‹ L'évolution théâtraleChapitre 11 sur 36 · ALFRED CAPUS · texte numérisé non relu

ALFRED CAPUS

Dans la foule des auteurs qui, avant tout, recherchent le succès par l'agrément de pièces adroitement agencées, tour à tour plaisantes et sentimentales, bâties sur un peu d'observation et sur beaucoup d'invraisemblance, il convient de mettre à part, un peu au-dessus des autres^ M. Alfred Capus et M. Maurice Donnay. Ils constituent, en quelque sorte, une espèce originale de dramaturges, qui se sont tracé comme programme de faire la satire de la société avec indulgence et avec esprit, plutôt que de la peindre en moralistes bougons. Détestent-ils beaucoup, en leur for intérieur, les vices qu'ils mettent en scène? On peut en douter. Il semble même parfois qu'ils aient pour dessein de les faire aimer.

M. Capus s'est fait, plus encore que tous ses confrères, — et avec, d'ailleurs, parfois, infiniment plus de talent, — une spécialité de cette sorte de pièces qu'on a coutume d'appeler en dehors de Paris, avec un peu d'envie, la « pièce parisienne ». Une mousse légère, une vivacité pétillante, un badinage élégant, ironique et peu

profond, qu'encadre un spectacle brillant : telles sont les conditions de ce genre dramatique ; et telles sont les habituelles qualités des pièces de M. Capus.

On a appelé M. Capus un homme heureux, non pas uniquement parce qu'il ne connaît que le succès, mais parce qu'il a mis en pratique, dans son théâtre, 1' « école du bonheur ». 11 a imaginé une philosophie (car on appelle également M. Capus un philosophe!) qui ne voit de la vie que les beaux côtés et qui, sans se tourmenter, attend que vienne la chance — et n'attend pas longtemps. L'existence est, s'il faut en croire le tableau qu'il nous en fait, une chose facile, élégante, bonne, où tout s'arrange. On comprend à quels mensonges il a dû avoir recours pour nous faire prendre cela pour de la réalité, et de combien de conventions, d'artifices, d'in^Taiserablances, d'héroïsmes impossibles, de sacrifices imaginaires et de dévouements fous est composé le monde artificiel dont il la peuple.

Mais ce qu'il y a d'extraordinaire, c'est que le public, au lieu de se révolter contre ces mensonges, les a trouvés adorables et a cru de très bonne toi tout ce qu'il a plu à cet indulgent philosophe de lui conter. Il a ri, et pleuré même, — oui, pleuré! — avec ses marionnettes. Autrefois, ce même public avait soif de vérité; le théâtre qu'il aimait, c'était ie théâtre impitoyablement morose, amer et brutal. Puis il s'en est dégoûté; comme cela ressemblait trop à de la vie réelle, il a trouvé que c'était faux; et maintenant, devant l'agi'éable chimère que lui sert, toujours la même, deux ou trois fois par an, sous des titres différents, M. Capus, il s'écrie : — « Comme c'est vrai ! » Au fond, il ne le pense certainement pas; mais cela lui fait tant de plaisir !... N'est-ce pas Jean Lorrain qui a dit : « Le succès du théâtre de M. Capus, c'est le besoin des digestions faciles » ?

La philosophie de l'indulgence, dont s'est fait gloire l'auteur de la Veille, on l'a confondue avec la philosophie de la bonté, qui est bien différente, de même que les héros de M. Capus, qui parlent quelquefois d'énergie, mais en riant, confondent trop volontiers la « bonne humeur », un peu lâche, qu'ils affectent en regardant passer les catastrophes, avec la volonté, qui lutte contre elles et sait réagir. Cette prétendue philosophie, c'est la philosophie de l'égoïste, de l'arriviste sans scrupules, qui se « f. . . de tout » et ne paie pas ses dettes.

M. Capus a trouvé là une « veine » productive. Lui qui, un jour,

dans un article du Figaro (car il ne résiste pas au plaisir de faire de temps en temps du journalisme, même politique), attaquait violemment le président Magnaud — cet autre apôtre de l'indulgence, pourtant ! — en l'accusant d'asseoir son autorité de bon juge sur « l'ardeur de la réclame, l'outrance, l'ostentation, la publicité sous toutes ses formes », n'a jamais négligé pour lui-même ces moyens-là, propres à flatter les caprices de ses contemporains, à s'assurer leur approbation et à encaisser de fortes recettes. Au lieu de conquérir sa renommée par le respect de son art, il a préféré être un amuseur. A cet égard, il a atteint son but pleinement. Une re\^e rapide de quelques-unes de ses pièces nous édifiera sur son esthétique et sa moralité.

Voici les Passagères. C'est extraordinairement « amusant ». La pièce est bâtie sur une tète d'épingle, ••- j'allais dire sur une tête de linotte, celle de son héros, — tête san cervelle et sans caractère. Presque tous les héros de M. Capus soit ainsi. Sous prétexte de nous démontrer que les hommes d'au ourd'hui sont « cruels » envers les femme?, l'auteur nous présen e un monsieur d'âge mûr qui tombe dans les bras de toutes les femmes qui les lui ouvrent. Il en est fort ennuyé; mais il ne peut s'en défendre : c'est un homme si bon si et serviable ! Sa femme, à lui, — car il est marié, — n'est pas moins bonne. Elle ne cesse de lui pardonner. Et voilà au fond toute la pièce. Je me demande en quoi tout ceci prouve que la génération masculine d'aujourd'hui est plus insensible que celle d'hier. Je doute fort qu'il y ait, même aujourd'hui, beaucoup d'hommes, même très « cruels », même très honnêtes, qui refuseraient de tomber dans les bras de femmes qui les leur ouvriraient, — à moins que ces femmes ne soient laides, ce qui arrive généralement. Quand les femmes sont jolies, elles ne font pas de telles avances : elles n'ont pas besoin de çà.

