HENRY BERNSTEIN
Il n'y a de vivant et de durable que l'art sincère. Aucun n'est plus sincère que celui de M. Bernstein, sincère jusqu'à la brutalité et au cynisme. Tout le temps, il nous fait voir l'homme dans son œuvre. Cet homme, on l'adore, ou on l'exècre. C'est l'image d'une volonté, fière, orgueilleuse et violente; — l'image éclatante d'un révolté.
Et c'est bien cela qu'est lui-même M. Henry Bernstein. On sait ce que furent ses années de jeunesse : troublées et fiévreuses. M. Bernstein avait quitté Paris, en infraction aux lois sur la milice; il habitait Bruxelles, jouait aux courses et au baccarat, fréquentait un tas de gens plus ou moins recommandables, voyait s'agiter autour de lui le monde, avec ses vilenies, ses bassesses et ses compromissions. Il se reprit, travailla, s'éleva peu à peu; et, comme il avait la passion du théâtre, il traduisit dans ses drames l'amertume des choses qu'il avait observées. Il n'y mit aucun ménagement; il le fit avec âpreté et avec fougue. Et voilà comment la plupart de ses pièces nous apportent le désenchantement que laisse la vie vue de trop près.
S'il est vrai qu'il n'appartient pas à la critique d'entrer dans la vie privée des auteurs, c'est cependant cette vie privée qui, généralement, éclaire et explique les œuvres d'art. Aussi, n'est-ce qu'après leur mort que les auteurs sont vraiment compris, car il est admis que l'on peut alors violer impunément leur intimité. Lorsque M. Bernstein sera parti pour un monde meilleur, on y découvrira la signification de bien des choses qui, aujourd'hui, chez lui, nous déconcertent; cette brutalité qui fait le fond de son théâtre, ce choix de personnages tarés et sans scrupules, que l'on voit agir dans toutes ses pièces, cette atmosphère de tranquille immoralité où il se complaît innocemment, s'expliqueront sans difficulté. C'est dans ce singulier monde qu'il a vécu les meilleures années de sa jeunesse; c'est ce monde qu'il a observé; noceurs, joueurs, rastaquouères lui ont livré le secret de leur âme ; il les connaît au bout des doigts; peut-être résument-ils à ses yeux toute la société contemporaine. Pour des tempéraments comme le sien, ce mondelà doit être assurément plus intéressant que le monde moyen, correct, bien élevé, hypocrite et conventionnel, auquel nous accordons d'habitude nos sympathies. Il a vu se mouvoir là les deux grands ressorts de l'existence d'aujourd'hui : l'argent et l'amour. Et ce sont ces ressorts qui lui ont servi, en majeure partie, pour élever son édifice dramatique.
Le Marché a été la première pierre de cet édifice, aujourd'hui considérable. M. Bernstein l'écrivit à Bruxelles même, au temps où, sportman tuyauté, il habitait une taverne de la place Royale. C'était en l'an de grâce 1900. Le manuscrit du Marché connut les bruyantes discussions, entre camarades d'occasion, dans la fumée des cigarettes et les acres relents des bocks. Que de pages raturées
l84 DRAME ET COMÉDIE.
et chargées de « béquets », fruits de l'imagination généreuse de conseillers enthousiastes! Chacun apportait sa modeste part à l'élaboration du travail commun. La pièce, fruit de tant de collaborations spontanées, apparut quelques années plus tard à Paris d'abord, puis à Bruxelles, au Parc, où les familiers d'autrefois retrouvèrent non sans orgueil quelques-uns de ces mots « bien bruxellois » qu-'ils y avaient introduits : tel celui qui racontait comment le nom du banquier Simonin avait varié d'orthographe^, s'écrivant jadis avec deux n et maintenant avec une seule : l'autre n avait disparu, disait-on dans la pièce, par l'usure... Sous le nom de Simonin, il n'était personne qui ne devinât un nom bien connu, très estimé d'ailleurs, à Bruxelles, et, sous ce « mot d'auteur », un mot plaisamment rosse, colporté, sans méchanceté, dans les salons de la haute finance belge.
