‹ L'évolution théâtraleChapitre 16 sur 36 · HENRI BRIEUX · texte numérisé non relu

HENRI BRIEUX

M. Henri Brieux n'est ni un poète, ni moins encore un «amuseur ». C'est presque un prédicateur, lui aussi^ comme le père Loyson. Après avoir débuté en écrivant des pièces suivant la formule du Théâtre libre, il s'est mis à faire du Théâtre moral. Le théâtre, pour lui, est un sacerdoce. Il le pratique de la façon la plus noblement classique, non pour distraire ses contemporains par l'illusion d'un spectacle idéal, mais pour corriger leurs mœurs en ce qu'elles ont de contraire à la justice et à la raison. Chacune de ses pièces combat un abus ou défend une idée juste. Aussi, les purs artistes le tiennent-ils en médiocre estime. Le vol de son imagination n'est pas très élevé, en effet, et son style non plus. Mais, comme il connaît admirablement son métier, il s'impose malgré tout, même aux artistes ; et la foule l'aime, parce qu'il lui parle, sans grandes recherches, de choses qui la touchent directement et flattent son égoïsme, même quand il lui dit de dures vérités.

Le bagage de M. Brieux est considérable. Le mot « bagage » n'a rien ici qui soit déplacé : on y trouve tout ce qui est nécessaire à un

voyageur qui aime parcourir, de façon pratique et confortable, non pas le pays des Rêves, mais uniquement celui, plus prosaïque et plus positif, des abus et des vices de notre organisation sociale. On y trouvera notamment la collection complète des Guides à travers toutes les questions du jour. Il en est d'excellents, qui ont valu à M. Brieux de grandes facilités, — j'entends de grands succès ; — d'autres, médiocres, l'ont égaré parfois. Ceci pourrait s'appeler : les accidents du Théâtre d'idées. En voici deux, parmi les plus intéressants. L'auteur en est sorti d'ailleurs sain et sauf.

Le premier accident, c'est celui de Simone. En écrivant Simone j M. Brieux était parti en guerre, comme d'habitude, contre un vice social. Cette fois, il voulait pourfendre le crime passionnel. Vous vous rappelez la fameuse préface de la Femyne de Claude^ dans laquelle Dumas fils formula cet axiome, qu'il faut tuer impitoyablement la femme adultère, la bête malfaisante qui a transformé en enfer le foyer conjugal. Un jour, M. Brieux lut, paraît-il, cette préface (tout arrive !) et entrevit tout de suite les conséquences funestes de ce principe sauvage dans les ménages où il y a des enfants : la situation tragique du père justicier et assassin, à qui ceux-ci ne manqueront point de reprocher, tôt ou tard, de les avoir privés de l'amour d'une mère, et sa douleur de se voir jugé par eux à son tour. Donc, même si la mère fut indigne, le crime est odieux, non pas seulement parce que nul n'a le droit de se faire justice à soimême, mais aussi parce qu'on fait le malheur des enfants et qu'on récolte de la haine.

Cela semblait, au premier abord, juste et généreux. Et le bon sens bourgeois y trouvait toute satisfaction. Le bon sens bourgeois aurait pu faire la grimace si M. Brieux lui avait dit, comme le Christ : « Épargnez la femme adultère », ou, comme les auteurs du Droit à t Amour : « Si votre femme vous trompe, retirez-vous et cédez la place à votre rival. » Mais il lui disait : « Laissez les roses au rosier, laissez les enfants à leur mère, laissez la mère à la maison», c'est-à-dire au foyer, avec ses enfants.

Or^ croyant rendre sa thèse plus forte, comme avaient fait, par un souci d'impartialité aussi, M. Bourget et Paul-H. Loyson^ au lieu d'accumuler les raisons qui nous auraient fait regretter sincèrement que le mari vengeur, dont il nous expose l'histoire pathétique, eût frappé la femme coupable, il s'est plu à accumuler toutes les raisons contraires. La femme coupable dont il nous parle était mauvaise épouse et mauvaise mère ; de son côté, le mari avait frappé sans