Les Passagères, si elles tendaient à prouver quelque chose, prouveraient plutôt que les hommes d'un âge mûr sont plus séduisants que les jeunes. Cela est flatteur pour les premiers, et, quant à moi, j'en serais enchanté. Mais cela est-il bien vrai? Elle prouverait ensuite que toutes les femmes, mûres également, en possession de maris de cet âge, doivent leur pardonner (« avec les premières rides, dit M. Capus, la confiance doit revenir »)... Cela n'est pas moins flatteur pour elles, ni moins consolant. Mais cela, aussi, est-il bien vrai, — et surtout bien vraisemblable?...

Non, tout cela n'est ni vrai, ni vraisemblable^ à de très rares

exceptions près, — ni les jolies femmes qui tombent dans les bras d'hommes mûrs, ni les épouses qui sourient et pardonnent, ni tant d'amour, tant de confiance, tant d'indulgence et tant de bonté... Mais combien cela plaît au public, — au public d'âge mûr, surtout, — de se l'entendre dire! Il ne s'en lasse point. Aussi M. Capus le lui dit-il dans chacune de ses pièces. Il avait commencé à le lui dire dans les Maris de Léontine, Cette pièce, très « bien faite », date de 1900; déjà l'auteur affirmait le système de philosophie optimiste qu'il a pratiqué tout le long de son théâtre. Simple fantaisie, ne prétendant à rien, si ce n'est à blaguer gentiment le divorce. Un homme divorcé est resté l'ami de son ex-épouse et devient celui de son successeur... Hélas! le voilà dès lors plus esclave que jamais, lui qui espérait être libéré ! La situation est piquante, et l'auteur l'a traitée avec une bonne humeur charmante. L'homme faible incapable de résister aux femmes nous apparaît là tout entier, tel que nous le verrons dans la suite ; mais jamais M. Capus ne nous l'aura montré si humain, si naturel que dans cette fantaisie qui n'est si plaisante que parce qu'elle a tout de même quelque chose de la vie. Ailleurs, le personnage semblerait lâche, sans caractère et sans ressort; ici, il nous paraît être vraiment la victime des événements et, plus encore, de son cœur.

Ainsi, avec un sujet d'où peut naître, suivant l'angle sous lequel on 1 envisage, un drame ou une bouffonnerie, M. Capus arrive à faire, adroitement, quelque chose de très aimable, de très doux, de très sentimental et de très souriant, qui nous conduit à cette inévitable conclusion que l'existence est ainsi faite, qu'il n'y a rien à y changer, et que tout est bien pourvu qu'on le prenne du bon côté.

Dans les Deux Ecoles aussi, le héros est un homme faible, incapable de résister au plaisir qui s'oftre, tombant dans tous les bras et sur toutes les lèvres, se repentant sans cesse, et, malgré tout, adoré de sa femme, qui lui pardonne toujours. Sans se donner la peine d'imaginer de très savantes complications, l'auteur a, tout simplement, laisser les événemenfs suivre leur cours régulier et logique, en cherchant le mo^^en dont ils pourraient le mieux s'arranger. Ce mo5^en, c'est que l'homme qui trompait sa femme fût un très brave homme; que la femme fût une excellente personne; que la séparation à laquelle tous les deux se sont résolus, parce que les conventions mondaines le voulaient ainsi, ne

changeât rien à leur caractère aimable; qu'un hasard les remît en présence ; qu'ils reconnussent mutuellement qu'ils avaient toujours du goût l'un pour l'autre; que le brave homme consolât l'excellente femme; que l'excellente femme se résignât avec joie à continuer d'être trompée; et que tout enfin se terminât à la satisfaction générale. — « Ah! pensent les maris qui sont dans la salle, voilà au moins un auteur qui connaît la vie ! »

L^Oïseau blessé nous montre également un bon mari qui trompe sa femme et une bonne femme qui pardonne. Car les pièces de M. Capus ne varient guère, en somme. Elles aboutissent presque toutes au même point d'arrivée ; le point d'où elles partent, seul, diffère. Cette fois, il s'agit d'une pauvre fille abandonnée. Le public a toujours éprouvé, pour les pauvres filles abandonnées, — au théâtre du moins, — une vive sympathie. Enfants perdus, ou enfants trouvés (ce qui est tout un), enfants martyrs, orphelines, filles trompées par d'indignes amants, excitèrent de tout temps sa bienveillante pitié. Certains opéras même, comme Faust et Mignon , lui ont dû leur invraisemblable fortune. Dans le gros mélodrame, les exemples abondent; les Deux Orphelines sont, grâce à leur titre, deux fois célèbres...

Il ne dépendait que de M. Alfred Capus de conquérir, pour son Oiseau blessé, la même célébrité. Cet « oiseau » a été la proie d'un oiseleur cruel, qui l'a percé d'une « flèche empennée ». Cette flèche est — vous l'avez deviné sans peine — un enfant. Car l'oiseau dont il s'agit est une femme. Puis, l'oiseleur s'en est allé, sans plus songer à sa victime. Heureusement, celle-ci, guérie, débarrassée de la flèche, qu'elle garde comme un souvenir à la fois doux et amer, n'a point perdu courage. Elle a même retrouvé dans son énergie la conviction intime qu'elle ne mérite aucun reproche pour s'être exposée imprudemment, comme elle le fit, au carquois de l'oiseleur... De pareils principes sont admirables chez M. Capus, qui nous avait habitués à un déterminisme plus indifférent. Mais M. Capus a lu La Fontaine : il sait que, parfois, les oiseaux blessés prennent leur^ revanche sur les oiseleurs :

Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre!

