie que le côté le plus inférieur. Pour se rattacher la majorité de leurs adeptes, ces religions ont dû conserver ou adopter quantité de pratiques ou de croyances animiques, tenant au fétichisme, au spiritisme, à la magie, triade fondamentale sur laquelle reposent toutes les mythologies. Le vulgaire des fidèles se soucie médiocrement des dogmes, mais il croit fermement aux reliques, aux talismans consacrés, aux esprits des morts, aux anges et aux démons. Ne voyons-nous pas notre clergé bénir les objets du culte, exorciser les possédés, glorifier l'Iiagiolàtrie, célébrer des cérémonies pour obtenir de la pluie ou du soleil, etc., etc.?— En réalité la foule des croyants de race blanche comprend la religion exactement comme le nègre d'Afrique. — Une petite minorité de chrétiens, trop éclairés pour se ravaler à ce sauvage niveau, voient surtout dans leur religion le côté relevé de sa morale : la charité, l'abnégation, le sacrifice. En Amérique, dans certains temples ù la mode, on ne soufQe plus mot de l'enfer, de la colèi*e divine, de la rédemption, etc.*.
Mais à ce degré de tiédeur on n'observe plus guère les pres-
i. Guyau. f^oc. ciL 143.
criptions du culte que par respect humain : en fail, on est indiiTérent.
De celte indifférence un peu sceptique est née la forme la plus atténuée de la l'eligiosité : la métaphysique. C est toujours de Tanimisme, mais de Tanimisme quintessenciè. L'animisme, que j'ai appelé mythique, avait nettement séparé les doubles, les esprits, des choses, des êtres qui leur avaient servi de supports. La métaphysique s'est emparée de CCS doubles affranchis, les a soumis à une sublimation dernière dans Talambic de la spéculation et les a réduits à n'être plus que des abstractions, des formules. L'animisme spon-^ tané, primaire était une illusion, mais une illusion qui avait de la chair et du sang, une illusion que l'on pouvait accepter, à la condition d'être ignorant et inexpérimenté, parce qu'elle était simple et intelligible; mais comment prendre au sérieux les abstractions vides de nos métaphysiciens? Tout ce qui donne aux religions du corps et de la couleur, Tapparence de la vie, a été impitoyablement écarté et l'on nous somme de croire à l'existence réelle d'entités si ténues que nous ne réussissons plus à les concevoir. Quand on nous parle d'un dieu fait à l'image de l'homme, mais infiniment plus puissant, résidant quelque part dans le ciel, d'où il gouverne l'univers, comme un monarque son royaume, nous pouvons nier ou croire; car il s'agit là d'une conception simple et claire, mais comment vénérer un être suprême réduit, selon la définition de M. Renan, à n'être plus que < la catégorie de l'idéal » ou « la raison universelle des choses », comme l'a dénommé l'un des coryphées de notre métaphysique universitaire? De même nous comprenons très bien l'illusion de l'homme primitif, quand il s'imagine qu'à la mort un double, un esprit, fait d'une matière subtile mais semblable .au corps, s'en détache et lui survit; mais comment admettre