M. Bernstein, dans une version nouvelle, a débarrassé son œuvre des ces parasites inutiles ; il a mieux préparé l'intrigue, au premier acte ; il a éclairé la psychologie de son farouche héros ; il l'a colorée de traits caractéristiques, et il a resserré partout le dialogue. L'œuvre a été ainsi complètement remise au point. Il ne s'agit donc pas seulement d'une revision superficielle, de quelques menus détails supprimés, comme celui qui frappa si fort, dit- on. Francisque Sarcey dans une autre pièce de M. Bernstein, je ne sais plus laquelle, — peut-être est-ce le Marché lui-même. C'était à la répétition générale. L'artiste principale attendait sur la scène le lever du rideau. Un de ses amis lui tenait compagnie. Tout à coup, par suite d'une erreur du machiniste, le rideau se lève avant l'appel. L'artiste s'effare, mais le visiteur, gardant tout son sangfroid^ imagine de jouer un rôle improvisé :
— Au revoir, madame; je reviendrai mardi prochain pour la pendule.
Il sort, et la pièce commence sans que le public se doute de rien. Mais, hélas ! feu notre oncle, qui n'aimait pas beaucoup les jeunes, fit, le lendemain, une chronique sévère sur la pièce de M. Bernstein, et l'un des griefs qu'il formula contre elle, en accablant l'auteur de son ironie, porta sur l'incident de la pendule.
« Je me demande pourquoi, écrivait-il, au début du premier acte, on voit paraître un horloger? Ce doit être un horloger, puisqu'il dit qu'il reviendra pour la pendule. Quelle pendule? Il n'y en a pas dans la chambre ! Viendra-t-il en apporter une ? On ne le sait pas,
car il ne revient jamais. Ah! ces jeunes gens! quand apprendrontils leur métier! »
Sarcey, cependant, retourna voir la pièce quelques jours après. Il constata que la scène de la pendule était supprimée et il écrivit dans un feuilleton suivant : « A la bonne heure, jeune homme! Vous avez bien fait de suivre mon conseil. »
Le Marché^ peut-être plus encore qu'aucune des pièces qui l'ont suivi, jetait sur la scène, devant le public surpris et un peu indigné, le cœur tout saignant de l'auteur. Celui-ci, imitant Victorien Sardou, qui, chaque fois qu'il se mettait à écrire un drame, se proposait comme un problème la solution d'une question passionnelle, s'était demandé : quelle est la plus grande preuve d'amour qu'une femme puisse donner à son mari ? Et il avait trouvé cette réponse : le sauver de la ruine en le trompant avec un homme abject.
Le Marché est la démonstration dramatique de ce beau théorème... Au premier abord, cela semble monstrueux. Pas du tout. Pour M. Bernstein, sa Germaine n'est pas très loin d'être une sainte. Elle adore son mari à sa manière; elle ne veut pas qu'il travaille ; elle ne veut pas qu'il soit pauvre; elle est là pour l'en dispenser. Et elle n'en estime pas moins ce mari, qui est aveugle, ou feint de l'être. Vous voyez que le point d'honneur s'est singulièrement déplacé depuis Hernani! Germaine traite avec l' ex-maquignon Forou un « marché », parfaitement loyal... Elle en avait conclu avec d'autres déjà, qui n'ont pas tenu leurs engagements. C'étaient des gentlemen, de beaux messieurs, des gens sur qui elle semblait en droit cependant de compter. Le seul honnête homme sera, enfin, ce rustre, cet ancien valet d'écurie, vulgaire et ignorant : lui seul fera entendre une parole d'amour sincère, et montrera cette suprême délicatesse de ne pas poser de lapins à la femme bienaimée. Même il attendra patiemment pour réclamer sa dette... Et ainsi le Marché propose à notre admiration deux héroïsmes au lieu d'un : à côté de l'héroïne, qui se vend par dévouement conjugal, voici le héros, qui paie d'avance.