Et il se propose de nous montrer que, pareillement, le cœur des pauvres petites femmes, mises à mal par des amants sans scrupules,

est un abîme de rancœur et prépare contre les hommes des vengeances terribles.

Certes, il ne pouvait s'agir, en l'occurrence, de vengeances banales : le revolver ou le vitriol sont des moyens de mélodrame indignes de la comédie parisienne. Il y a mieux que cela : ce que j'appellerais la vengeance psychologique, la vraie revanche des femmes, qui rendent œil pour œil, qui font souffrir ce qu'elles ont souffert, et dont l'âme, autrefois accueillante et généreuse, devient soudain méchante et cruelle, non pas seulement pour ceux qui l'ont blessée, mais pour tous les autres, pour les innocents comme pour les coupables... Tant pis pour les hommes qui tombent sous leurs coups !

Il y avait là une idée intéressante : Ariane changée en Circé ! Voyons quel parti l'auteur en a tiré. La petite Yvonne Janson, l'oiseau blessé, est jolie, séduisante, elle a de la race et elle dit bien les vers; elle n'a qu'à paraître, tous les hommes sont à ses pieds. Ainsi armée, elle n'aura pas de peine à se venger de sa blessure. Dans un salon où elle va réciter des fables, elle rencontre un homme charmant, sur le retour, donc particulièrement inflammable, qui s'enflamme en effet et veut se charger de l'avenir dramatique de la jeune débutante. Quoi de plus naturel qu'un homme aimable à ce point cherche à obtenir sa petite récompense? Le contraire serait surnaturel. M Capus appelle cela « la fatalité » : c'est un beau mot, renouvelé des Grecs, et qui excuse bien des choses. C'est sur cet homme charmant que l'oiseau blessé exercera sa vengeance. Pourquoi, si ce n'est pas lui qui l'a blessé? N'importe: pour le plaisir de blesser à son tour... Malheureusement, Yvonne a bon cœur : elle n'a pas le courage d'être longtemps cruelle : elle voit son adorateur malheureux, et cette vue l'attendrit. Car lui aussi, il a bon cœur. Il est marié, et sa femme, qui connaît sa liaison, se désole; et comme il aime sa femme, tout en aimant Yvonne, il ne sait de quel côté se tourner; il ne veut faire, à l'une et à l'autre, nulle peine, même légère... Et alors, tous les héros se sacrifient : Yvonne s'en va, son amant la laisse partir, et l'épouse pardonne. Et la comédie finit au point précis où elle avait commencé: Peut-être eût-elle bien fait de ne pas commencer du tout.

« La condition d'existence de l'homme bon, disait Nietszche, c'est le mensonge, ou, pour mieux dire, la volonté de ne pas voir comment la réalité est faite... L'optimiste est peut-être plus nui-

sible que le pessimiste. Les hommes bons ne disent jamais la vérité... Ils sont le commencement de la fin... C'est l'espèce d'homme la plus dangereuse... Quel que soit le dommage qu'occasionnent dans le monde les calomniateurs, le dommage causé par les bons est le dommage le plus grand. »

Ceci a tout l'air d'un paradoxe; et je le préfère ainsi. M. Capus et Nietszche ne sont pas hommes à s'entendre. Si les héros de M. Capus n'avaient pas été si bons, nous aurions certainement assisté à un drame pénible, à une histoire de « rivales » comme nous en ont conté tant d'autres; Yvonne, l'ex-oiseau blessé, aurait martyrisé à plaisir son fol amoureux; elle aurait insulté sa femme, et, pour finir, un des trois se serait tué, très probablement, ce qui eût été un dénouement assez quelconque. La façon dont M. Capus nous présente l'histoire est, n'en déplaise à Nietszche, beaucoup plus congrue; et elle est ma foi, très humaine.

Les hésitations de ces cœurs faibles, incapables d'action, flottant entre le devoir et la volupté, si elles sont dramatiquement peu attachantes, les irrésolus n'a3^ant jamais été, au théâtre, très sympathiques, combien sont-elles tout de même l'image de la réalité ! Nous avons tous connu de ces caractères d'hommes impressionnables, un peu fats et sensuels, prompts à s'amouracher d'une femme qu'ils ont tout lieu de croire, par ses antécédents, facile à conquérir, s'empètrant peu à peu dans une intrigue agréable, qui flatte leur amour-propre, et très embarrassés quand ils s'aperçoivent que les choses vont se gâter. C'est l'histoire de tous les jours. Que de maris « modèles » se sont reconnus dans cette aventure! Ah! si ce beau séducteur était vraiment amoureux d'Yvonne, quand sa femme lui-dit : « Gardez-la ! », il lui répondrait : « Je la garde! ». Mais son repos, sa situation dans le monde, sa réputation, qu'en faites-vous? Et qu'en ferait-il? Que de troubles, que d'embarras il se créerait à lui-même! Dame! dans la vie, il faut d'abord songer à soi!... Et si Yvonne était vraiment amoureuse de son amant, elle lui dirait : « Je te garde î »; elle ne s'en irait pas, au premier signe, elle résisterait, elle s'accrocherait, — elle mourrait peut-être. C'est ainsi qu'on faisait jadis, au temps oii l'on s'aimait. Mais on ne s'aime plus aujourd'hui, si ce n'est dans le mélodrame et dans l'opéra. Et les héros de M. Capus, très modernes, ne sont pas des amoureux. Ils suivent un caprice, ils obéissent au hasard, à la veine, à la chance, bonne ou mauvaise; ils se disent : « Qu'importe! Laissons faire; tout s'arrangera». Ils n'ont pas beaucoup de scrupules.

pas beaucoup de vice, pas beaucoup de vertu. Ils se laissent vivre. Ils sont modernes. Et le public, sortant du théâtre, peut rentrer chez soi l'âme tranquille et dormir sans remords.

