‹ L'évolution théâtraleChapitre 12 sur 36 · MAURICE DONNAY · texte numérisé non relu

MAURICE DONNAY

Avec plus de fantaisie encore que M. Capus, un esprit plus libre et plus brillant et, en outre, la constante préoccupation d'un « spectacle » donnant à la pièce la joie de hors-d'œuvre agréablement inutiles, M. Maurice Donnay s'est avéré un des satiristes les plus écoutés de la Bourgeoisie qui s'amuse et qu'il faut amuser en la taquinant. Poète, d'abord, il a commencé par nous parler, cela va sans dire, de l'Amour. Gomme il avait de la littérature, l'idée plaisante lui vint un jour d'adapter à la scène française un des chefs-d'œuvre de la Comédie grecque : non parce que ce chefd'œuvre est en dehors des siècles admirables, mais parce que ce chef-d'œuvre sans voiles lui donnait l'occasion de montrer et de dire des choses qui, sous sa seule signature, eussent paru intolérables aux chastes oreilles. C'était une gageure : il la gagna. S'il y avait eu scandale, M. Donnay s'en serait lavé les mains : le coupable, c'était Aristophane; qui aurait songé à se fâcher?... Ainsi naquit Lysistrata.

Un autre grand esprit, avant M. Donnay, s'était rencontré déjà sur ce terrain glissant avec l'auteur des Guêpes : Eugène Scribe. Une fe^nme qui se jette par la fejiêtre^ c'est — à peu de chose près (il est vrai que ce peu de chose est un monde) — Lysistrata. Gabrielle a un mari insupportable, bougon, querelleur, toujours en guerre. Elle voudrait la paix, et ne peut l'obtenir. Alors, elle a recours au grand remède : elle refuse à son désagréable époux exactement ce que les Athéniennes refusèrent aux Athéniens en pareil cas. Le moyen réussit : c'est-à-dire que Gabrielle obtient la paix ; seulement, c'est elle qui cède avant...

Il ne faudrait pas chercher très loin pour découvrir d'autres rapprochements semblables. Je ne sais si Scribe pensa à Lysistrata en écrivant sa comédie; peut-être ne l'avait-il même jamais lue. En tout cas, il savait bien que le sujet qu'il traitait est de tous les temps. La paix dans un ménage n'est-elle pas aussi importante que la paix dans un État? Certes, et bien davantage même, répondront sans doute mes chères lectrices. J'en conviens. N'empêche que le but poursuivi par les femmes d'Aristophane, encore que les moyens fussent assez risqués, était singulièrement noble et honorable; et

LES MODERNES. IIÇ

la facilité avec laquelle elle réussirent, en cette occasion mémorable, prouve combien elles étaient aimées de leurs maris. Nos contemporaines pourraient-elles en dire toujours autant? Quand elles disent à leur époux : « Fichez-moi la paix! », ce n'est généralement pas dans une aussi noble intention, ni animées de sentiments aussi patriotiques.

M. Maurice Donnay, en adaptant la pièce d'Aristophane à la scène française, le fit avec un respect dont on ne se rend pas toujours bien compte. Il y mit beaucoup moins de son invention, ou plutôt de sa fantaisie, que ne le croient les spectateurs mal renseignés. Presque toute la pièce grecque se retrouve, très fidèlement traduite, dans la pièce française. Comme elle aurait été insuffisante pour remplir quatre actes, M. Donnay la compléta de scènes empruntées à d'autres comédies d'Aristophane, notamment aux Acharnie7ts et à \d. Paix; et il y ajouta maints détails de «couleur locale»^ savoureux et précis. Il a fallu peu de chose pour que cette adaptation semblât une transposition satirique de personnages et d'événements très modernes, voire, çà et là, une simple parodie : les hommes n'ont décidément pas beaucoup changé. Et quant à « l'intrigue », qui ne se trouve pas dans l'Aristophane, et qui était nécessaire, elle est, sinon très authentique, sinon même très grecque, du moins très humaine, tout en étant très parisienne. Lysistrata a un amant; elle est la première à trahir dans ses bras le serment qu'elle a exigé de ses concitoyennes : voilà qui est, j'en conviens, peu aristophanesque, mais parfaitement féminin. Et puis, il n'eût pas été possible, n'est-ce pas, à un dramaturge français de concevoir une pièce, même d'après l'antique, oii il n'y a pas un petit adultère.

