PAUL-HYACINTHE LOYSON
Le cas de M. Paul Bourget n'est pas unique dans l'histoire du « théâtre d'idées ». Un écrivain moins célèbre, mais non moins convaincu, au pôle tout à fait opposé des opinions philosophiques de l'auteur de la Barricade, Paul-Hyacinthe Loyson, a cru aussi, de très bonne foi, mettre à la scène des problèmes de conscience et les débattre avec impartialité. Dans cette entreprise, il a rencontré les mêmes obstacles.
Les Ames ennemies soulèvent la très délicate question de l'éducation des femmes; et elle est liée à cette autre question, non moins brûlante, qui divise les consciences contemporaines : le duel entre la science et la foi. Quand le duel a lieu dans la famille même, quand il se livre entre un père et une mère, on comprend combien il peut devenir tragique. L'auteur n'a pas hésité à nous en rendre les témoins. Il a mis aux prises un père, savant et libre penseur, et une mère, catholique, attachée profondément à ses croyances, se disputant l'âme de leur enfant. Il a établi le drame avec une belle énergie, sans craindre la sécheresse des discours, des plaidoyers et des réquisitoires, en y mettant assez de flamme pour le rendre vivant, et de telle façon que la question à débattre fût posée sans équivoque, avec ses conséquences logiques les plus extrêmes, fussent-elles pénibles, révoltantes même.
Un savant, Daniel Servan, a épousé une Bretonne, confite en dévotion et en doux préjugés; il s'est marié à l'église; puis, ayant eu une fille, il a consenti à ce que sa femme s'occupât de son éducation et que cette éducation fût religieuse. Il s'absente pendant deux ans. A son retour, il trouve sa fille littéralement envoûtée; il apprend qu'un prêtre, quand il était loin^ était venu s'installer chez lui. Il s'indigne; il reprend à sa femme la direction de l'enfant; celle-ci, encore sous le coup d'une grave maladie, est naturellement très secouée; son père lui parle de la science; il engage avec elle des discussions qui la déroutent; puis la jeune intelligence s'ouvre et se met à douter. Le prêtre, voyant une âme lui échapper, revient pour la conquérir avec l'aide de l'épouse, devenue subitement irréconciliable. De longs et irritants débats s'engagent autour de l'enfant, qui bientôt succombe à la violence de la lutte dont elle
est l'objet et la victime; et sa mort même, pour le triomphe de l'idée, dans la négation de l'erreur religieuse et l'affirmation de la vérité scientifique, ne suffit pas à arrêter l'élan des combattants. C'est admirable, — et affreux.
Est-il possible que le fanatisme, qu'il soit religieux ou athée, puisse créer de telles situations? L'auteur a cru nécessaire de le supposer, pour avoir l'occasion de nous dire tout ce qu'il voulait, avec un courage qu'on ne saurait assez louer. Et qu'a-t-il voulu dire, en somme? Que la science est infaillible et que Dieu n'existe pas? Que la foi est une folie et que le matérialisme est la seule doctrine? Peut-être bien; mais surtout, que ce qui est mal, ce qui est criminel, c'est de livrer un enfant, dès son jeune âge, à une influence consciemment ou inconsciemment intéressée, celle du prêtre, qui étouffe en son âme toute liberté de penser et sème dans les familles la haine et la discorde. Car l'écrivain suppose des époux ayant des principes contraires, des époux qui s'aimaient et qui finissent par se détester, selon la prédiction même du Christ, s'il faut en croire l'évangile selon saint Mathieu. Ou'a-t-il voulu nous dire encore? Que l'homme de science seul a raison, et que le prêtre est un fripon? Non pas... L'homme de science, nous dit-il, cherche la vérité; le prêtre croit la posséder, souvent de très bonne foi. Quoi donc alors? Que le savant, le libre penseur, commet une faute en remettant à sa femme pieuse le soin de s'occuper exclusivement de l'éducation de leur enfant et en laissant pénétrer chez lui des ministres d'un cuite qu'il ne pratique point... Ce savant est un peu trop naïf. En introduisant le loup dans la bergerie, le berger qui ne se douterait pas que ses brebis vont être dévorées ne serait pas fort malin ; et si, voulant sauver la brebis qu'il aurait trouvée dans les crocs de la bête, il ne jetait pas celle-ci dehors et lui permettait de revenir encore de temps en temps, ainsi que le fait Daniel Servan, ce berger mériterait d'être conspué. Le drame pèche donc par la base ; nous ne saurions nous intéresser à un héros aussi peu consistant.