réflexion, dans la fièvre d'une irrésistible colère; si jamais vengeance de mari outragé fut excusable, c'est bien celle-là. Plus tard, le père avait élevé sa fille non seulement dans l'ignorance du tragique événement, mais encore dans le plus absolu respect de la mémoire maternelle; nul héros de drame congugal ne mérita autant de sympathie. Je sais bien qu'il en devait être ainsi, pour amener le drame à sa conclusion ; avec un père moins discret et moins attentif, et une fille moins ignorante, il n'y avait pas de conflit possible. Mais, en même temps, la thèse devenait, pour le public, difficilement acceptable, ou, en tout cas, sans intérêt : la fille de la morte, apprenant, un beau jour, la vérité, s'érige en justicière de son père, le condamne, et refuse de lui pardonner... Le public se révolta, non parce que le meurtre d'une femme infidèle lui avait paru une chose aimable et bonne, mais parce que M. Brieux avait fait de sa jeune justicière une petite personne vraiment très désagréable, qui parlait de choses qu'elle ne connaissait point. Elle avait peut-être raison d'en vouloir à son père d'avoir tué sa mère, puisqu'elle ne savait pas jusqu'à quel point cette mère avait été indigne et ce père malheureux ; mais le public le savait, lui ; et, le sachant, il lui eût été assurément difficile de partager sa rancune et de s'émouvoir avec elle. M. Brieux, devant cette révolte du public, n'hésita point : entre la répétition générale et la première représentation, à Paris, il changea son dénouement. La veille, Simone, interprète des sentiments de la société nouvelle, purifiée et régénérée, retirait son amour au père qui lui avait enlevé brutalement sa mère : cette fois, Simone s'humanise, et, après s'être fait un peu tirer l'oreille, lui pardonne tendrement. Et le public fut enchanté. Loin de nous la pensée de reprocher à M. Brieux sa courageuse volte-face. Un auteur a le droit de faire de sa pièce ce qui lui plaît, avant de l'avoir publiée, — et même après. Et nous n'aurions pas le droit, nous, public, de nous occuper de ce que cette pièce était avant d'être jouée, si l'auteur n'avait lui-même fait connaître le but qu'il avait poursuivi d'abord et avoué ensuite comment il s'en était écarté. M. Brieux a eu, paraît-il, à ce sujet, un mot ravissant : « Qu'on ne m'objecte pas, a-t-il dit, qu'on ne peut pas changer un dénouement, parce qu'un dénouement est un total... Il reste toujours que j'ai pu me tromper dans mon addition. » Et il s'était trompé, en effet. Mais l'erreur, venant d'un moraliste comme lui, était singulière. Il l'a reconnu de bonne grâce. M. Brieux était parti pour démontrer que le crime passionnel est impardonnable,

pour le flétrir, et pour en guérir à jamais la race des maris malheureux^ — et le voilà qui aboutit à une solution absolument opposée! La pièce devait nous dire : « Ahl ne tuez jamais une femme qui trompe ! » Et, en fin de compte, elle nous dit : « Enfants, ne condamnez pas à la légère votre père irrité... S'il a tué, peutêtre a-t-il bien fait... Dieu sait sous quel fardeau la pauvre âme succombe! » On nous avait promis l'intransigeance, et l'on nous prêche la clémence.

M. Brieux a eu raison. S'il avait tenu bon, il allait au-devant d'un fiasco. Il ne s'est pas entêté, et c'est un grand succès qu'il a remporté. Le moraliste faisait fausse route; je ne dis pas qu'il s'était engagé dans une mauvaise voie, mais il s'y était engagé de maladroite façon. Il avait voulu trop prouver. Or, qui veut trop prouver ne prouve rien. La thèse qu'il s'était proposé de nous montrer reposait sur des bases vraiment trop fragiles. Et voyez à quel point elle se présentait mal. Imaginons l'histoire au point où elle commence, c'est-à-dire le soir de l'adultère. Supposons un mari converti aux idées de M. Brieux, surprenant sa femme en flagrant délit et, au lieu de la tuer, demandant simplement le divorce. C'est bien cela, sans aucun doute, que lui conseille M. Brieux. Voilà donc le mari divorcé... Sa fille en sera-t-elle, plus tard, moins malheureuse? Souffrira- t-elle moins de savoir (car elle ne pourra l'ignorer, cette fois) sa mère indigne, menant probablement, dans l'hypothèse même de M. Brieux, une conduite infamante^ que de la savoir morte, avec l'illusion d'une mémoire irréprochable, que son père a su entretenir dans son cœur? Et ainsi

— toujours dans la situation où l'auteur nous a présenté ses héros

— le divorce sera pire encore que le meurtre!... Est-ce cela que cherchait M. Brieux?...