Le mérite personnel de M. Maurice Donnay, c'est d'avoir compris le parti qu'il y avait à tirer, pour un auteur avisé, d'une œuvre comme la Lysistrata d'Aristophane. Qui oserait nier que cette adaptation fût, sous son apparence très littéraire, d'un caractère avant tout très licencieux? Nous ne rougissons pas: nous constatons simplement. Pour en justifier à cet égard le ton et le sujet, on ne pourrait prétendre qu'elle ait un but patriotique... Ce but excusait, dans l'original, la grossièreté du langage et des gestes. Ici, rien de tel. De plus, les rôles des femmes étaient joués jadis par des hommes : cela devait amortir sensiblement certains effets. L'acteur qui incarnait Lysistrata en l'an 412 avant J.-C. était casqué d'un masque formidable et couvert d'un chiton serré à la taille. Les courtisanes

n'étaient pas plus abordables ni séduisantes. Tandis qu'aujourd'hui, dans l'atmosphère de luxe, d'art et de volupté dont l'action s'enveloppe sur la scène, il en est tout autrement; la situation devient terriblement tendue... Bien des spectateurs n'hésiteraient pas, si on le leur permettait, à monter sur les planches, tant l'émotion du drame est communicative, et à prendre part à l'action, pour prêter un coup de main à leurs frères d'Athènes et essayer de toucher avec eux le cœur des cruelles.

Que d'obstacles et de dangers, en somme, le dramaturge français a su malicieusement et adroitement tourner à son profit 1 L'incriminer d'avoir écrit une pièce immorale, quelle folie! C'est du pur classique... Et puis, les audaces de l'original ne sont-elles pas gazées de voiles pudiques, transparents et légers, qui les rendent plus aimables? L'hypocrisie a tous ses apaisements. Tant pis si nous sommes troublés. Enfin, que d'allusions au temps présent! Demain, quand les femmes réclameront sérieusement le droit de suffrage à tous les degrés, ou le droit d'entrer à l'Académie, la pièce deviendra, vous verrez, plus actuelle encore. Vienne une nouvelle Lysistrata, elle s'y prendra peut-être, pour arracher aux hommes de mauvaise volonté ce droit précieux, de la même façon que s'y prit son ancêtre en des circonstances à peu près identiques : ce jour-là, on tressera des couronnes à M. Maurice Donnay pour avoir fait œuvre non d'adaptateur seulement, mais de précurseur. Et Lysistrata sera considérée comme une pièce sociale, populaire et sacrée.

Plus tard, beaucoup plus tard, — vingt ans après, au moins, — M. Donnay reprit le même sujet, et il en fit, cette fois, très franchement, une «pièce parisienne », sous ce titre : les Éclaireiises, dont nous parlerons plus loin. Mais, dans l'espace de temps qui sépare ces deux comédies, son talent avait évolué vers une sorte de compromis, un peu équivoque parfois, mais intéressant, entre les deux pôles de l'art dramatique. Il semble que son début avec Lysistrata lui indiqua tout d'abord la voie où il devait s'engager. Il fut reconnaissant à Aristophane de lui avoir porté bonheur; il voulut lui rester fidèle et le prit pour guide, pendant toute sa carrière, en parlant de toutes choses, même les plus graves, — car le vent tournait de ce côté, — de façon toujours légère, sans pédanterie. Il était fort naturel qu'il commençât par l'amour. Et il était tout naturel qu'il s'en tînt surtout à l'amour. Amants, la Bascule, l'Escalade, bien d'autres encore, prétendirent noter les infinies

nuances de ce sentiment dans l'atmosphère des boudoirs parisiens. Point de drames passionnants, mais de jolis chagrins, en apparence très profonds, de la douleur qui se teinte de fine raillerie, des silhouettes élégantes, des larmes vite séchées, des fleurs vite fanées. L'amour est le maître souverain de nos actes et de nos pensées : telle est l'idée qui préside à la plupart de ces études gracieusement et spirituellement psychologiques; l'amour gouverne le monde à la ronde; rien ne peut lui résister. C'est le sujet, notamment, de Y Escalade^ où M. Donnay nous démontre très sérieusement, non sans quelque ironie pourtant, que la science elle-même, qui prétend tout classer, tout déterminer, tout régler et tout guérir^ serait impuissante à combattre l'amour, à le traiter comme une simple maladie, qu'il est à la vérité, et qu'il déjoue toutes les thérapeutiques. Un savant, ayant fait de l'amour une étude spéciale, l'ayant analysé, disséqué, et qui croit en avoir trouvé le microbe, et qui est persuadé ne jamais en souffrir, lui qui le connaît si bien, devient tout à coup la victime du mal qu'il a bravé; cette âme de bronze s'enflamme comme un feu de paille, se fond comme de la cire; ce cœur inaccessible s'exalte, cet esprit intrépide et sévère s'affole, ce savant enfin devient plus bête que le plus naïf des mortels. La voilà bien la faillite de la science!

