‹ L'évolution théâtraleChapitre 20 sur 36 · VICTORIEN SARDOU · texte numérisé non relu

VICTORIEN SARDOU

Victorien Sardou mérite une place à part dans l'histoire de l'évolution théâtrale contemporaine. Il a touché à tous les genres; il a failli faire du « théâtre d'idées »; il a failli faire des chefs-d'œuvre; il a côtoyé le drame historique ; finalement, il a été un « amuseur » — le plus grand amuseur du siècle, après Scribe. Et encore, ne savons-nous pas ce qu'il a été réellement...

Pendant de longues années, il essaya de faire croire qu'il était un auteur dramatique; et il le crut lui-même, de très bonne foi. La postérité, dont l'heure a sonné pour lui au moment même de ses plus grands succès, ne le prendra pas pour autre chose qu'un excellent homme de théâtre.

En 1865 déjà, J.-J. Weiss l'appelait « le plus étourdissant montreur de marionnettes des deux hémisphères ». Les drames et les comédies de Sardou sont des drames et des comédies pour marionnettes, en effet, — des marionnettes fort différentes de celles de M. Maeterlinck, qui ont un cerveau et qui pensent... Les personnages de Sardou n'agissent pas comme agiraient, dans la vie, logiquement, des êtres vivants, pensants et souffrants ; ils ne se meuvent que pour autant que l'auteur agite les ficelles qu'il tient dans sa main, et ne font et ne disent que ce qu'il veut bien. On a démontré cela cent fois. Le succès des pièces de Sardou n'en a pas été moins vif, assurément, car elles visent à divertir le public, et le public, maintenant encore, après tant d'efforts pour le ramener à des pensées très graves, n'en demande généralement pas davantage. Que l'ambition de Sardou ne fût pas allée au delà, c'eût été parfait. Mais j'en doute. En maintes occasions, l'auteur des Pattes de Mouche s'est fâché tout rouge quand on a voulu borner son rôle à celui d'un adroit prestidigitateur. Il a eu tort de se fâcher. Chacune de ses œuvres a démenti ses prétentions.

Ce rôle de « montreur de marionnettes », tant qu'il s'est réduit à des pièces dont l'action imaginaire se passe dans un milieu quelconque d'aujourd'hui, bourgeois, mondain ou rustique, ne manquait pas de charme. L'exercice de prestidigitation, les lettres et objets divers escamotés sous les yeux des spectateurs éblouis, l'ingénieux quiproquo qui brouillait un instant les ficelles et nous

tenait haletant, jusqu'au moment où, sur un geste cabalistique de l'opérateur, l'imbroglio cessait comme par enchantement, tout cela pouvait s'excuser, se justifier même, comme se justifie tout divertissement honnête et permis... Il ne fallait chercher là ni sérieuse observation, ni étude psychologique^ ni trace d'art quelconque^ en dehors de l'habileté que peut avoir un bon praticien à exécuter un ouvrage difficile. Même dans ses pièces les plus tragiques, comme Fédora, ou comme l'Espionne y on n'était jamais vraiment ému, parce que les événements, en apparence émouvants et terribles auxquels elles nous faisaient assister, dépendaient trop visiblement du caprice de l'auteur et du fil qu'il tenait entre ses doigts. Le fil apparu, toute illusion s'évanouissait. Mais, en tout cas, nous étions amusés et distraits, cela est bien certam.