On étonnerait fort M. Bernstein (qui sait, pourtant?) si on lui disait que ses personnages sont vils. Eh quoi! ne possèdent-ils pas la vertu par excellence, et combien rare dans la société que l'auteur fréquenta pendant si longtemps : le respect de sa parole et de sa signature? Ne sont-ils pas, tous les deux, également dignes de
l86 DRAME ET COMÉDIE,
sympathie et de considération, à côté de ceux qui les entourent : gentilshommes qui se dérobent à l'heure de la douloureuse, mari entretenu, mondaine qui joue la proxénète, tapissier dont les clientes acquittent les notes en nature? Entre les uns et les autres, le contraste est nettement établi; M. Bernstein serait désolé que l'on n'y prît point garde...
Comme on voit, tout est relatif; Germaine et Forou sont des honnêtes gens... dans le théâtre de M. Bernstein. Et ils le sont restés, depuis le Marché iusqu'k Samso?i. Ce sont eux qui incarnent, dans ce théâtre, la vertu, heureuse ou malheureuse, victime ou récompensée. Admirable unité! On a pu remarquer, en outre, que déjà, dans le Marché, Forou, qui s'appellera plus tard Samson, rêve de se venger de son rival en le ruinant... Ainsi, l'argent est plus fort que l'amour, qu'il paie, ou dont il console, tour à tour. Telle est la morale de M. Bernstein dans ses premières pièces. Cette morale, il l'a étalée avec éclat dans Samson ; et là, semble-t-il, il a dépassé tout à coup sa propre mesure, la brutalité et la violence n'apparaissant plus dans Saynson qu'un simple procédé, une ficelle grossière. Quand nous voyons, par exemple, au troisième acte, le financier Brachard étrangler aux trois quarts le petit Le Govain, qui lui a pris sa femme, et le traiter de tous les mots dont se servent les portefaix dans leurs querelles, et de quelques autres encore du répertoire personnel de M. Bernstein, nous sommes assurément impressionnés, comme par une partie de jiu-jitsu, ou un assassinat bien réglé, à la fin d'un mélo, au moment où le traître est pris à son propre piège. Mais peut-être estimons-nous, après réflexion, que ces scènes de mauvais lieux et ce vocabulaire, que les spectatrices les plus « snob » applaudissent au théâtre et ne souffriraient pas chez elles, sont un moyen dramatique bien pauvre et d'un emploi bien artificiel.
Dans sa première œuvre, le Marché, M. Henr}^ Bernstein semblait vouloir poursuivre l'exécution d'un programme intéressant : la peinture de l'Argent en lutte avec l'Amour. Il y avait là une certaine grandeur âpre, servie par une énergie farouche, et qui faisait presque accepter, d'autre part, une vision de la société plus laide que nature, un goût de sentiments bas, s'agitant dans un monde pas propre. La passion, portée jusqu'à la frénésie, donnait à la pièce des airs vagues de tragédie bourgeoise. Cette fois, la tragédie s'égare dans un singulier romantisme, dans une fantaisie outrancière qui n'a plus même l'excuse d'être de la satire. On ne
fera croire à personne que l'auteur ait voulu fustiger les vices de la noblesse en nous montrant un banquier véreux roulant une famille de ruffians titrés. Son financier aurait pu avoir de l'allure, comme son confrère Lechat, de Mirbeau, dans \e^ Affaires sont les Affaires y si, même en traits grossis, il tenait en quelque chose à la réalité, s'il n'était autre chose qu'un fantoche, fort en gueule, invraisemblablement puéril... En quel temps a-t-on jamais vu, ou verra-t-on jamais un tripoteur d'argent, même pour venger son amour outragé, se ruiner volontairement, puis s'avouer misérable et promettre, des larmes dans la voix, de gagner désormais sa vie honnêtement?