Mais l'amour, comme M. Donnay, hésitant entre le rôle d'amuseur et la mission de moraliste, hésite aussi parfois. « Entre les deux mon cœur balance », dit-on : c'est là une situation assez fréquente chez un amoureux; cependant le terme est impropre : la balance, à un moment donné, s'arrête et se fixe. M. Donnay y estime qu'il serait plus exact à cet égard de prendre pour symbole une bascule : la bascule va et vient, et ne se fixe jamais, elle; quand, à chaque bout de la planche, se cramponne une petite femme, chacune d'elles tour à tour tient la haute place dans le cœur du galant; et alors, c'est la misère. M. Donnay a fait là-dessus une comédie fort édifiante. A un bout de la planche, il a placé une femme légitime, et à l'autre, une jolie comédienne. Au milieu, il y a un homme, très perplexe, qui les aime toutes les deux. Comment l'histoire finira-t-elle? Vous pensez bien que la comédienne dégringolera et que la femme légitime tombera... dans les bras de son mari. N'est-ce pas touchant, si ce n'est très vraisemblable? Et ne voyez- vous pas tout de suite combien le moraliste qui a écrit cela a le souci, avant tout, de garder sa bonne réputation?

Il y a aussi X Autre Danger... L'« Autre danger », c'est d'être

l'amant d'une femme qui est mère d'une jolie fille; il peut arriver que celle-ci, à la longue, plaise mieux que celle-là; et que faire si la jeune fille, ignorant les relations de sa mère, s'amourache de l'amant? Que faire surtout si, trop tard, elle découvre le pot aux roses? C'est à de pareils problèmes que l'imagination de M. Donnay s'est exercée, trop souvent peut-être. Je ne sais s'il n'eût pas mieux fait de suivre jusqu'au bout son premier élan. En voici la preuve : De toutes ses pièces, celle qui lui a conquis et lui assure, le plus grandement, sa réputation, c'est, après Lysistrata, Education de Prince, non la plus parfaite, ni la plus ambitieuse, mais la plus libre, dans toutes les acceptions du mot. Que veut-elle prouver? On ne sait trop. La reine, veuve et déchue, d'un fantasmagorique petit pays des Balkans est arrivée à Paris avec son fils pour lui apprendre, en attendant qu'une contre-révolution lui rende le trône, la grande noce, qu'il ignore. Pourquoi un roi de là-bas doit-il absolument connaître la noce pour être en état de régner? Sans doute uniquement parce que le caprice de l'auteur l'a voulu ainsi; ou bien, parce que c'est drôle, voilà tout. Ce qui sera plus drôle encore, c'est de montrer ensuite cette reine, cette mère, cherchant un guide sûr qui procure à son fils les joies qu'elle veut lui faire connaître, puis, quand elle l'aura trouvé, s'excitant ellemême à la vue de ces joies, d'autant plus tentantes qu'elle est veuve — et sage — depuis dix ans. Et puis?... Et puis, ce sera tout. L'aventure finira n'importe comment — comme finissent beaucoup de noces, le lendemain, au réveil : par un peu de désillusion et ... la saisie judiciaire

Il n'y a rien de moins véridique que cette aventure; elle est toute folie, comme une opérette, qu'elle semble annoncer. Mais — voici où s'avère la malice de l'auteur — à cette folie, il se hâte de mêler un grain de mélancolie; et soudain l'amuseur devient un moraliste! Un des personnages du souper du troisième acte exhale le mot de la situation. La noce est triste, triste comme le banquet fameux de la Tour de Nesle... « Messeigneurs, vous êtes tous empoisonnés! » Et encore, les convives de Marguerite de Bourgogne n'avaient-ils pas mangé d'huîtres, eux!... Est-ce cela, en définitive, cette tristesse de Paris qui s'amuse, que M. Maurice Donnay a voulu établir en écrivant Éducation de Prijicef J'en doute; mais il ne doit pas lui déplaire que nous le supposions.