Mais voici qu'un jour M. Capus s'est pris d'une noble et haute ambition. L'auteur de la Veine, voyant tous ses confrères entrés à l'Académie française, s'est dit qu'il y entrerait, lui aussi. Or, pour entrer à l'Académie française, il n'y a, vous le savez, qu'un moyen : on fait représenter rue de Richelieu une pièce sérieuse, — je n'ai pas dit une bonne pièce. M. Capus a donc écrit la pièce, et cette pièce a tout de suite été jouée. Elle a pour titre : Les Deux Hommes. Hélas ! c'est la moins bonne qu'il ait écrite.

M. Capus n'était pas un auteur grave. Il essaya de l'être. On lui reprochait de faire du vaudeville, mêlé d'un peu d'observation et de beaucoup d'esprit; on lui reprochait surtout son optimisme, sa « philosophie de l'indulgence », si proche de la philosophie du «je m'en fichisme». Et alors, il voulut prouver qu'il savait, tout comme un autre, intéresser le public par une œuvre forte, morale, où il ne mettrait que très peu d'esprit, très peu de vaudeville, et qui serait presque ennuyeuse. Il dut chercher longtemps pour trouver un sujet. Ce sujet ne se présenta point à lui comme un coup de génie; il ne fut pas déterminé à le traiter par un enthousiasme irrésistible, comme le serait celui d'un artiste épris de son art, qui veut exprimer et faire partager son émotion. Le but à atteindre, c'était la Comédie- Française, puis l'Académie. M. Capus fit ce qu'il est convenu de faire pour conquérir l'une et l'autre. Il ramassa un sujet quelconque, le sujet classique et traditionnel : un chassécroisé de personnages^ animés de sentiments contraires. Imaginez un mari volage et sot qui délaisse sa femme, très honnête, pour une courtisane, — l'ange du bien et l'ange du mal, la vertu et le vice. Tandis que le mari devient, nécessairement, la proie de l'ange du mal, la femme honnête sera aimée, non moins nécessairement, par un autre homme, la fameuse « âme-sœur », incarnant les plus hautes qualités du cœur et de l'esprit. Mais l'honnête femme résistera, faut-il le dire, à la tentation. Tous les personnages, d'ailleurs, sauf un, seront sympathiques : on plaindra le mari volage; on admirera l'homme supérieur; on pleurera la femme abandonnée; — il n'y a que la courtisane (le traître indispensable) qui sera détestée.

Vous avez la sensation, n'est-ce pas^ d'avoir lu cela quelque part, dans quelque roman-feuilleton, et vous en êtes ravis probablement. . .

LES MODERNES. lOÇ

Tous ces personnages, vous les avez rencontrés déjà un peu partout, même dans les pièces de M. Capus; seulement ils étaient moins graves; ils n'avaient pas peur de faire rire. Dame, que voulez-vous! Ils savent maintenant qu'ils jouent à la Comédie- Française et que leur maître veut être académicien. Et puis, M. Capus ne se fit point faute d'annoncer qu'il leur avait confié une haute mission. « A tous les plans de la société, dit-il, il existe deux courants qui circulent en sens inverse (va pour les courants qui circulent!)... Déplus en plus, une séparation morale s'établit entre les caractères... D'une part, des individus âpres, actifs, sans conscience, acharnés à la recherche de la jouissance immédiate; d'autre part, des êtres inquiets, scrupuleux, mal armés, répugnant à la lutte... » Ce sont « les deux hommes » de M. Capus. Vous voyez d'ici la grandeur du sujet... Malheureusement il ne suffit pas à un auteur de déclarer que sa pièce a une haute portée : il faut que cette portée se dégage toute seule et s'impose. Or, nous venons de voir à quoi, en réalité, le programme de M. Capus se réduit, — à une banale opposition de fantoches, ficelés et truqués selon les vieilles recettes.

La seule figure intéressante de l'œuvre, et qui la fait vivre un peu, c'est la femme honnête, Thérèse, indulgente, bonne conseillère, compagne avisée, résignée à son sort, et fidèle sans affectation. Vainement M. Capus a-t-il essayé de nous la rendre, sans le savoir, antipathique, en plaçant dans sa bouche des phrases de ce genre : « Nous ne sommes pas les maîtres de nos sentiments et de nos pensées ; nous les trouvons dans notre cœur et dans notre sang, et ils nous viennent du cœur et du sang de ceux qui nous ont créés. Mariage, famille, devoir, pour des êtres comme vous et moi ces mots-là ont un sens profond! » Entendez- vous le philosophe qui parle à la tribune avec un trémolo dans la voix? Heureusement, cela ne dure pas. Thérèse n'en remplit pas moins toute la pièce de son charme doux, de sa gracieuse sensibilité. Il aurait fallu appeler cette pièce : Une Femme ^ et le titre alors eût été justifié; et la vraie pensée de l'œuvre, celle que les déclarations de l'auteur lui-même ont amoindrie, se fût affirmée. Cette pensée, c'est le désaccord, dans le mariage, entre des tempéraments et des aspirations contraires, aboutissant à des catastrophes. Si M. Capus n'eût pas été si pressé de planter le premier jalon de sa candidature à l'Académie, il aurait mis cette pensée en relief, sans l'embrouiller avec d'autres, qui n'avaient que faire, et il aurait écrit peut-être une