M. Bernstein, heureusement, après cela, s'est assagi. Ou plutôt, dans la peinture des misères humaines, il a mis plus de formes, sans y apporter moins de vigueur. Il a étendu son champ d'inspiration jusqu'à des problèmes moraux inquiétants et profonds, jusqu'à des questions sociales passionnantes et cruelles; il a même failli être accusé, comme M. Bourget, comme M. Brieux, comme Paul - Hyacinthe Loyson, comme M. Maurice Donnay, de discuter des thèses avec impartialité ! Tel a été son cas lorsqu'il écrivit Israël. On lui reprocha d'avoir écrit — lui, qui est juif — une pièce antisémite, parce que certains de ses personnages parlaient le langage des antisémites ; et il dut s'en défendre publiquement; et il dut se défendre en même temps d'avoir écrit une pièce sémite, en déclarant o;^ Israël n'était « ni une revanche, ni une apologie»... Quoi donc alors?
En réalité, Israël est bel et bien une « revanche », — un plaidoyer pour les juifs^ honnis et méprisés par les nationalistes, nobles et cléricaux, et un réquisitoire contre les haines de ces partis. Israël est, indiscutablement, une pièce sémite. Elle met dans la bouche des antisémites tous les clichés de rigueur, mais c'est pour en démontrer l'absurdité et l'injustice; elle expose leurs griefs, mais c'est pour les détruire et les rétorquer un à un; elle parle, çà et là, le plus pur jargon chrétien^ mais ce langage sonne faux, et l'on sent bien que l'auteur n'y a apporté aucune sincérité. Israël^ c'est le juif éloquent, orgueilleux révolté, vengeant sa race de toutes les humiliations dont le snobisme hautain l'a abreuvée jusqu'ici impunément; c'est M. Henry Bernstein disant aux bourgeois qui l'acclament : — « Enfin, je vais vous dire ce que j'ai sur le cœur, et vous serez bien forcés de m'écouter ! »
Qui donc songerait à donner tort à M. Bernstein? Il a l'autorité et le prestige du talent; il a de la sensibilité, des convictions,
l88 DRAME ET COMEDIE.
l'enthousiasme de ce qu'il aime... Facit indignatio versus! 11 a écrit Israël -pour le soulagement de sa conscience. Mais, en même temps, il est un admirable dramaturge. Il n'a eu garde d'écrire une simple pièce à thèse, un discours en trois points ; — il a trouvé, dans l'idée même qu'il se proposait de défendre, un sujet de drame, poignant, émouvant, humain. Et son « idée » en a acquis par cela même plus de force.
Un jeune noble, chef d'un parti antisémite, outrage un banquier juif, qu'il considère comme incarnant l'ennemi même dont il rêve la destruction. Un duel est inévitable. Au moment où les adversaires vont être mis en présence, l'agresseur apprend, de la bouche même de sa mère, qu'il est le fils de l'homme qu'il a provoqué, le fils de celui qu'il hait et dont il hait la race jusqu'à la mort! Rarement situation plus violente, plus pathétique fut imaginée par un auteur. M. Bernstein l'a traitée avec un art consommé, une habileté incomparable. L'adresse du dramaturge est telle qu'on s'aperçoit à peine de l'étrangeté de la situation, de ce qu'il y a d'extraordinaire, d'inouï, d'impossible presque, dans ce fait d'une « grande dame », pieuse, attachée aux traditions de la noblesse cléricale et nationaliste, prenant pour amant un Israélite exécré et subissant la honte d'avoir de lui un enfant : on ne s'aperçoit pas que cette situation extrême, pour ainsi dire contrenature, est une situation de mélodrame, — une de ces situations dont ont usé et abusé les Dennery, avant que le romantisme ne les eût inventées : « Gennaro, je suis ta mère!... — C'était ton père! — C'était ta fille! » Et autres révélations sensationnelles, qu'accompagne, à l'orchestre, le trémolo de rigueur.