Comme MM. Henri Lavedan, Capus, Pierre Wolff, et quelques autres, sinon tous les moralistes et tous les amateurs du théâtre

moderne, M. Maurice Donnay est sorti du Théâtre Libre, qui sortit lui-même du théâtre de Montmartre. Un peu de pessimisme, beaucoup de pessimisme, en était la marque originale. La Muse de M. Donnay en garda quelque chose, caché sous un voile de fantaisie, de grâce voluptueuse et de sensibilité. L'auteur d'A^nants est un sentimental; c'est très sincèrement qu'il lui arrive, dans sa DouloureiisCy lui qui chante l'amour, de pleurer la mort de l'amour. Par bonheur, un sourire, un jeu de mots, un calembour effacent vite les larmes.

Par contre, rien de plus gai que Paraître^ cette satire — combien triste au fond ! — de la société actuelle. C'est, mêlée à une histoire quelconque de jeune fille pauvre qui épouse un archi-millionnaire et est trompée par lui, une collection un peu désordonnée de documents sur les mœurs du jour. Soumise aux règles sévères de la dramaturgie, la pièce eût été froidement classique; c'eût été quelque chose comme le Joiœur^ X Honneur et V Argent, la Poudre aux yeux, le Dissipateur \ cela se fût appelé peut-être X Argent ne fait pas le bonheur, ou bien encore : les Pa7iiers percés, — et c'eût été très ennuyeux.

Mais avec M. Donnay, on risque rarement de s'ennuyer. Il ne nous le pardonnerait jamais. On n'attrape pas les mouches avec du vinaigre : M. Donnay les attrape avec du miel qui a gardé le goût attique de celui dont il nous délecta jadis dans la compagnie d'Aristophane. Paraître, comme plus d'une de ses aînées, est, à bien des égards aussi, une pièce aristophanesque. C'est la satire du siècle, la satire d'un monde où se débattent les trois quarts de nos contemporains, « monde de luxe, de vanité, de mensonge et de vice », ainsi que le caractérise un des personnages de M. Donnay; c'est le tableau de la maladie à la mode, du faux amour-propre, du bluff, de l'esbrouffe, luttant contre l'impuissance matérielle, et de la démoralisation lente qui en est la conséquence. « Il faut vivre, dit-on... Non... Vivre, ce n'est pas le mot... Il faut représenter, paraître, faire plus qu'on ne peut, éclabousser le voisin ; à ce point de vue, les plus récentes époques de corruption deviennent presque idylliques si on les compare à la nôtre. Il suffit de faire parler là-dessus nos grand'mères. Cela tient peut-être à ce que, dans une démocratie, les mœurs de cour se vulgarisent. Et puis, à l'heure actuelle, les mondes sont singulièrement mêlés, chacun veut s'échapper de son milieu . . On fréquente des gens plus riches que soi... on dîne chez eux... Alors, on est obligé de rendre ces

dîners, et c'est bien l'expression juste, car il ne s'agit plus, aujourd'hui, de réunir quelques amis autour de sa table et de passer ensemble des heures cordiales; mais il faut rendre les dix services, la vaisselle plate, les fleurs électriques... » Et alors, pour payer tout cela, pour payer le luxe des femmes, comme pour payer le luxe des réceptions, le train de vie auquel on se croit obligé, « le mari, si c'est un artiste, fait de l'art de commerce, le commerçant s'allège encore de quelques scrupules, l'industriel exploite sans nuances ses ouvriers... et le député socialiste plaide contre les syndicats... » Ainsi s'exprime le Desgenais de la pièce, c'est-à-dire M. Donnay lui-même. Ne croirait-on pas lire un aimable récit dialogué — de la

Morale e?i action f

Ainsi, après avoir contribué, dans une certaine mesure, à corrompre ses contemporains, l'auteur à! Education de Prince en arrivait peu à peu à les régenter, subissant l'entraînement général, auquel l'indulgent M. Capus lui-même n'avait pu résister. Les plus palpitantes questions à l'ordre du jour sont tombées sous sa sympathique férule. Peut-être en faut-il accuser, ou remercier plutôt, l'influence d'un écrivain très austère, et de grand talent aussi, M. Descaves, qui, par deux fois, obtint sa collaboration pour des sujets de pièces, qui certes ne venaient pas du fond de M. Donnay. Je veux parler de la Clairière et à! Oiseaux de passage. La première était une étude, très vivante, très hardie et très pittoresque des doctrines collectivistes; la seconde, que l'on peut considérer comme son chef-d'œuvre, se réclamait, par son titre, d'un des plus beaux poèmes de la Chanson des Gueux de M. Jean Richepin :

... Regardez-les passer! Eux, ce sont les sauvages, Us vont où leur désir le veut, par-dessus monts, Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages. L'air qu'ils boivent ferait éclater vos poumons...