Certes non... Tuer est, toujours, une chose barbare, et l'on peut espérer — vaguement — qu'un jour viendra où cette façon de se rendre justice sommairement, soi-même, disparaîtra, même entre époux... La loi nous donne d'autres moyens — plus lents — de nous venger. Quand ce jour luira-t-il? Je l'ignore : je crois qu'il n'est pas très prochain. Il y aura toujours, si peu nombreux qu'ils soient, des maris impatients qui, en des circonstances exceptionnelles, frapperont, comme des brutes... Pour vouloir que ces choses-là disparaissent tout à fait, il faudrait couper les mains aux hommes. Et encore!... M. Brieux se fait des chimères quand il fait dire, quelque part, dans sa pièce, à Sergeac : « Un meurtre reste un

meurtre, et nous allons vers un temps qui n'en absoudra aucun... » Ce temps-là n'est pas proche, à voir la mentalité, à Paris même, de certains jurys de cours d'assises, poussant l'indulgence jusqu'à admettre la théorie du crime symbolique, de l'assassin prétendant qu'il a voulu tuer dans un individu, non la personne, mais l'idée qu'il représentait... Si nous en jugions par ce que nous vîmes à cet égard, nous pourrions nous attendre, au contraire, à voir briller bientôt le temps où tous les crimes seront innocentés.

Mais n'insistons pas. M. Brieux a retourné galamment ses batteries. Cela montre qu'on peut être un grand moraliste et se fourrer le doigt dans l'œil. Seulement, la plupart du temps, quand on se fourre le doigt dans l'œil trop profondément, il n'est pas aussi facile de l'en retirer.

L'autre accident arrivé à M. Brieux, ce fut Suzette. Suzette devait s'appeler d'abord le Jugement de Salomon. Ce titre expressif était justifié par la situation tragique que l'œuvre nous expose, d'une mère qui, après avoir cherché vainement à arracher son enfant à des grands -parents odieux, le leur abandonne enfin et consent à le perdre plutôt que de le voir torturé par d'abominables manœuvres. Comme dans le jugement célèbre, où l'on voyait une mère repousser la décision conciliatrice du juge ordonnant de couper en deux l'enfant que réclamait indûment sa rivale, l'héroïne de M. Brieux se sacrifie, — jusqu'au moment, cela va sans dire, où, la pièce étant près de finir, il importe que tout s'arrange.

Je ne sais qui a fait remarquer que ce jugement célèbre était absolument contraire, quoi qu'en dise le bon sens public, aux lois de la nature. La mère sublime du jugement de Salomon n'était pas une vraie mère. Une vraie mère eût préféré voir son enfant coupé en deux qu'emporté par sa rivale. Au besoin, peut-être, l'eût-elle mangé, ainsi que font certains animaux dans des cas à peu près semblables, ou consenti à être, — suivant une expression consacrée, — coupée elle-même en petits morceaux. Une mère est femme avant tout et ne cède jamais.

Quoi qu'il en soit, la légende étant acceptée, ce titre, abandonné à tort, aurait eu le grand avantage de dissiper une illusion que Suzette a fait naître dans l'esprit de chacun, et d'indiquer plus nettement la portée de la pièce. On a vu généralement dans Suzette un plaidoyer contre le divorce. Quand M. Brieux fait une pièce, il est convenu que c'est pour défendre ou pour combattre quelque chose. Si nous n'avions pas le divorce, il l'aurait inventé. Mais

comme nous avons le divorce, il n'était pas du tout impossible qu'il en réclamât l'abolition.