Comment l'auteur résout-il un pareil conflit? — ou plutôt, comment se tire-t-il d'une pareille impasse? L'homme de théâtre tout à coup s'efface; M. Bernstein cherche à élever le débat. L'émotion étant à son comble, il a courageusement repris et poursuivi r« idée » de son drame. Il a mis en présence le juif et le chrétien ; et de ce que la situation lui permettait de leur faire dire tout ce qu'il 3^ avait à dire, il a profité abondamment. Entre ces deux êtres, que rapproche la nature et que séparent les préjugés, le débat se livre avec une ardeur nouvelle. La lutte est angoissante. Qui sera vainqueur? M. Bernstein, fidèle à lui-même, sacrifie rinsulteur de sa race : le juif est le plus fort. Il pouvait, et son habituelle audace semblait rendre ce dénouement inévitable, faire se battre le père et le fils, quand même, malgré toutes les objections
et tous les scrupules ; il pouvait faire tuer ce fils par son père, d'un coup d'épée, qui eût été en quelque sorte un symbole ; et cela eût été logique et eût grandi le drame à la hauteur d'une tragédie. M. Bernstein a préféré que le père tuât son fils... par la force même de sa parole : ce dernier, n'ayant rien à répondre aux arguments paternels, se suicide... Vainement, un prêtre, le père Sylvian, tente-t-il de convertir la victime. La tentative est molle; on sent que l'auteur n'y a mis aucune conviction ; mais n'entrait-il pas dans son plan de démontrer l'impuissance du Dieu des chrétiens en face de la vie? La conclusion laisse à désirer. Et la mort volontaire du jeune héros antisémite nous ramène aux moyens de mélodrame dont nous avions eu déjà, à l'acte précédent, un spécimen de gros calibre.
Après Moi ! n est pas moins remarquable, avec des brutalités qui ont ravi le public tout en le scandalisant. Le public a trouvé la pièce illogique et invraisemblable Or, M. Bernstein n'en a pas écrit beaucoup qui fussent aussi logiques et aussi vraisemblables; mais c'est justement pour cela que le public ne l'a pas aimée.
Un industriel, Guillaume Bourgade, a fait des spéculations hasardeuses, illicites; il est à la veille de la ruine et du déshonneur. Pour y échapper, il va se suicider. Mais auparavant il an"ange ses petites affaires. Il fera en sorte que sa famille, avertie à temps, se sauve de la débâcle ; et quant à sa femme, Irène, qui a été pendant dix-sept ans sa compagne fidèle, il veut qu'elle soit, elle aussi, à l'abri du besoin ; lui disparu, elle pourra se refaire une existence nouvelle, paisible, et se remarier. Ces dispositions prises, il se prépare à mourir. Tout à coup, au moment même où le canon du revolver s'appuie sur sa tempe, il surprend sa femme sortant des bras de son amant... Celle qu'il croyait irréprochable le trompait! Aussitôt, il ne veut plus mourir. Le poison de la jalousie l'a mordu au cœur. Il s'était fait à l'idée qu'Irène pourrait, après sa mort, épouser un autre homme, mais l'idée qu'elle aime quelqu'un maintenant lui est insupportable. Il réclame le nom de cet amant, qu'il ignore. Et quand il l'a découvert, sa seule préoccupation est de disputer sa femme à son rival, de la lui reprendre^ de la garder. Il ne se tuera point; il quittera le pays; mais il ne partira pas seul : il braverait plutôt la prison. . . Alors, émue de pitié, Irène consent à fuir avec lui.
Le métier à' Après Moi! dénote quelque convention, assez artificielle, et une adresse un peu trop visible. L'exécution pèche évidemment par plus d'un côté. Il faut attendre jusqu'au deuxième
acte pour connaître la pensée directrice de l'œuvre; jusqu'à ce moment-là, Guillaume Bourgade nous est presque totalement inconnu : c'est un industriel quelconque, le financier, le spéculateur traditionnel du théâtre contemporain ; aucun caractère spécial ne le dessine. Enfin, quand il s'apprête à se suicider, ces apprêts sont détaillés, comptés^ appuyés avec une complaisance excessive, qui fait trop deviner le coup de théâtre qui va les interrompre... Mais ces défauts sont plus apparents que réels. La part de convention était ici inévitable; que Bourgade soit un financier, un industriel, un commerçant, ou autre chose, il n'importe guère; sa profession nous inquiète peu; elle est de celles que l'auteur affectionne probablement, parce qu'elle compte beaucoup de fripouilles; mais ici elle n'est qu'un prétexte au conflit ps3'chologique et tragique qui fait le sujet de la pièce. Et pour ce qui est de la mise en scène du suicide, elle n'était pas inutile à l'émotion dramatique ; elle la provoque et l'exalte: c'est ce qu'on appelle « du théâtre »... Et c'est aussi — pourquoi pas? — de la vie. Je ne me suis encore jamais suicidé; mais j'imagine bien que, à moins d'une surexcitation toute spéciale, il doit y avoir des moments où l'on hésite sérieusement avant de lâcher pour tout de bon la détente.