Us sont maigres, meurtris, las, harassés. Qu'importe !

Là-haut chante pour eux un mystère profond.

A l'haleine du vent inconnu qui les porte

Us ont ouvert sans peur leurs deux ailes. Us vont!

La brise contre leur poitrail siffle avec rage. L'averse les inonde et pèse sur leur dos. Eux, dévorent l'abîme et chevauchent l'orage; Ils vont, loin de la terre, au-dessus des badauds.

Us vont...

Dans la pièce de MM. Descaves et Donnay, les « oiseaux de passage », qui vont « vers le printemps, vers l'avenir », ce sont les êtres épris de l'idéal social, du bonheur de l'humanité, de la libération des âmes, — êtres nerveux et exaltés, un peu fous même parfois, mais que soutiennent et encouragent les plus nobles et les plus généreuses intentions. Il y en a que l'impatience d'un meilleur avenir rend terribles et capables (on l'a bien vu !) des pires attentats ; d'autres, simples rêveurs, propagent leur foi par la parole, par la plume, et aussi par le sacrifice de leur fortune, de leur sécurité, de leur rang et d'eux-mêmes. Rien ne pourrait mieux caractériser ces généreux apôtres que les nihilistes russes dont on parlait beaucoup à cette époque. La pièce était d'une brûlante actualité. C'était, mis en scène avec l'adresse d'un homme de théâtre, le erave débat entre le vieux monde des conventions sociales et le monde nouveau de la pure liberté, l'inféconde et égoïste oisiveté des oiseaux de basse-cour opposée à l'inquiétude ardente et vagabonde des oiseaux de passage. La thèse était délicate par sa conclusion nécessaire, toute favorable à ces derniers. M. Donnay s'attacha à la rendre le moins irritable possible ; les Oiseaux de passage et la Clairière auraient pu être, sans lui, des œuvres de combat : il sut les maintenir en des régions moyennes, qui peutêtre, à la vérité, et c'est grand dommage, ne satisfirent personne...

Cela lui advint d'ailleurs en d'autres occasions, à propos de la question juive, par exemple. En écrivant le Retour de Jérusalem, il s'arma d'une telle volonté d'être impartial qu'on n'a jamais pu s'accorder sur le point de savoir s'il était pour les juifs ou s'il était contre. Les juifs ne furent pas contents et les antisémites ne le furent pas davantage. Après tout, M. Donnay l'avait-il voulu ainsi. Mais alors pourquoi avoir écrit sa pièce? Il est souvent dangereux au théâtre de ne pas être de parti pris.

La question du féminisme ne pouvait pas plus échapper à l'auteur de Lysistrata que la question juive à un Israélite. D'où les Eclaireuses, dont nous invoquions le nom tout à l'heure. Le titre était joli : rien que pour cela, la pièce méritait de réussir. Il désigne les femmes d'avant-garde de l'armée féministe, qui préparent l'avenir et ouvrent le chemin aux victorieuses de demain, quand la grande bataille sera gagnée. Car on espérait bien la gagner, cette bataille, au temps, tout proche de nous, où les suffragettes vinrent ranimer le feu des polémiques. Ce temps-là date à peine de quelques années et semble déjà très lointain : des questions autrement brûlantes.