pièce vraiment touchante. Nous parlerons, à propos d'Amoureuse, du maladroit amour d'épouses égoïstes et incompréhensives, créant, dans les unions les plus tendres, des malentendus cruels, et nous verrous avec quelle admirable puissance de vérité M. de Porto-Riche a dépeint ce type de femme, captivant et douloureux. La Thérèse des Deux hommes est le type absolument contraire^ l'idéal à opposer exactement à l'Amoureuse de M. de Porto-Riche. Si elle avait épousé le mari d'Amoureuse, cela eût fait le ménage le plus délicieux !

Epouse de l'arriviste Champlin, Thérèse forme avec celui-ci le couple — si joliment mal assorti — que l'on est presque toujours certain de rencontrer dans les pièces de M. Capus. Les Passagères, les Deux Écoles, bien d'autres encore, nous avaient montré cet homme faible, incapable de résister à l'attrait du plaisir, et cette femme aimable et indulgente, toujours pardonnant, ou prête à pardonner, des fautes que sa rigueur aurait rendues irréparables. « Pauvre garçon ! » soupire Thérèse, en voyant son mari s'éloigner d'elle à jamais. Et celui-ci hésite encore, ne demanderait pas mieux que de rester, mais n'a pas le courage de ne pas partir... M. Capus avait là tout ce qu'il lui fallait pour que sa pièce « finît bien », comme d'habitude... Le mari serait tombé, repentant, dans les bras de sa femme. . Mais ce dénouement, qui aurait tant satisfait le bon public, n'aurait pas eu l'air assez « dans le tram...» «N'oublions pas, s'est dit M. Capus, que nous sommes à cheval, — pardon ! que nous sommes un auteur moderne ; nous devons faire, cette fois, autre chose que ce qu'on nous reproche de faire tout le temps... Si tout s'arrangeait, à la fin, ma pièce serait vraiment trop «vieux jeu»; la mode est aux fins qui ne finissent rien; suivons la mode! » Cette fois, M. Capus a manqué de flair. En voulant être « dans le train », il a gâté ses affaires... Ne forçons pas notre talent, a dit le Bonhomme.

Avec presque autant d'ambition, mais plus adroitement, et plus aisément, en se ressaisissant un peu, M. Capus a écrit \'Ave?iturier, qui peut passer pour un compromis habile entre son ancienne manière et ses aspirations nouvelles. Ce titre de V Ave?iturier fait songer tout de suite à quelque figure farouche de vagabond en révolte contre la société. Il n'en est rien. Le héros n'est pas un être de cette trempe-là : c'est, pareil à tous les héros de M. Capus, un brave garçon, qui se défend avec soin d'avoir commis le moindre geste incorrect; il est parti pour l'Amérique avec peu d'argent; il

y a gagné à peu près un million, ce qui n'est guère par le temps qui court, sans se donner beaucoup de peine et grâce au hasard, qui i'a favorisé. 11 n'y a pas, dans tout cela, de quoi crier au miracle. Cet aventurier est un gentil héros de roman, pas davantage, comme nous en avons vu tant, même dans le théâtre de M. Capus. Les idées modernes « d'expansion », alors dans l'air, lui ont porté obligeamment un lustre étranger, dont il s'est bien trouvé ; et son âme n'est point façonnée sur un autre patron que les âmes des autres hommes, qui ne viennent pas de si loin En réalité, ce n'est même pas lui qui est la véritable raison d'être de la pièce ; et celle-ci est moins encore l'étude d'un type ou d'un car?cCtère; le point important de l'affaire, c'est l'histoire même qui nous est contée d'un honnête industriel qu'un providentiel voyageur a sauvé de la ruine et du suicide. Ce voyageur aurait très bien pu ne pas être un aventurier, — et même ne pas avoir voyagé du tout... Le principal, c'est qu'il eût des économies et qu'on pût le décider à les lâcher, moyennant un bon mariage.

Au reste, M. Capus, qui adore l'actualité et à qui l'actualité a toujours réussi, n'a pas été fâché de profiter des bonnes intentions qu'on lui a généreusement octroyées. Il a laissé dire partout qu'il avait élargi sa manière et fortifié son optimisme. Il s'est même un peu persuadé à lui-même que sa coutumière philosophie du « laissez faire, tout s'arrangera » déguisait les principes de la plus sauvage énergie et de la plus indomptable volonté; et il s'est efforcé aussitôt de nous en convaincre par d'importantes déclarations. Les bohèmes les plus débraillés et les plus veules de son théâtre et de ses romans ne parleront désormais que de courage, de travail et de rédemption. On les voit entrer dans la vie les poches vides et en sortir tout cousus d'or. M. Capus a même écrit, à ce propos, un roman, intitulé Robiîison, qui est comme la préparation de sa comédie V Aventurier . Nous y voyons un excellent jeune homme, aux prises avec l'existence, parvenir à l'amour, au bonheur et à la fortune en moins de temps qu'il n'a fallu pour l'écrire. Seulement, ces héros ont toujours, pour les conduire et les assister dans les circonstances critiques, tellement de chance que rien ne nous prouve que ce n'est pas cela, en somme, qui les a faits ce qu'ils sont. Etienne Ranson, l'Aventurier, dans le récit de ses aventures, nous confie ingénument que c'est au simple hasard qu'il a dû le coup d'audace qui a commencé sa fortune. En somme, il continue la série, il a rencontré la veine, et il l'a saisie au passage. C'est ainsi

que les lutteurs de M. Capus triomphent de la vie... Il est vrai qu'il y a tant de gens qui la laissent passer !