Quelle situation plus terrible, plus angoissante, que celle de cet homme qui, près de mourir, se voit trompé par l'être qu'il croyait incapable de trahison? La lutte entre les deux époux est féroce; le mari menace, conjure, injurie, frappe... Apprenant qu'il est trompé, il ne songe plus à mourir; la curiosité ardente, impérieuse, de connaître le nom du complice endort dans son âme toute autre souffrance... Quoi de plus douloureusement humain? Vivre pour savoir, — pour se venger peut-être... Vivre pour, en tout cas, souffrir davantage!... Ainsi une soif instinctive de douleur poursuit l'homme vers des abîmes toujours plus profonds. N'est-ce pas cela l'amour?... « L'amour, quelle ordure! » prononce, à cet instant cruel, le héros, pantelant et désemparé. La scène finale, où le malheureux dispute sa femme à son rival, n'est pas nioins poignante, ni moins vraie. Il pourrait les tuer tous les deux, et se tuer lui-même... L'amour, « cette ordure », réveillé soudain par le démon de la jalousie, a étouffé en lui toute énergie. Le voilà désormais lâche et sans force. 11 supplie, il s'humilie... Le silence, un silence obstiné, impitoyable, répond à ses prières... Les complices ne connaissent que leur égoïsme; ils sont sans pitié pour celui qui pleure et souffre par eux. Pourtant, Irène cède à la fin. Elle est lâche, elle aussi, car, n'étant
plus assez jeune pour compter sur l'avenir, elle prévoit qu'il lui faudra peut-être souffrir elle-même, bientôt...
M. Bernstein n'avait pas tracé encore d'aussi navrant tableau de la misère humaine, et cela sans ménagement, sans préoccupation, quoi qu'on en ait dit^ de vaine recherche d'effet, sans désir de distraire et d' « amuser » un public affamé d'optimisme et d'aimables mensonges.
Et voilà pourquoi l'Assaut, par contre, lui a plu. Ah! l'habile pièce, si consolante et si vengeresse!... U Assaut est un plaidoyer pro domo sua. . . Nous rappelions plus haut le souvenir des années de jeunesse que M. Bernstein passa à Bruxelles, et dans quelles circonstances. Parvenu au succès, il devait éprouver, comme bien d'autres^ ce qu'il en coûte d'être un homme illustre. Au moment où il atteignait le but rêvé par tout auteur dramatique, celui d'être joué à la Comédie- Française, l'envie tout à coup révéla la faute jadis commise et depuis longtemps pardonnée. On se rappelle comment furent interrompues les représentations d'Après Moi! à quelles scènes violentes elles donnèrent lieu, et avec quelle crânerie M. Bernstein tint tète à ses ennemis, dont il eut raison finalement. C'est, la lutte apaisée, sous l'empire de ces événements qu'il écrivit, peu de temps après, Y Assaut. Cette pièce est sa revanche ; c'est presque de l'autobiographie. Elle met en scène un homme politique, parvenu, comme lui, à la renommée, et soudain attaqué dans son honneur par des adversaires intéressés à sa perte. Son héros a commis, lui aussi, une faute dans sa jeunesse : il a volé une somme chez son patron, pour sauver sa femme et son enfant de la misère ; mais il a expié loyalement. L'auteur ne manque pas de dépeindre le coupable sous les couleurs les plus séduisantes, et d'entourer sa faute de toutes les circonstances qui l'excusent. Il ne manque pas non plus de tracer de ses ennemis des croquis peu flatteurs. Celui qui cherche à le perdre est un coquin Tout cela est admirablement arrangé pour les besoins de la cause. Et même cette préoccupation ne laisse pas de donner à l'œuvre, malgré la sincérité du sentiment qui l'a inspirée, quelque chose de factice. Le combat qui se livie entre le héros et ses ennemis est mené avec la bonne humeur et l'habileté de tactique dont le mélodrame nous donne tant d'exemples, à l'heure de la traditionnelle scène finale, où, l'innocent ayant été tiré des griffes du traître, celui-ci est démasqué et confondu par le défenseur de la vertu persécutée. Et ceci nous rappelle justement un souvenir caractéristique du séjour de M. Bernstein à Bruxelles.