hélas! allaient renvoyer l'affaire à des jours meilleurs... Mais M. Donna}^ n'est pas prophète, et il croyait bien avoir saisi le bon moment. Nul que lui n'était plus autorisé à traiter la matière; n'avait-il pas droit de continuer ce qu'il avait, autrefois, si bien commencé ? Cependant, bien malin eût été celui qui nous aurait dit, cette fois encore, dans quel camp il s'était placé. Au premier acte des Éclaireuses, il est franchement avec les féministes; au second, il est franchement contre. Après nous avoir énuméré tous les arguments qui peuvent servir à démontrer que les hommes sont des tyrans et les femmes de pauvres victimes, tout à coup le plaidoyer se tourne en réquisitoire. Ce n'est plus l'apôtre convaincu d'une doctrine qui parle, mais le satiriste curieux, qui a épingle les mots drôles, les observations piquantes, les caricatures dont le boulevard parisien lui offrait le spectacle, et qui nous les sert en manière de divertissement. Ce n'est plus de l'histoire, c'est de l'anecdote plus ou moins scandaleuse, du potin de salon ou de five o' clock. Et ici reparaît inopinément l'auteur de Lysistrata, renforcé de l'auteur parisien que M. Donna}^ s'est toujours flatté d'être, même quand il n'était qu'un auteur montmartrois. Que demande-t-on à un auteur parisien? De faire une bonne pièce, émouvante, dramatique, bien charpentée, qui attache et qui fasse penser? Certes; mais cela ne suffit pas et n'est même que l'accessoire. Le principal, c'est que la pièce soit un spectacle, qu'il y ait de jolies femmes, de jolies toilettes, et qu'on y danse, quand cela est possible. On ne danse pas dans les Éclaireuses, et c'est dommage; on pourrait très bien y intercaler une scène de tango. En revanche, on y récite des vers aphrodisiaques, le Bel Adultère, écho des vers à la glorification d'Éros que l'auteur lui-même disait au Chat noir du bonhomme Salis, et l'on y voit, sur le dos de jolies parisiennes, sœurs des Grecques d'antan, pas beaucoup moins vêtues qu'elles, les plus récentes créations des grands couturiers, tout cela dans une atmosphère chargée de poudre de riz, de parfums et d'esprit.

Ainsi, sous la plume de M. Donnay, les questions les plus sévères se traitent en badinant. Si vous lui reprochez d'avoir manqué de respect à des conventions très estimables, il vous répondra que ce qu'il a voulu « blaguer », ce ne sont pas les féministes sérieuses, mais les féministes artificielles^ les dames du monde qui font du féminisme par dilettantisme, par distraction, comme elles font du patinage. Par malheur, il négligea de nous montrer, ou si peu! les

féministes sincères, et la balance, en tout cas, n'est pas égale. Un tel sujet méritait d'être placé sur un terrain plus grave, celui de la condition sociale de tant de femmes méritantes, pauvres, exposées à tous les hasards de la lutte pour la vie, et forcées de se créer une position indépendante. Mais alors les Éclair euses n'eussent plus été une pièce parisienne. Et puis, M. Donnay voulait surtout nous parler de l'amour. Que deviendra l'amour dans le féminisme? Nous ne voyons pas pourquoi les deux ne s'accorderaient pas. A. entendre le langage de l'héroïne, pour être bonne féministe, il convient, avant tout, de ne se point marier, parce que le mariage est l'esclavage des femmes et qu'elles doivent êtres libres. Voilà qui n'est pas du tout démontré. Bien des hommes mariés vous assureront que ce sont eux les esclaves, et qu'ils regrettent leur liberté perdue.

C'est sur ces bases fragiles que M. Maurice Donnay a bâti le semblant d'intrigue qui donne aux Eclair eitses l'apparence d'une pièce. La passion déchaînée d'un banquier juif à qui les dames demandent de l'argent et qui ne lui donnent rien en retour, donne à l'auteur la précieuse occasion de laire un jeu de mots. Ce banquier est l'éclaireur des éclaireuses... Peut-être est-ce pour faire ce calembour que M. Donnay a écrit sa pièce. Et voilà comment il aime à résoudre les grands problèmes sociaux.

Il en a traité un autre encore, — toujours à sa manière, qui n'a rien de rébarbatif, vous le voyez, — dans la Patro7ine. Et ici son talent a atteint, comme en se jouant, une sorte d'éloquence. Un des articles de foi de la religion socialiste proclame que « le patron, c'est l'ennemi »; l'ingéniosité de M. Donnay a apporté à cet aphorisme un aimaible correctif : « la patronne, c'est l'amie ». Énoncer le problème, c'était le résoudre. Imaginez, là-dessus, un petit roman. La femme d'un brasseur d'affaires se prend d'une affection un peu équivoque, mais pure tout de même, et presque maternelle, pour un tout jeune homme, qui est le secrétaire de son mari. Elle voit ce jeune homme, venu de sa province plein d'illusions et d'innocence, peu à peu gangrené par la corruption du monde qui l'entoure, et sur le point de se perdre enfin ; — son cœur s'émeut de compassion ; et, au risque de se compromettre, elle l'arrête au bord de l'abîme et le sauve. L'œuvre malsaine que le « patron » était en train de faire, la « patronne » la défait. Heureuses les maisons où il y a une patronne, pour veiller sur la vertu des employés !