\J Aventurier finit « bien », comme dans le théâtre de Scribe, par le traditionnel mariage. On a déploré cette concession à la convention. Une fois de plus, tout s'arrange : Etienne Ranson épouse la fiancée d'un autre, qu'il aimait et qui ne l'aimait pas : moyennant quoi il donne sa galette. Au fond, je le sais, ce trafic n'est pas très propre. M. Capus l'a senti, et s'est donné beaucoup de peine pour le dissimuler. Il a tiré l'Aventurier de cette situation difficile; son caractère en sort sain et sauf; mais la jeune personne qui, pour l'épouser, plaque le monsieur qu'elle avait juré d'aimer jusqu'à la mort, quoi qu'il advienne, est bien peu sérieuse. Mais bast ! Il fallait empêcher que le public ne devinât le dénouement dès le premier acte, et M. Capus n'a pas hésité à gratifier la pauvre fille d'un cœur dont les meilleures raisons ne sauraient excuser la très équivoque légèreté...

Tout cela, en somme^ n'a pas grande importance. Bien plus, si la pièce s'était terminée mal, ou à moitié, le public aurait été dans la consternation. Vous figurez- vous Etienne Ranson refusant de donner son argent et laissant son cousin se suicider ? Vous figurez-vous seulement Marthe épousant le petit député, au lieu d'épouser le généreux donateur ? Dans le premier cas, on n'eût pas manqué de traiter l'Aventurier d'homme barbare et sans cœur : dans le second, M. Capus aurait dû inévitablement ajouter à sa comédie un acte, où il nous aurait montré Marthe devenue la maîtresse d'Etienne et, finalement, tuée par le mari vengeur ; — mais alors, que fût devenue la morale des familles ?

De cette morale, M. Capus, fort délibérément, a fait bon marché dans U71 Ange; et — j'ai presque honte de le dire — cela lui a beaucoup mieux réussi. Il y a retrouvé toute la grâce — sa grâce personnelle — qu'il avait failli perdre dans les Deux Écoles. Le cas, d'ailleurs, est assez spécial; et je crois bien que la faute en est aux circonstances qui ont amené l'auteur à écrire cette pièce. 11 l'a écrite, non plus, cette fois, pour faire œuvre de moraliste, ni pour pousser sa candidature à l'immortalité, mais pour faire plaisir à ses interprètes, qui la lui avaient gentiment demandée ! Le plus souvent, une pièce écrite « sur mesure » est mauvaise. Ce procédé, si fréquemment utilisé par les auteurs en vogue, est plein de dangers; il enfante des œuvres artificielles, qui tombent en poussière dès que les artistes les remisent dans leur tiroir. Mais il a aussi ses

avantages, — celui, d'abord, d'assurer le succès de la pièce, et ensuite, parfois, d'inspirer l'auteur : il a, devant les yeux, pendant qu'il écrit, l'image ce ses héros, en chair et en os; il les dépeint, avec leur physionomie, leur voix, leurs tics, tels qu'il les voit très réellement; ce n'est pas du « chiqué », c'est de la vie... Vie un peu spéciale, si l'on veut, mais vie tout de même. Je me demande même pourquoi l'auteur ne poursuit pas jusqu'au bout la franchise de ce travail d'après nature, en donnant à ses personnages, non pas des noms quelconques d'emprunt, mais ceux de ses propres interprètes, qui lui servirent de modèles. Pourquoi, par exemple, dans Un Ange, M. Alfred Capus, au lieu d'appeler ses héros Antoinette Lebelloy, le baron de Saintfol, et ainsi de suite, ne les appellerait-il pas, pour tout de bon, Eve Lavallière, Albert Brasseur, etc. ?... Cela simplifierait tout à la fois l'affiche et la vraisemblance. Si jamais pièce fut composée ainsi, c'est bien celle-là. Or, cette méthode de composition, loin d'avoir été nuisible à l'auteur, ne lui fut jamais aussi favorable. Depuis quelques années, en effet, M. Alfred Capus donnait à ses amis de vives inquiétudes : à force de s'entendre dire qu'il était le père d'une philosophie nouvelle, d'une sorte d'optimisme désenchanté, cachant beaucoup de profondeur sous ses apparences frivoles, il avait fini par le croire. Son désir d'entrer à l'Académie était venu accentuer déplorablement cet état d'âme. On pouvait tout craindre d'une aussi fâcheuse évolution, qui en avait déjà perdu bien d'autres. Quelqu'un rappelait naguère le cas de Marivaux, reçu à l'Académie française par l'évèque de Sens, Mgr Languet de Gergy, qui^ dans son discours, avait parlé de son « bon cœur », de son « aimable caractère en société », et n'avait rien dit de ses pièces : Marivaux, humilié, crut à un blâme et, pour effacer dans l'esprit de ses collègues la détestable opinion qu'ils avaient de lui, il les accabla de Mémoires, de Réflexions morales, d'un tas d'opuscules très graves et horriblement ennu^^eux. La postérité y perdit certainement plus d'un chef-d'œuvre. Grâce au ciel, M. Alfred Capus, lui, s'est ressaisi. Les yeux malins d'Eve Lavallière et la voix si drôlement enrhumée de M. Brasseur l'ont rappelé au sentiment de ses devoirs. Il a écrit pour eux une pièce, en songeant à eux uniquement, et sans se préoccuper le moins du monde d'être un auteur profond. Cette pièce ne pouvait être que très fantaisiste et très joyeuse. Même si elle eût été autrement, dans les intentions de M. Capus, ses interprètes se seraient chargés de la remettre au point.