En définitive, Paul-Hyacinthe Loyson a voulu dire bien des choses, et je crois qu'il en a dit plus qu'il n'aurait dû pour qu'on vit parfaitement clair dans ses intentions. Celle qui a dominé toutes les autres, sans aucun doute, c'est d'être impartial, de plaider le pour et le contre, le bien et le mal, et aussi l'opinion moyenne. Il n'a pas défendu une thèse; le théâtre d'idées n'est pas le théâtre à thèse : il expose une question, simplement, laissant au public le soin d'apprécier. C'est vrai; mais pour arriver à être intéressant
sans prendre parti, sans se donner la joie de communiquer au public sa propre conviction, il faut avoir bien de l'autorité! Tout en présentant les divers côtés d'une question, il en est toujours un par quoi l'on voudrait triompher. « Voilà, dit-on au bon public, les pièces du procès : jugez maintenant ! » Seulement, on compte bien qu'il sera d'accord avec vous. Parfois cependant, le public juge tout autrement. C'est ce qui était arrivé déjà à M. Bourget, ennemi juré du divorce. Il avait cru être plus fort en montrant le pour et le contre de l'affaire, persuadé que le parterre serait contre le divorce, avec lui : or, il est advenu ceci, c'est que le parterre a estimé qu'il faudrait non pas supprimer le divorce, mais abolir le mariage... Il en est un peu ainsi de la pièce de Paul-Hyacinthe Loyson. On en sort avec la conviction qu'il est cruel et injuste d'asservir les jeunes intelligences, de « leur enlever la liberté de peur qu'elles ne trouvent la vérité », comme dit si bien un des personnages des Ames ennemies; mais on en sort convaincu également qu'un père qui, après avoir été assez sot pour livrer sa fille à des fanatiques, la tue sous prétexte de la leur reprendre, est non seulement aussi fanatique qu'eux, mais, étant père, plus odieux encore. Le seul être raisonnable et sensé de l'histoire, c'est le brave vieux grand-père, que toutes ces disputes affolent, et qui s'écrie enfin : « A quoi bon se tourmenter ? Nous devons tout de même mourir. Où irons-nous ? Le savons-nous ? Peut-être nulle part. Mais qu'importe ? Laissez-nous au moins nos illusions ! » Et, en définitive, au lieu d'être reconnaissants à l'auteur de nous avoir ouvert les yeux, nous sommes tentés de lui en vouloir d'avoir augmenté peut-être l'obscurité qui est en nous.
A peu près dans le même temps que cette pièce était représentée à Paris, un autre jeune auteur, M. Trarieux, y faisait jouer l'Otage, dont le sujet est à peu près identique. Cela prouve bien que l'idée était dans Tair. Quand une idée est dans l'air, il ne manque jamais de gens tout prêts à l'attraper au vol. Mais ne l'était-elle pas depuis longtemps ? Relisez une vieille tragédie, bien oubliée, de Casimir Delavigne, Une Famille au temps de Luther, et vous serez édifiés. L'actualité est parfois vieille comme le monde.
YJApôtre^ qui a suivi les Ames ennemies^ se réclame de la même esthétique et se rattache à elles par le même sentiment.
A ceux qui croient passionnément.
A ceux qui nient énergiquement.
A ceux qui cherchent loyalement.
Telle était la dédicace que l'auteur adressait à ses interprètes des Ames enneynies; celle qu'il adresse aux interprètes de Y Apôtre n'est pas sensiblement différente :
A ceux qui marchent dans les ténèbres avec la lumière intérieure. A ceux qui suivent le Dieu inconnu.
Aux âmes esclaves du devoir.