Cependant, Sardou s'avisa de transporter la matière de ses amusements en d'autres milieux, à d'autres époques, non plus imaginés par lui, mais bien réels, à des époques déterminées de l'histoire, en des milieux exactement et fidèlement reproduits. Car Sardou, homme de théâtre, sinon auteur dramatique^ fut curieux de tout ce qui donne au théâtre du brillant et du pittoresque, curieux de la mise en scène, du décor, de la bimbeloterie, de la verroterie et du colifichet. C'était un chercheur, un fureteur, un collectionneur de jolies choses anciennes. Jamais, certes, notre monotone vie intérieure d'aujourd'hui ne saurait égaler l'éclat décoratif de la vie d'autrefois. Sardou, en furetant dans les vieux livres, découvrit que, dans cette vie d'autrefois si agréablement bariolée, des actions étranges et formidables s'étaient passées. Il vit tout le parti, le double parti, qu'il pourrait tirer de ce monde et de ces milieux, en habillant ses marionnettes avec les beaux costumes de ces temps lointains, en leur donnant des noms historiques ronflants, et en leur faisant faire et dire des choses à peu près d'accord avec celles que faisaient et disaient les hommes d'alors. De là cette longue série de pièces « à spectacle », Patrie, Gis?nonday ThéodorUy La Tosca, La Sorcière, et enfin L Affaire des Poisons. Il y a aussi la Haine, — un accident, oii Sardou rencontra, comme par hasard, une grande idée et où son habileté frisa le génie. Mais ce fut court. La Haine, d'ailleurs, n'obtint, cela va sans dire, qu'un succès d'estime : ce n'était pas du vrai Sardou, le Sardou que l'on connaissait, que l'on aimait. En d'autres drames également, parfois des éclairs jaillissent, des situations admirables s'ébauchent, où l'on s'attend à voir apparaître le conflit poignant de passions véritables... Ainsi dans

quelques scènes de Patrie et de la Sorcière, notamment. Par malheur, ce ne sont que des ébauches, et la vie attendue disparaît bientôt avec l'émotion sincère, dans l'ingéniosité trop évidente du metteur en scène à la recherche de l'effet.

Dans tout cela, incontestablement, les yeux et les oreilles sont séduits par l'appareil décoratif, l'animation factice, les grands noms et les grandes phrases. Nous savons que l'auteur — il nous l'a dit — a puisé les éléments de ses drames aux sources les plus incontestées; il a rassemblé les documents authentiques ; il a reconstitué le siècle et le pays — Byzance^ le Bas-Empire, l'Inquisition espagnole, la Cour de Napoléon et le siècle de Louis XIV — avec la patience d'un archéologue et d'un érudit ; aucun bibelot, aucun détail de mœurs^ de costume ou de cérémonial, aucune allusion à des faits connus ne saurait être mis en doute, ou paraître suspect ; et rien n'est omis non plus des témoignages du temps; l'atmosphère dont il a entouré l'aventure qu'il nous conte est composée d'une mosaïque infiniment diverse de petites circonstances, de petits mots, de petits gestes, de petits personnages, parfaitement véridiques, dont il semble que doive surgir, comme une évocation éclatante, la vie recréée... Et nous en avons, un moment, l'illusion, en effet... Seulement, si, de votre côté, vous vous avisez de contrôler les sources oii Sardou a puisé : si vous êtes désireux d'étudier à votre tour les documents et les témoignages qu'il a mis en œuvre, et de rechercher l'histoire qu'il s'est proposé de reconstituer sur la scène, pour notre plaisir, vous vous apercevez aussitôt, non sans une cruelle déception, du rapetissement que la vérité a subi en passant par les mains de celui-là même qui nous avait promis de la faire revivre à nos yeux. Alexandre Dumas père empruntait, lui aussi, à l'histoire le cadre et les personnages de ses drames; mais il n'avait garde de prétendre à l'érudition et à la fidélité ; dans ce cadre léger il jetait sa fantaisie et sa verve, et ne s'inquiétait pas de nous instruire. Sardou n'est pas moins adroit peut-être, mais il est beaucoup plus compassé; en voulant respecter ses modèles, il les trahit assez misérablement.