Ce roman, à peine développé, à peine indiqué (on ne l'aperçoit vraiment que lorsque la pièce va finir), ne suffirait peut-être pas pour justifier les cinq actes de \3,Patro?t?ie, quelque délicatesse que M. Donna)^ait mise à en étudier les fines nuances psychologiques, s'il n'y avait, à côté, beaucoup d'autres choses, moindres en apparence, mais, au fond, très essentielles... Ce que M. Maurice Donnay s'est proposé, c'a été évidemment de nous tracer un tableau pittoresque et vivant du monde des aflaires et du monde de l'amour, et de nous en montrer, sans trop se fâcher (« on ne peut pas s'indigner tout le temps », dit un des personnages de la pièce), l'horreur et les périls.

Il y a notamment, dans cette pièce, un personnage qui, parmi beaucoup d'autres, hommes et femmes, sans conscience et sans vergogne, incarne surtout le genre de monde que M. Donnay a voulu flétrir, et l'exprime avec une cynique franchise; c'est Jacques Latrille, dont le portrait est crayonné en ces termes lapidaires : « Un de ces jeunes gens qui, sous des dehors très corrects, avec une in::truction étonnante, et même de l'esprit, sont capables de toutes les infamies. » Écoutons-le exposant à l'innocent Robert le code de l'arriviste :

«Vous n'arriverez jamais à rien avec vos scrupules. Mais regardez donc autour de vous : est-ce la loyauté ou l'habileté que l'on voit triompher? Réponse : l'habileté... Il y a l'habileté à la tire, à l'étalage, à l'américaine, à l'esbrouffe, etc. Il est bien difficile d'établir une ligne de démarcation entre une certaine habileté et le vol. C'est comme ces pays que ne sépare pas une chaîne de montagnes ou un fleuve, mais une ligne fictive, arbitraire. Est-ce que nous ne voyons pas tous les jours de grands brasseurs d'affaires échapper à toute répression, parce qu'ils ont des amis dans la politique ou dans la magistrature? Alors, on est bien forcé de conclure que voler par le temps qui court, ce n'est pas prendre, c'est être pris... »

Et il se résume en cet axiome : « Il faut être de son temps. »

Voilà pour les affaires. Voici pour le sentiment. C'est un autre personnage, Nelly Destrié, incarnant l'amour moderne, qui définit l'état des mœurs : « Lorsqu'on fait partie d'une certaine société, un acte, un sentiment, n'a pas besoin d'être honnête, généreux, moral et social, pourvu qu'il soit mondain. » Ajoutez-y, pour compléter le tableau, « le ton de la conversation, la liberté des potins, la façon légère dont on parle des choses les plus graves, l'imprudence avec laquelle on accouple des noms; une véritable joie à constater.

même chez des amis, la discussion et le scandale, et le goût de faire de l'esprit avec de la souffrance et de la douleur. »

M. Maurice Donnay, comme on voit, ne mâche pas ses paroles, quand il s'y met... Ce n'est plus l'élégant et spirituel croquiste qui, d^'un trait vif, silhouette les fantoches du boulevard. S'il ne s'indigne pas toujours, il s'indigne quelquefois. 11 a la conviction (il nous l'affirme, et qui songerait à douter de sa parole?) que le théâtre a mieux à faire que de flatter les passions, les goûts ou l'imagination du public, qu'il ne doit pas se désintéresser de la morale par une indifférence coupable ou, pis encore, par un optimisme indulgent et lâche, qu'il a en quelque sorte charge d'âmes, et que son devoir est, parfois, de prendre parti, de s'émouvoir, d'être mieux qu'un simple amusement. Eh quoi! c'est l'auteur de Lysistrata qui parle ainsi? Réjouissons-nous en; il n''est jamais trop tard pour se repentir. Et puis, en ce temps-là, l'Académie guettait le spirituel auteur : il se montra digne d'y entrer.

Quoi qu'il en soit, n'eût-elle que ce seul mérite, une œuvre comme la Patronne mériterait d'être encouragée. Elle indique avec quelques autres, trop rares encore, une réaction salutaire qui s'est accentuée et a fini par s'imposer contre un genre de pièces qui a fait pendant trop longtemps le fond presque exclusif de la littérature dramatique parisienne : genre équivoque, qui n'est ni du vaudeville-bouffe, ni de la comédie, et participe de l'un et de l'autre. Le public était las à la fois des gros vaudevilles et des pièces réalistes. Trop d'observation dans celles-ci; trop peu dans ceux-là. On a fondu les deux, dispensant les vaudevillistes d'être drôles et les auteurs sérieux d'être vrais. Produits de la mode, articles de commerce, fleurs passagères destinées à vivre ce que vivent les roses de Noël, l'espace d'une nuit d'hiver. S'il fallait l'en croire, le monde serait peuplé uniquement d'hommes aimables, pas méchants pour un sou, fêtards joyeux et bienfaisants, de femmes indulgentes, de jeunes filles hardies et innocentes. Le théâtre étant le miroir de la société, il faudra que nos descendants nous considèrent comme de bien bonnes pâtes s'ils nous jugent d'après ce monde-là.