Cette dédicace explique la portée de la seconde pièce ; et elle achève de nous éclairer sur le caractère de l'auteur. Un dramaturge qui affiche de pareils principes ne peut être, au théâtre, un simple « amuseur ». Paul-Hyacinthe Loyson, fils d'un illustre prédicateur qui s'émancipa de la tutelle catholique, avait de qui tenir. Il avait du sang d'apôtre dans les veines. Son père prêchait dans une chaire; il prêcha sur la scène. Il chercha la lumière et la vérité, autrement que ne le font d'habitude les « pasteurs des peuples». Nous l'avons vu déjà, dans les Ames enjiemies^ essayer de vaincre, à force d'impartialité, n'hésitant pas à mettre en présence les arguments les plus contraires, à opposer les convictions les plus extrêmes, à s'incliner même devant certaines évidences, défavorables à son propre idéal. Cela est beau et courageux, mais aussi tout plein d'inconvénients. Témoin Y Apôtre. Et pourtant, cette pièce est une des plus nobles qu'on ait écrites, une des plus audacieuses et des plus troublantes. Jugez-en. Un homme politique peut-il remplir librement les devoirs de sa conscience? Mis en présence de certaines situations, lui est-il possible de ne pas transiger avec elle? Il le peut, certes, mais au prix de quelles souffrances morales et de quels sacrifices!... Baudouin, un sénateur, renommé pour son inflexible intégrité^ accepte d'être ministre pour sauver le parti républicain impliqué dans un honteux scandale. Il le sauvera à force de justice; il poursuivra une enquête impitoyable, et il frappera les coupables, quels qu'ils soient. Or, à peine le travail salutaire entrepris, des obstacles sans nombre se dressent devant lui; s'il frappe aveuglément, le mal sera plus grand que le bien; l'intérêt politique en souffrira; des amis politiques seront compromis, qu'il faut épargner, sous peine de nuire au parti tout entier... Cela n'est rien encore; un obstacle plus terrible surgit tout à coup : le fils de Baudouin est parmi les coupables ! Et voilà la conscience de l'honnête homme en conflit avec son amour paternel. Baudouin,
logique avec lui-même, consentira-t-il à être le justicier de son propre enfant? La raison lui ordonne de l'être; le sentiment le lui défend. Placé dans cette alternative épouvantable, Baudouin hésite; mais, finalement, sa conscience l'emporte. Le fils prévaricateur est dénoncé, tandis que le père, succombant sous le poids du devoir, abdique l'ingrate mission qui l'a obligé au plus cruel des sacrifices.
Je ne sais si tout le monde approuvera ce père tragique... On l'admire, mais je doute qu'il en est beaucoup qui aient le courage de l'imiter. Et pourtant, l'auteur a eu soin d'accumuler sur le fils odieux toutes les noirceurs. Dans une pièce très semblable. Le Tribun, M. Bourget, moins logique, mais plus humain, nous montre le père pardonnant finalement à son fils égaré. Mais le fils du Tribun est un inconscient; il mérite moins de colère que de pitié; le fils du sénateur Baudouin, lui, est un personnage cynique; il s'obstine dans le mal et s'en glorifie; il affiche les théories les plus déplorables et en affirme sans scrupule la légitimité; il est sans repentir et sans excuse. En le frappant, Baudouin frappe bien moins son fils qu'un être nuisible et vil, indigne de lui. La rigueur de sa justice en est adoucie; et son héroïsme na presque plus rien de cornélien.
Il n'empêche que cette pièce soulève des problèmes terriblement délicats ! Le premier, c'est la quasi-impossibilité de faire, dans un État bien organisé, de la politique absolument honnête... On l'a démontré plus d'une fois : l'homme qui ne mentirait jamais serait considéré dans le monde comme le dernier des rustres ; la société, ou la sociabilité, est basée sur le mensonge — le « mensonge conventionnel ». La politique est une matière où, plus qu'en toute autre, il importe, pour être fort, de transiger sans cesse avec sa conscience; il n'en est point où le mensonge jouisse d'autant de prestige; le mensonge est la base de tout gouvernement, et il est l'essence du parlementarisme.
L! Apôtre soulève un autre problème, le problème religieux. Le fils indigne a été élevé par Baudouin dans les principes du libre examen qui ont servi de guide à son père. Et alors, tout à coup, devant la honte amassée, voici la mère qui intervient.
— «Est-ce bien lui^ demande-t-elle à Baudouin, qui est le plus coupable?... J'ai élevé mon fils sans une foi vive^ sans une règle stricte, sans l'armer d'abord contre lui-même... Je t'ai laissé tout faire pour son cerveau, et je n'ai rien fait pour sa conscience...
Nous nous sommes trompés effroyablement. Je me souviens encore du premier soir où, sur les lèvres de mon enfant^ j 'ai étouffé la prière chrétienne... Je venais de livrer mon enfant au mal, parce que je venais de l'enlever à Dieu! »
Baudouin ne trouve que ceci à répondre :
— « Et mon exemple depuis trente-cinq ans? L'honneur, le devoir, le dévouement, la voilà la rehgion vivante dans laquelle j'ai élevé mon fils ! Ça vaut bien une leçon de catéchisme! »
Baudouin n'a pas tort; mais la défense est faible; et c'est à sa femme que le public, insuffisamment éclairé, donnera raison sans hésiter. Si le public désire tirer une moralité de l'histoire, ce sera celle-ci^ je le crains : que les républicains sont des tas de fripouilles, et que les enfants auxquels on défend d'apprendre le catéchisme deviennent des pas grand'chose. Je doute que ce soit cela que l'auteur a voulu prouver...