On se trompait cependant. Et la preuve, c'est que, si l'on examine Suzette avec cette idée fixe qu'elle a été écrite pour nous montrer les misères des mariages dissous par la loi, il faut convenir qu'elle est d'une rare faiblesse. En effet, la raison qui détermine les époux Chambert à vouloir la séparation — un baiser échangé derrière une porte — n'est pas sérieuse. Les époux s'en expliquent. Ils sont tout disposés à n'y plus penser. La séparation ou le divorce ne sont donc en rien justifiés. En aucun moment, il ne nous est possible d'être émus de pitié ou d'indignation. L'auteur ne nous a même pas fait assister à l'événement, point de départ du drame, ce qui nous aurait passionnés un peu pour l'affaire. D'autre part, les héros ne méritent en aucune façon, je ne dis pas notre sympathie, mais seulement notre intérêt. La femme est insignifiante et légère; puis, tout à coup, elle nous apparaît comme un parangon de vertu et de dévouement ; rien ne nous y avait préparés. Nous la voyons alors disputant avec désespoir la possession d'une petite fille de onze ans, qu'elle devait aimer bien peu pour l'avoir fourrée en pension, au lieu de la garder auprès d'elle et de l'élever comme une bonne mère de famille. Qui nous dit qu'elle ne joue pas la comédie? Le mari est moins recommandable encore. Il a eu toutes les complaisances: le voilà mal venu de se plaindre d'un simple baiser donné à sa femme par un ami dont il protégeait les assiduités. Il fait la noce, hypocritement. Il n'a ni volonté, ni moralité. S'il persiste dans ses intentions de divorce, que lui dictent ses parents, c'est uniquement parce qu'il attend d'eux cinquante mille francs, qu'ils lui refuseraient sans cela. Et nous apprenons, en outre, qu'il a commis autrefois des faux, dont il craint de voir réveiller le souvenir. Que ces gens-là divorcent ou non, cela ne saurait nous inquiéter en rien. Les beaux-parents ne valent pas grand'chose non plus; le père, un vieux magistrat, n'a pas de cœur, et la mère est un monstre; mais, tout de même, je crois que l'enfant trouvera de meilleurs exemples dans leur société que dans celle de ses parents, et sera mieux soignée.

Heureusement, ce n'est pas contre le divorce que M. Brieux a voulu plaider... Et dès lors, peu lui chault si sa pièce est, à ce point de vue, bien ou mal faite. Son véritable but a été de nous apitoyer sur le sort malheureux des enfants dans les familles désunies, principalement lorsque, le mari et la femme étant séparés,

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chacun prétend conquérir et conserver jalousement sa jeune affection. Suzette est une pièce contre les grands-pères et contre les grand'mères. M. Brieux ne veut pas qu'on fasse aux enfants nulle peine, même légère, qu'on « se les arrache », qu'on les « écartelle y>. Il veut que l'enfant soit laissé à la mère... C'est fort bien, si la mère est l'ange que nous représente M""* Chambert, au troisième acte. Mais si elle n'est pas un ange (tout peut arriver !), si elle mène une vie mauvaise, et si son mari a eu raison de ne plus vouloir d'elle ? M. Brieux prétendra-t-il que, dans ce cas, il est de l'intérêt de l'enfant de rester avec elle, de partager sa vie dissolue? Certes non! Tout dépend donc des circonstances et surtout des personnes. Il n'est pas permis d'établir une règle générale en des matières aussi délicates, aussi variables. En tout cas, ce que demande l'auteur de Suzette, n'importe quel juge le lui accorderait. La mère est une sainte, le père ne vaut pas lourd, et les beaux-parents sont de méchantes gens : quel tribunal hésitera ? La justice est là pour examiner et pour décider ; il est bien rare qu'elle ne décide pas en connaissance de cause.

Alors, quoi ? Si ce que M. Brieux demande, existe, s'il ne faut faire aucune loi nouvelle, -- et une loi, d'ailleurs, ne ser\àrait de rien, et serait même impossible à faire, — M. Brieux a donc donné un grand coup d'épée dans l'eau ?.. Je le crains. Car j'aime à croire que son ambition ne s'est pas réduite à vouloir qu'on supprime, par le fer ou par le poison, les grands-parents, les oncles et les tantes qui tourmentent les pauvres petits en les forçant d'écrire à leur mère des lettres sans cœur et en leur faisant jouer des rôles d'espions. Evidemment, la suppression de ces tortionnaires serait un moyen qui simplifierait beaucoup les choses ; mais il serait un peu radical.