U Affaire des Poisons, sa dernière pièce, -- son chant du C3^gne, — quahfiée avec orgueil : « drame historique», n'est qu'un mélodrame, fort ingénu. Comment, d'une des plus formidables crises morales d'un siècle, l'auteur a-t-il pu se résoudre, ou a-t-il réussi à ne tirer qu'une aventure pareille à toutes celles dont, traditionnellement, le mélodrame, pendant si longtemps, s'est réjoui : un brave joyeux

drille s'attachant à laire triompher l'innocence d'une victime persécutée ? Voilà ce qui paraît déconcertant. Eh quoi ! c'est à cela seulement que se réduit cet effroyable amas de hontes et de turpitudes qui, pendant près de dix ans, fit trembler la France!... Et pourtant, quel vaste champ de tragique émotion ! La plus haute noblesse, convaincue des attentats les plus odieux ; les sorcières et les empoisonneuses exerçant, presque au grand jour, leur ignoble métier; la maîtresse officielle du Roi, M°^ de Montespan, participant à ces forfaits, menaçant la vie du monarque, se livrant aux épouvantables pratiques des messes noires, des « messes sur le ventre», qu'ensanglantait le sacrifice de centaines d'enfants, égorgés sur des autels sacrilèges; les moindres rivalités d'ambition et d'amour se dénouant par l'assassinat; plus de trois cents arrestations; cent quarante-deux accusés comparaissant devant les juges de la « Chambre ardente », instituée expressément pour instruire ces crimes; trente-six coupables suppliciés et torturés et le reste condamné à une mort moins cruelle; puis, devant les révélations sans cesse accumulées, qui montaient jusqu'au pied du trône, Louis XIV, jetant un voile sur tant de crimes, étouffés ou punis... Il faut lire ce « drame des poisons » dans le livre que lui a consacré, d'après les archives de la Bastille et les documents les plus indiscutables, M. Funck-Brentano. Nul romancier, eût-il l'imagination d'un Edgar Poë, n'oserait rêver plus palpitant tissu d'horreurs.. C'est de ce livre que Sardou s'est inspiré ; et il a puisé aux mêmes sources... Le croirait-on?... Mais ne faut-il pas louer Sardou — ainsi qu'on l'a fait, du reste, en de graves Revues — pour avoir trouvé moyen de nous « amuser » avec un pareil sujet, au lieu de nous faire frémir ? « Il a respecté les convenances et fait la pièce la plus agréable à voir. » Le jugement est de M. René Doumic. Je vous assure, il n'est pas ironique. Mais quel blâme vaudrait cet éloge-là ? Dans la pièce, cependant, aucun détail essentiel de ce tableau des mœurs démoniaques qui souillèrent le règne glorieux du Roi-Soleil et nous en découvrent les mystères sauvages, n'est passé sous silence. L'« Affaire », la fameuse Affaire (car la France en compte plus d'une, décidément, dans son histoire judiciaire), s'y reconnaît, en ses traits le plus caractéristiques, avec ses principaux acteurs et ses principaux incidents. Sardou, ne pouvant nous la donner tout entière, a choisi, émondé, arrangé, comme il convenait. Mais telle était son esthétique, telle était son habileté, que la Vérité, rendue invraisemblable par tant de précautions, au lieu de nous apparaître, après ce

travail d'arrangement, synthétisée, flagrante, grandie presque, se trouve, au contraire, subitement ramenée à l'intérêt d'une simple anecdote, d'un épisode romanesque effrayant, à l'usage des familles qui redoutent les cauchemars. Ainsi avait fait, jadis, — il y a plus de trois quarts de siècle, — le bon Scribe, écrivant bravement un opéra-comique sur le sujet non moins sombre de la Marquise de Brinvilliers, livré à la verve de musiciens qui s'en partagèrent la partition : Boïeldieu, Auber, Berton, Carafa, Cherubini, Paër et Blangini. La terrible marquise n'avait plus rien de redoutable; criminelle par amour, elle restait sympathique, et l'on pleurait sur son sort, en rythmes valseurs.