La critique parisienne, qui tient fort à ses idées, et ne les lâche pas volontiers, s'est évertuée à démontrer que M. Capus, en écrivant Un Ange, avait fait œuvre de psychologue. A l'en croire, le personnage d'Antoinette est « un caractère » et donne à la comédie une haute portée... Le titre seul. Un A?ige, semble tout plein d'intentions malicieuses. Il s'agit d'une femme, bien entendu, comme dans les Deux Écoles, mais dans un sens évidemment ironique. Du temps de Clara Gazul, on disait sans ambages : Une feynme est un diable. Aujourd'hui on y met plus de formes, pour dire la même chose. Donc, la femme en question, qui est un ange^ est insupportable; on l'adore, et l'on ne peut pas la souffrir; elle a tous les déiauts, qui font d'elle quelque chose d'irrésistible et de séduisant; elle jette l'argent par les fenêtres et son bonnet pardessus les moulins; elle est incohérente, honnête, — à sa manière,

— bourrée de scrupules : un monstre enfin, tout à fait charmant, du moins s'il faut en croire les mines, les gestes, la voix et les 3^eux d'Eve Lavallière. Or, M. Capus étant un philosophe, on a affirmé qu'il avait voulu nous montrer, en cette vision férocement ironique, l'humanité moyenne, médiocre, sèche, sensuelle, dénuée de sens moral, veule et sans courage... Ah ! comme il a dû s'amuser

— presque autant que le public - de toute l'ambition qu'on lui a prêtée si bénévolement, plus grande encore et plus haute que celle qu'il eut jamais. La vérité, c'est qu'il serait difficile de soupçonner tout de même un écrivain aussi aimable, même s'il en faisait l'aveu, d'aussi graves desseins. Dans ses personnages, dans les sentiments qu'ils expriment, où voit-on l'ombre d'un sous-entendu ? Tout est clarté; les âmes se révèlent à nos yeux, candides et sans voiles, illuminées de leur sereine indulgence, où n'apparaît nulle souffrance, — ou, du moins, si elle apparaît, c'est toujours avec un si gentil sourire ! — « Au fond, vous êtes gai », dit Antoinette à Saintfol, qui se désespère; et elle ajoute : — « Vous souffrez gaîment ». Le mot est exquis. Il résume tout le système dramatique de M. Capus.

M. Capus a écrit beaucoup de pièces. Un de ses amis, auteur dramatique et homme d'esprit comme lui, M. Pien'e Veber, estimant sans doute qu'il n'en avait pas écrit assez, s'est avisé de déterrer un vieux roman ayant pour titre Qui perd gagne^ qui avait

été le début de M. Capus dans la littérature, et il en a extrait une comédie en quatre actes. M. Capus l'a laissé faire, sans prendre garde que cette comédie allait être un peu la parodie de lui-même... Dans le roman Qui perd gagne ^ en effet, M. Capus avait donné jadis, du premier coup, sa note personnelle. La plupart de ses œuvres, ainsi que nous venons de le voir, sont des variations plus ou moins heureuses sur le même thème ; mais jamais peut-être ce thème ne fut exprimé par lui avec plus de franchise. M. Veber, soit respect, soit malice, a eu grand soin de ne l'atténuer en rien. 11 n'y a pas un personnage de la comédie de M. Veber qui ne soit une fripouille. Or, voyez à quel point a été habile l'art de l'adaptateur : ce tas de drôles nous sont tous, à bien peu de chose près, sympathiques; ils nous intéressent; nous nous attachons à leur sort; cette pièce, qui devrait nous répugner, nous fait rire; elle est vraiment amusante, dans sa vérité légère, spirituelle et cinglante. A Paris, on l'a même prise pour une pièce « à clé », pour un tableau de mœurs, croquées d'après nature, pour des demi-portraits... « Chaque spectateur, écrivait M . Adolphe Brisson au lendemain de la première, se reconnaissait un peu dans ce miroir... » M. Brisson n'est pas aimable pour ses concitoyens I

Un monsieur sans le sou épouse sa blanchisseuse et vit de ses économies. Celle-ci le trompe avec un de ses amis intimes, qui, par reconnaissance, le met en relation avec un riche lanceur d'affaires. Sa position est faite, son avenir est assuré. L'ex-blanchisseuse continue à le tromper; il surprend les coupables, passe l'éponge^ et tous trois s'en vont bras- dessus bras-dessous souper joyeusement. Il fonde un journal de chantage financier, et vole les gens; il est arrêté; heureusement, sa femme, toujours dévouée, rachète sa liberté au prix d'un marché qui ne lui coûte qu'un peu de complaisance. Le voilà remis à flot (ne sait-il pas nager?); il deviendra riche... Qui perd gagne.