Cette question de l'enfant dans le mariage a été souvent traitée, avec plus de bonheur, par des auteurs moins éclatants. Pendant assez longtemps, le théâtre contemporain avait néghgé l'enfant. On a vu bientôt quelles ressources il pouvait ofihir à la sentimentalité de la foule. On en a fait un trait d'union charmant entre des cœurs irrités ou désunis. Que de résistances il a vaincues! Que de larmes il a séchées! Il ne conviendrait pourtant pas d'en abuser, sous peine de le rendre, comme il l'est parfois dans la réalité, fort désagréable.

Ce n'est pas ainsi que nous l'ont fait voir, à peu près dans le même temps que M. Brieux écrivait Suzette^ et, à des points de

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vue très différents^ M. Dévore, dans les Demi-Sœurs, et M°« Gabrielle Mourey, dans les Deux Madame Delauze. Je note ces deux pièces, parce qu'elles sortent tout à fait de l'ordinaire et que bien que n'ayant pas eu une très brillante carrière, elles n'en sont pas moins remarquables par la sincérité de leur émotion. Les Demi-Sœurs sont une véritable tragédie, par la puissance et la rigoureuse logique avec lesquelles le conflit passionnel qui en fait l'objet y est développé. Ici encore, comme partout, c'est à un duel moral que nous assistons; duel terrible, entre deux adversaires, deux rivaux, par delà la mort même! Une femme a eu deux prétendants, qui se sont disputé sa main avec violence. Étant devenue veuve du premier, elle a épousé l'autre, et est devenue veuve une seconde fois. De chacun de ses deux maris, elle a une fille. La haine qui était au cœur de leur père se prolonge en elles; elles sont sœurs, mais ennemies; et soudain la rivalité qui avait armé leurs pères l'un contre l'autre renaît et les arme à leur tour. La lutte est cruelle. Rien ne peut l'apaiser, pas même la mère, qui, aux yeux des deux combattantes, apparaît, au contraire, comme la preuve vivante et la cause première de l'irréparable haine qui les désunit. M. Dévore a eu le courage de résister à la tentation d'un dénouement banal, qui eût tout concilié. Les rivales se séparent à jamais : une des deux, la plus jeune, est vaincue, étant la dernière venue dans l'amour de sa mère.

L'œuvre ne comporte que des rôles de femmes; chose curieuse, elle n'en acquiert que plus de force à être restreinte aux seuls éléments essentiels du débat; et l'amour n'y a qu'une part extrêmement secondaire : c'est à peine s'il en est question. Je ne pense pas qu'on puisse trouver, dans tout le théâtre contemporain^ l'équivalent d'une expression dramatique aussi audacieuse, aussi originale. Et l'on n'avait pas encore posé le problème de ia Destinée sur ce terrain élevé, hautain et grave, et dans une pareille atmosphère de sentiments. La question de l'enfant, cette fois encore, se double de la question du divorce; les deux sont presque toujours connexes. A toute évidence, M. Dévore a entendu prouver dans ses Demi- Sœurs tout à la fois qu'il est dangereux pour une femme de se remarier, et plus dangereux encore d'avoir des filles ayant pour pères des hommes qui se sont détestés. Mais le cas^ si pathétique qu'il soit, constitue, il est \Tai, une exception. En général, les seconds maris professent pour leurs prédécesseurs la plus profonde sympathie, — souvent même, comme eût dit Henri Heine, les plus vifs regrets. n

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Les Deux Madame Delauze ont porté le débat sur un autre terrain. Certes, la pièce de M^^^ Mourey n'a aucune de ces habiletés qui distinguent les pièces « bien faites » ; elle ne vise point à l'effet, et l'intrigue n'en est point compliquée. La justice a séparé deux époux, en attribuant au père la garde de l'enfant. La mère ne peut voir celui-ci qu'à certains jours. Cette privation la fait d'autant plus souffrir que, si elle fut une épouse coupable, elle adore son enfant et craint de le perdre tout à fait, son ancien mari venant d'épouser une autre femme. Voilà ce dont la vie nous offre maintes fois le spectacle. Les deux femmes se détesteront; chacune d'elles s'appliquera à enseigner à l'enfant la haine de l'autre, voire la haine de son père, ou celle de sa mère. Et, pendant des années, cela fera trois malheureux. Dans cette histoire, l'auteur ne s'est inquiétée que de la mère. Elle n'a invoqué ni les lois, ni la justice, ni les droits de la société ; elle n'a invoqué que la nature et l'amour. Elle a parlé en femme, avec un langage et des arguments de femme ; et sans raisonner, sans plaider, elle a dit sur ce sujet des choses essentielles, qui lui ont fait gagner sa cause avec éclat.