Sardou se devait à lui-même, comme il devait aux traditions, de corser cette leçon d'histoire criminelle mise à la portée des gens du monde, d'une sorte d'affabulation légère, qui en reliât les différentes parties les unes aux autres et la rendît aimable. L'innocence persécutée des bons vieux mélodrames d'antan en devait être, fatalement, le thème essentiel. Un personnage fictif, emprunté au magasin d'accessoires, la mène avec la sûreté d'un métier à toute épreuve, — sorte de « guide » verbeux et agité, conduisant les touristes voyageurs dans le dédale des événements, expliquant l'aventure et en tirant la moralité. Ce personnage, c'est l'Abbé Griffart, frère de d'Artagnan et de Figaro, type consacré, jovial, frondeur et audacieux, toujours content, jamais malade, luttant contre tous les obstacles, tenant tête aux forts, prodiguant sa malice et son esprit, — bref, résolvant les problèmes les plus difficiles et allant gaillardement à travers tout, comme tout bon Français de théâtre... C'est lui, en réalité, le héros du drame. L' « Affaire des Poisons » n'est plus qu'un cadre à sa bonne humeur et à son héroïsme, un prétexte heureux que lui fournit le dramaturge de venger le crime et de sauver la vertu. Nous nous demandons même pourquoi, cela étant, Sardou n'a pas intitulé sa pièce, tout simplement : Le Bon Abbé,

Mais Sardou n'aurait eu garde de se priver d'un bénéfice qui toujours compensa ses efforts : l'actualité. La mode était en France, des grandes « affaires », des procès sensationnels, et toutes les sympathies allaient à la police, publique ou privée, et aux malfaiteurs de toute marque. Le théâtre et le roman nous avaient appris à connaître — et à aimer — Sherlock Holmes, Arsène Lupin et Rafles... Pourquoi Sardou n'aurait-il pas choisi ce moment pour nous présenter l'Abbé Griffart, création de son fécond cerveau,

âme populaire d'un procès fameux, tenant dans sa main les fils des intrigues les plus obscures, comme Sardou tient dans la sienne les fils de ses fantoches? Griffart, c'est la conscience publique, l'honnêteté, le bon sens — et bien plus encore : « le livre aujourd'hui, la presse demain », En somme, un symbole. Sardou dramaturge symbolique^ qui se fût jamais douté de cela?

Sommes-nous bien sûrs, même, que, dans l'ardent réquisitoire que prononce le héros, au quatrième acte de la pièce, contre la «raison d'Etat», qui sacrifie des innocents à l'intérêt de personnages plus puissants, Sardou n'ait pas eu l'intention, très courageuse, d'étendre la portée de sa pièce un peu au delà de « l'Affaire des poisons », jusqu'à l'autre « Affaire », toute contemporaine, à laquelle l'éloquence du bonhomme pourrait fort bien s'appliquer aussi?... L'auteur de Rabagas a dû certainement y penser.

Abbé de cour, gazetier, reporter, digne émule de Passe-Partout, ce Griffart est le plus amusant des fantoches — amusant comme le drame lui-même — et le plus séduisant des Ambidextres, enfin réhabilités par la grâce de Sardou. Une fois de plus, on ne peut que s'émerveiLer de l'incomparable dextérité du dramaturge qui, d'un coup de sa baguette magique, transformait ainsi en azur, par la seule présence d'un personnage si profondément irréel, tant de réalité fougueuse. Le cœur est satisfait; on respire; on se sent meilleur... Ah! ce n'est pas sans raison que Sardou a terminé son mélodrame, comme Racine termine sa Bérénice, par une simple interjection... « Hélas! » s'écrie Antiochus. «Ouf! » soupire l'abbé Griffart. C'est d'ailleurs, hâtons-nous de le dire, la seule ressemblance que l'Affaire des Poisons ait avec Bérénice, et la seule aussi par quoi Victorien Sardou se rapproche de Racine.

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