Comment trouvez-vous cette histoire ? Charmante, évidemment. Cependant, - à quoi tiennent le succès et les sympathies! imaginez un instant, s'il vous plait, cette même histoire avec des gens propres ; car rien n'empêche que les personnages de la pièce de MM. Veber et Capus ne soient honnêtes au lieu d'être... ce qu'ils sont. Il n'y aurait presque rien à changer. Essayons :

Un brave garçon épouse une brave fille; ils mettent en commun le produit de leur travail. Un ami essaie de séduire la jeune femme; elle résiste; confus et repentant, l'ami met le brave garçon en

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relation avec un riche financier, qui l'attache à sa personne. Sa position est faite : son avenir est assuré Mais l'ami, dont la passion n'est pas éteinte, est revenu à la charge; scène de séduction; le mari survient au moment où l'épouse indignée flanque une gifle à son séducteur, puis, ne voulant plus rien devoir de celui qui a essayé d'attenter à son honneur, lui jette à la face les bénéfices que ses relations lui ont procurés. Le riche financier entre à ce moment et presse dans ses bras son fidèle secrétaire, tandis que l'ami se retire en faisant un geste de menace. Le jeune ménage prospère. Le brave garçon a fondé un journal destiné à procurer de l'ouvrage aux ouvriers sans travail. Bientôt l'envie aiguise contre lui ses crocs venimeux; la calomnie attente à sa probité; on l'arrête. La pauvre épouse, seule, affolée, voit surgir soudain à ses yeux le tentateur... C'est de lui qu'est partie l'odieuse calomnie! Elle le confondra. Elle lui tend un piège : il y tombe ; elle tient enfin la preuve de l'horrible machination. Elle chasse le traître... Son cher mari lui est rendu! Leurs malheurs sont finis. Le riche financier les comble de ses faveurs... Oui perd gagne.

Voilà l'histoire, revue et corrigée. Eh bien, je tiens le pari, cent contre un, qu'elle n'aurait sous cette forme aucun succès. Pourquoi ? Je tremble d'approfondir cette délicate question... Serait-ce, par hasard, que le vice est plus agréable à voir que la vertu, — ou que celle-ci n'est vraiment pas aussi aimable qu'on le dit ?

Dans le joli monde que nous présentent les auteurs de Qtii perd gagne, l'immoralité, suivant la formule philosophique chère à M Capus, s'étale avec une sérénité qui en fait presque de la vertu. Si l'ex-blanchisseuse trompe son mari, ne croyez pas que ce soit parce quelle est vicieuse; non, c'est pour le bon motif, uniquement parce qu'elle l'aime et lui veut du bien. Son complice ne croit certes pas forfaire aux lois de l'amitié; au contraire : n'est-il pas tout prêt à partager ce qu'il gagne avec son ami, à abandonner même, pour le sauver de la prison, ses économies? Et le mari trouve cela, en somme, très naturel. On le lui prouve; il est raisonnable; il aurait mauvaise grâce à ne pas se laisser convaincre. Le lanceur d'affaires trouve, lui aussi^ tout cela naturel. C'est un homme pratique. Pour lui, la véritable probité, c'est de ne pas se laisser pincer. Elle est, d'ailleurs, la seule vraiment acceptable à notre époque.

Et, à ce propos, une question m'embarrasse un peu. Je me demande pourquoi, dans les pièces de théâtre, quand on nous parle d'affaires financières, c'est toujours d'affaires véreuses qu'il s'agit. Les autres,

LES MODERNES. llj

les bonnes, ne seraient-elles pas intéressantes? Les financiers qu'on met sur la scène sont inévitablement des fripons; n'y en aurait-il pas d'honnêtes sur la terre? En quoi ceux-ci ne seraient-ils pas susceptibles de nous émouvoir?... Prenez les autres professions: les auteurs les traitent toutes avec le plus grand respect. Quand ils veulent réunir dans un héros toutes les vertus, ils en font un ingénieur. Les médecins sont, du premier au dernier, des savants éminents; j'en cherche vainement un, au théâtre, qu'on ait représenté comme ayant tué son malade ou salé sa note. Les avocats se montrent parfois un peu prolixes; mais ils ont presque toujours infiniment d'esprit; ils débrouillent les situations les plus graves, et ils parviennent aux plus hautes fonctions. Les magistrats, s'ils en est quelques-uns de repréhensibles, comme dans la Rode rougCy ne le sont que par excès de zèle ; la plupart sont des modèles d'intégrité et de justice. Les artistes — même les architectes — ont tous du talent, et beaucoup ont du génie. Il n'y a pas jusqu'aux épiciers que l'on ne représente comme les modèles des époux et des pères, et jusqu'aux journalistes eux-mêmes, influents et recherchés, que l'on ne pare des plus séduisantes qualités, sauf... s'ils ont le malheur de s'occuper de finance. On ne fait exception que pour les hommes d'affaires! Depuis THarpagon de V Avare ^ qui pratique l'usure, jusqu'à l'Isidore Lechat de Mirbeau et au « Samson » de M. Bernstein, en passant par tous les Turcarets et tous les Mercadets du vieux et du nouveau répertoire, vous ne trouverez pas un seul manieur d'argent qui ne soit un gredin... Ne pensez-vous pas qu'il y a là quelque chose d'excessif?

Passe encore dans l'ancien répertoire. On pouvait admettre cette rigueur des auteurs dramatiques d'autrefois envers les financiers, généralement détestés et peu considérés, surtout des hommes de lettres, auxquels ils donnaient à manger. Mais les temps sont changés. Aujourd'hui, les auteurs sont devenus un peu aussi des hommes de finance; les pièces de théâtre sont des valeurs, et y a une Bourse où on les vend au plus offrant. Les dramaturges devraient montrer plus d'égards envers des gens que les mœurs littéraires nouvelles ont fait en quelque sorte leurs confrères.

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