Et même M™^ Gabriel Mourey, femme auteur, n'a pu s'empêcher d'être femme jusqu'au bout, en imaginant un personnage féminin si bon, si parfait, qu'il en est presque contre nature. Dans la vie, nous venons de le rappeler, la deuxième épouse du père divorcé — la seconde M""^ Delauze — aurait détesté certainement la première ; dans la pièce, loin de la détester, elle se fait son alliée, contre son mari et contre sa belle-mère, pour que l'enfant soit rendu à sa mère, qui le réclame ! Le cœur de cette épouse est riche des sentiments les plus généreux, je dirais même les plus héroïques. Et c'est cela surtout, c'est cette chose invraisemblable, inattendue, idéale, qui est émouvante. Une fois de plus, la poésie l'emporte sur la réalité, et nous attendrit au spectacle d'une situation qui, si nous en avions été les simples acteurs, nous aurait laissés sans doute impitoyables...

Oui, c'est bien là une pièce de femme. . . La première M™^ Delauze, coupable, ne l'a été, en somme, si nous en croyons l'auteur, que par la faute de son mari... Elle était négligée, elle a voulu se distraire, voilà tout. Dans l'entrevue qu'elle a avec lui au deuxième acte, elle ne manque pas de le lui rappeler : il l'épousa par « égoïsme » et par « vanité ». Elle prit un amant, et fut abandonnée de celui-là même qui aurait dû alors la défendre. Pourquoi cet abandon ? L'auteur nous le dit, d'un petit air dégagé : « C était un

homme, il a agi en homme.,. » Donc, aux femmes toutes les vertus, ou toutes les excuses; aux hommes, toutes les fautes et toutes les responsabilités. Nous sommes trop galant pour y contredire.

Mais voyez — même chez un écrivain — l'inconséquence féminine qui reparaît : à côté de ces deux types de femme si sympathiques, M""^ Mourey nous montre un autre type, celui de la bellemère, — la troisième M™« Delauze, — antipathique jusqu'à l'invraisemblance. Il fallait dans la pièce un obstacle qui donnât corps au conflit et produisît la lutte; il fallait un mauvais esprit qui, soutenant et excitant le mari « égoïste », contrariât l'héroïsme des deux madame Delauze, si bonnes et si généreuses ; — et c'est une femme que l'auteur-femme a imaginée! Et cette femme est, elle aussi, une mère!... Voilà qui est bien fait pour nous dérouter. Nous retrouvons ici la faiblesse originelle, dirais-je, des pièces écrites par des femmes, dans cette pièce qui, pour tout le reste, s'atteste très au-dessus de l'ordinaire. M"« Gabriel Mourey n'a pas hésité à cueillir, parmi les clichés de théâtre créés par les auteurs mâles, un des plus conventionnels et des plus usés, celui de la traditionnelle belle-mère, acariâtre, dure, contredisante et méchante. Cette odieuse pécore collectionne tous les égoïsmes sous l'apparence d'une catholique pieuse et pratiquante. Le type, dans sa vérité, paraît dépasser la pire des réalités, et il nous choque, — encore qu'il fût utile, nécessaire même à l'action. Un dramaturge habile y eût mis, du moins, un peu de réserve et de doigté.

Cela n'empêche tout de même pas l'œuvre d'être émotionnante, parce qu'elle est émue, et d'être vraie, parce qu'elle est sincère. La Suzette de M. Brieux était plus habilement faite et plus divertissante. L'homme de théâtre y venait au secours du polémiste. A l'action très mélodramatique se mêlaient des hors-d'œuvre, des personnages conventionnels, nécessairement comiques, des types caricaturesques, et si le dénouement mettait par terre l'idée principale, au point de vue « métier », il n'y avait pas trop à le regretter. Les nobles idées, c'est fort beau; mais gare à elles si leur noblesse manque d'agrément! Le public, au fond, ne change pas. Il ne demande qu'une chose : rire, pleurer, s'indigner, et voir à la fin tout le monde qui s'embrasse et s'en va dîner... Voilà les pièces qu'il lui faut.

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