En ce temps-là, un crime à sensation venait d'être commis. On en parlait beaucoup autour des tables du Café de la Régence, où habitait l'auteur de X Assaut. Il y avait là, par hasard, M. Pierre Decourcelle, venu en Belgique pour faire répéter un drame ou placer un roman. Et comme on discourait avec passion du mystère qui entourait le crime, quelqu'un suggéra l'idée que tout cela pourrait fournir un excellent sujet de pièce. Dès la nuit venue, M. Bernstein s'attelait à la besogne, traçait un scénario rapide, et, le lendemain, le soumettait à M. Decourcelle. Celui-ci, approuvant les grandes lignes du projet, indiqua au futur dramaturge des améliorations, lui révéla d'utiles recettes, lui enseigna comment il fallait s'y prendre pour préparer de gros effets et provoquer l'émotion du public... M. Decourcelle est un maître du genre. Ce fut, je crois, la première leçon d'art dramatique que prit M. Bernstein. Plus d'une de ses pièces, et X Assaut principalement, nous donne la preuve qu'il sut en profiter.
On s'est sincèrement réjoui de constater que le héros de Y Assaut n'était point une canaille. On a conclu de ce fait, si rare dans son théâtre, que M. Bernstein faisait amende honorable et en revenait à la vertu. Voilà donc une pièce qu'on peut montrer aux enfants I... Je ne suis pas convaincu de la conversion de M. Bernstein. S'il a mis cette fois en scène un personnage si exemplaire, n'est-ce pas que c'est à lui-même qu'il songeait? Ne pas lui prêter tant de beauté morale eût été, de sa part, trop de modestie.
Mais la pièce, construite avec une remarquable science dramatique, et qui, à la rigueur, pouvait se borner à cet épisode de la vie politique, se hausse jusqu'au très proche voisinage de l'idéal, grâce à la combinaison d'une intrigue amoureuse qui se mêle étroitement à l'autre. L'homme politique accusé de ce que vous savez, est aimé, malgré qu'il ait dépassé la cinquantaine, par une jeune fille. Il est prêt à répondre à cet amour, quand éclate l'affaire, la révélation de la faute ancienne. Il se défend, fait chanter les maîtreschanteurs, et triomphe enfin. Tout le monde, ses amis, et ses enfants, qui, à l'accusation, avaient eu un geste de recul, lui reviennent avec des transports de joie. Seule, la jeune fille n'a jamais cessé de croire en lui; elle ignore tout encore; mais il ne veut pas l'abuser ; pour mériter toute son estime, il se croit obligé de tout lui dire, à elle seule ; il lui avoue son crime, et lui fait le récit de son expiation. Elle ne l'en aimera que mieux. Ils se marieront. Et peut-être auront-ils encore beaucoup d'enfants.
