Alberi-Nyanza
la mort, et celte croyance n'est-elle pas exprimée par Taclc lie déterrer les os après que la chair est tombée en pourriture? — Commoro. Existence après la mort! Est-ce possible? Un homme tué peut-il sortir de son tombeau, si nous ne le déterrons pas nous-mêmes? — Moi, Croyez-vous qu'un homme es! comme une béte brute, pour laquelle tout est fini après la mort? — Commoro. Sans doute; un bœuf est plus fort qu'un homme, mais il meurt, et ses os durent plus longtemps : ils sont bien plus gros. Les os d'un homme se brisent promptement : il est faible. — Moi» Un homme n'esl-il pas supérieur en intelligence à un bœuf? N'a-t-il pas une raison pour guider ses actions? — Commoro, Beaucoup d'hommes ne sont pas aussi intelligents qu'un bœuf. L'homme est obligé de semer du blé pour se procurer de la nourriture ; le bœuf et les hôtes sauvages l'obtiennent sans semer. — Moi. Ne savez-vous pas qu'il y a en vous un principe spirituel différent de votre corps? Pendant votre sommeil, ne révez-vous pas? Ne voyagez-vous pas par la pensée dans des lieux éloignés? Cependant voire corps est toujoui*s au môme lieu. Comment expliquez-vous cela? — Commoro (riant). Eh bien! comment expliquez-vous cela, V0U91 C'est une chose que je ne comprends pas, quoiqu'elle m'arrive chaque nuit. — Moi, L'esprit est indépendant du corps ; le corps peut être garrotté, non l'esprit ; le corps mourra et sera réduit en poussière ou mangé aux vautours; l'espril vivra pour toujours. — Commoro, Où? — Moi. Où le feu vit-il? Ne pou vez-vous pas allumer du feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre? Pourtant vousne voyez pas le feu dans le bois. Cette flamme, qui est sans force et invisible dans le bois, n'est-elle pas capable de consumer le pays tout entier? Quel est le plus fort, le petit bâton qui produit le feu ou le feu lui-même? L'esprit est l'élément qui existe dans le corps de même que le feu est l'élément, qui existe dans le bois; l'élément est supérieur à la substance où il se trouve.
— Commoro. Ali! pouvez-vous m'expliquer ce que nous voyons la nuit, lorsque nous sommes perdus dans le désert? Je me suis égare et, errant dans robscurité, j'ai vu un feu au loin ; en m'approchant, le feu a disparu ; je n'ai pu en savoir la cause, ni retrouver Tendroit où j'ai cru le voir. — Moi. N'avez-vous aucune idée de l'existence d'esprits supérieurs à l'homme ou aux animaux? Ne craignez-vous aucun mal hors celui qui provient de causes physiques? — Commoro. Je crains les éléphants et les autres animaux, quand je me trouve de . nuit dans un fourré, mais voilà tout ! — Moi. Alors vous ne croyez à rien, ni à un bon ni à un mauvais esprit. Vous croyez qu'à la mort l'esprit périt de même que le corps; que vous êtes absolument comme les autres animaux et qu'il n'y a aucune distinction entre l'homme et la bête? — Commoro. Sans doute. — Moi. Ne voyez-vous aucune différence entre les bonnes et les mauvaises actions? — Commoro. Si, chez les hommes et chez les bêtes, il y a les bons et les mauvais. — Moi. Croyez-vous que les hommes, bons ou mauvais ont le même sort, qu'ils meurent les uns et les autres et que c'en est fait d'eux pour toujours? — Commoro. Oui. Que peuventils faire? Comment peuvent-ils s'empêcher de mourir? Nous mourrons tous, bons et mauvais. -— Moi, Les corps périssent, mais les esprits subsistent : les bons dans le bonheur, les mauvais dans la peine. Si vous ne croyez pas dans la vie à venir, pourquoi un homme serait-il bon? Pourquoi ne serait-il pas méchant, si sa méchancelé lui est une cause de prospérité? — Commoro. La plupart des hotnmes sont mauvais; s'ils sont forts, ils pillent les faibles. Les bons sont tous faibles; ils sont bons parce qu'ils n'ont pas assez de force pour être méchants. » — Un peu de blé, continue Baker, avait été tiré des sacs pour la nourriture des chevaux et, comme il s'en trouvait quelques grains sur la terre, j'essayai de démontrer à Commoro la vie à venir au moyen de
la sublime métaphore dont saint Paul fait usage. Creusant avec le doigt un petit trou en terre, j'y déposai un grain. « Ceci, dis-je, c'est vous « lorsque vous mourrez ». Puis, recouvrant le grain d'un peu de terre. « Ce grain, continuai-jc, périra ; mais de lui sortira la plante, qui reproduira sa forme première. — Commoro. Très bien. Je comprends cela. Mais ce grain, que vous avez enfoui, ne reparaît pas; il se pourrit, comme l'homme, el meurt. Le fruit produit n'est pas le grain qui a été enseveli; c'est le résultat de ce grain. Il en est ainsi de rhomme. Je meurs, je tombe en corruption et tout est lini: mais mes enfants croissent, comme le fruit du grain. Quelques hommes n'ont pas d'enfants el quelques grains périssent sans donner de fruit ; alors tout est fini. » — Je fus obligé de changer de conversation. Ce sauvage n'avait pas môme une seule idée superstitieuse, sur laquelle je pusse enter un sentiment religieux. Il croyait à la matière et son intelligence ne concevait rien qui ne fût matériel. Il était extraordinaire de voir une perception aussi claire unie 5 autant d'incapacité pour saisir l'idéal'. » 11 importe de remarquer que Commoro et les Latoukas appartiennent à une race noire supérieure, relativement intelligente, à la grande race éthiopienne; mais il est curieux néanmoins, dans cette controverse, de voir quelle lamentable infériorité résulte pour sir Baker de l'éducation religieuse qu'il a reçue en Europe. Les arguments traditionnels, qu'il emploie, sont tous de vrais arguments de sauvage, et la logique toute naturelle de Commoro les met facilement en pièces :
Le plus simple des deux n'est pas celui qu'on pense.
Mais ce matérialisme radical a peu de sectateurs parmi les nègres d'Afrique, et n'est inléressant qu'à titre d'exception. Le seul fait que presque toutes les tribus nègres font au moins