Cela changera-t-il après le cataclysme qui vient d'ébranler le monde civilisé? Ou bien les choses reprendront-elles tout doucement leur cours habituel? Qui sait? Il y a là un point d'histoire littéraire qui sera, plus tard, curieux à étudier. Ce n'est pas la première fois d'ailleurs que semblable contradiction a paru exister entre le théâtre et les mœurs. Il y a une quarantaine d'années,

Saint- Marc Girardin faisait à peu près la même remarque. Et il expliquait cette apparente contradiction de la meilleure façon :

« Il y a, dans la littérature, disait-il, deux sortes de sentiments, et ces deux sortes de sentiments répondent à deux phases différentes de l'histoire littéraire des nations : il y a les sentiments que l'homme trouve dans son cœur, et qui sont le fond de toutes les sociétés ; il 3^ a les sentiments que l'homme trouve dans son imagination, et qui ne sont que l'ombre et le reflet altéré des premiers. La littérature commence par les uns et finit par les autres.

» Quand la littérature arrive à ces derniers sentiments, quand l'imagination, qui se contentait autrefois de peindre les affections mutuelles, essaie de les remplacer par d'autres affections, alors les livres ne représentent plus la société : ils représentent l'état de l'imagination. Or^ l'imagination aime et cherche surtout ce qui n'est pas. Quand la guerre civile agite et ensanglante la société, l'imagination fait volontiers des idylles et prêche la paix et la vertu. Quand, au contraire, la société s'apaise et se repose, l'imagination se reprend du goût pour les crimes. »

Nous sommes arrivés — ou revenus, si vous préférez — à un de ces moments dont parle Saint-Marc Girardin, où la littérature, le théâtre, ne représentent plus la société, mais l'état de l'imagination. La société contemporaine, fébrile, agitée, dévorée de soucis, ne demande plus à la littérature de l'instruire, de lui donner des leçons qui la moralisent, l'élèvent et l'encouragent, mais de l'amuser, en lui présentant d'elle une « image embellie ». Au temps où écrivait Saint-Marc Girardin, l'imagination mettait sur la scène des actions fortes, énergiques, héroïques, ardentes, au milieu d'une société platement bourgeoise. Bientôt est venu, par réaction, le réalisme du théâtre libre. Mais le réalisme a vécu. Une réaction nouvelle nous a ramenés à peu près au point où l'on en était il y a un demisiècle, mais avec des nuances différentes; l'héroïsme du théâtre d'autrefois a fait place au plus aimable scepticisme, à l'optimisme le plus gracieux et le plus indulgent, à la presque candide amoralité. Ce tableau délicieux, c'est celui — miroir souriant et trompeur — où se contemple, pour se distraire, le monde égoïste, sans scrupules, sans enthousiasme et sans générosité, où nous avons la joie de

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Certes, tout ce théâtre ne laissera pas plus de trace dans l'histoire littéraire que n'en laissa celui des vieux vaudevillistes à couplets ou des dramaturges romanesques du siècle dernier. Mais

il n'en est pas moins caractéristique dans l'évolution constante du goût et des mœurs. Les modes littéraires ne diffèrent pas beaucoup des autres; on a calculé qu'elles changeaient généralement tous les dix ans : cela suffit à leur fortune. Il n'y a rien de plus instable que la littérature et, particulièrement, le théâtre. Réjouissons-nous quand, au milieu de tant de capricieuses variations, nous pouvons saluer du moins, çà et là, quelques œuvres qui expriment la situation sincère de l'esprit et de la pensée modernes.

Par là, tout compte fait, la littérature dramatique des premières années de ce siècle est tout de même supérieure à celle d'il y a cinquante ans. Puisse-t-elle s'élever encore dans le cours de son évolution, et^ quand la France sera remise de la secousse terrible qui l'a ébranlée et la trouble encore si profondément, contribuer efficacement à sa régénération morale !

La suite de notre étude justifiera, par quelques exemples probants, l'affirmation de cette vérité et la légitimité de cet espoir.

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