Cet accès imprévu d'idéalisme chez un auteur ordinairement si réaliste a étonné quelques juges. Ils ont vu dans le désintéressement de la jeune amoureuse les plus tortueux calculs... C'est mal connaître la femme et ce dont sont susceptibles certaines âmes sensibles et délicates. C'est ternir aussi à plaisir la pure noblesse d'une figure dont M. Bernstein a coloré les traits expressifs avec d'exquises nuances. Et puis, elle amène et justifie la belle scène de l'aveu, ce cri si humain du coupable qui, poussé par une force irrésistible, préfère confesser son crime que d'en garder sa conscience chargée en abusant de la bonne foi de l'être qui l'aime. Un secret troubIeni.it à jamais son bonheur, comme un remords. Les gens pratiques ont critiqué cet élan, — inopportun, d'après eux. Pourquoi avouer, si la jeune épouse ignorait, ou ne voulait pas croire? Il est certaines choses qu'on tenterait vainement d'expliquer à certaines gens. M. Bernstein n'en a pas moins affirmé là — chose assez inattendue de la part d'un israélite (que de surprises, décidément!)— la légitimité de la confession, basée sur un sentiment parfaitement naturel, et les raisons qui, chez les catholiques, lui donnent tant de crédit. C'est de la saine psychologie, tout simplement. Et c'est surtout un excellent moyen dramatique, d'un effet certain. M. Bernstein l'a renouvelé plus tard, dans une de ses œuvres récentes, le Secret. Une jeune femme, amoureuse et aimée, mais affligée d'une âm.e odieuse, prend un plaisir pervers à troubler les bonheurs qui fleurissent autour d'elle. Une amie lui a confié un très grave secret : au lieu de le garder comme un dépôt sacré, elle le répand perfidement, astucieusement; grâce à elle, les êtres les plus honnêtes, les plus unis, sont bientôt aux prises; elle sème la douleur sous ses pas... Elle triomphe : sa joie jalouse a accompli l'œuvre néfaste... Mais soudain, démasquée, elle s'effondre, s'humilie, confesse sa vilenie avec des cris et des râles de repentir. Cette humilité inattendue, si peu explicable dans l'excès même de son exaltation, on a tenté cependant de l'expliquer par une raison non moins inattendue, qui prouverait, si elle est juste, que l'héroïne du Secret^ de même que le héros de V Assaut, en confessant ses fautes pour se racheter, bien loin d'obéir à un sentiment dont les consciences catholiques auraient lieu de se réjouir, est logiquement fidèle au caractère de la race juive, qui serait la sienne, et qui est celle de l'auteur. « Les Juifs, a-t-on dit, ont conservé tout le fatahsme de l'Orient, toute la soumission de l'homme à la nature écrasante; ils vont d'eux-mêmes au devant du sacrifice... »
L'explication est spécieuse. Rien n'indique, dans la pièce de M. Bernstein, que l'héroïne est une Juive et qu'elle possède une mentalité qui marquerait, par certains traits, cette origine. La vérité est que^ en soulageant son cœur abject, elle obéit à la force invincible qui détermine les criminels à avouer leurs crimes. C'est une criminelle, en effet, et une anormale. Son cas se réclame de la pathologie. Elle réunit les éléments essentiels du remords chez les criminelles-nées : le trouble du cerveau, la dépression des forces corporelles, l'idée de suicide. M. Bernstein, qui affectionne les situations violentes, a vu dans ce cas exceptionnel l'occasion de quelques brutalités de choix. Pourtant il dépasse réellement l'ordre habituel des choses : nous honorons trop le beau sexe pour en douter un seul instant. La nature peut concevoir, en effet, qu'une femme malheureuse et méprisée soit jalouse du bonheur des autres et qu'elle s'attache à le détruire : l'infortune aigrit les cœurs; mais on conçoit moins cet esprit de méchanceté, calculée, perfide, poussée à tant de ruse et de mensonge, chez une femme parfaitement heureuse, qui aime son mari et en est adorée. L'héroïne du Secret est monstrueuse jusqu'à l'irresponsabilité. Kt même sa confession, si étrangement spontanée, paraît être encore un accès de sa perversité, ou de sa folie hystérique. En étalant son abomination, elle ruine un dernier bonheur, celui de son propre mari, qui la croyait la meilleure des femmes et vivra désormais accablé de honte et de doute. De tout cela ne peut naître qu'une émotion évidemment inférieure. Et cette pièce est, en définitive, moins une œuvre d'art qu'une brillante étude de psychiatrie.