‹ L'évolution théâtraleChapitre 23 sur 36 · EMILE VERHAEREN · texte numérisé non relu

EMILE VERHAEREN

Les pièces d'Emile Verhaeren sont, elles aussi, d'un grand poète ; mais le contraste entre lui et M. Maeterlinck, entre les deux écrivains et les deux talents, est considérable. A la sensibilité, au charme, à la délicatesse de l'auteur de la Princesse Maleine s'opposent une puissance rude, une violence voulue, un peu brutale, d'où toute grâce est bannie de parti pris. Verhaeren se fit, presque à ses débuts, le chantre épique de la Flandre; il était de la race des vieux maîtres gothiques et peignait avec des mots des tableaux d'un pittoresque impressionnant. Ses deux premiers drames, Le Cloître et Philippe II, sont bien plutôt des poèmes que des œuvres scéniques. Ce n'est pas à dire qu'ils manquent de mouvement et d'action. Si les personnages n'en ont guère, le verbe de l'auteur en déborde. Tout est tumultueux chez lui, sa parole et ses idées. Et c'est aussi avec des prétentions très nettes au « symbole » que furent composés ces drames « stratifiés », ainsi que les appelait lui-même le poète.

Le Cloître est l'histoire d'un moine qui, ayant tué son père, s'est retiré dans un couvent. Un jour, ses remords s'éveillent; le besoin d'expier le dévore; il confesse son crime à ses « collègues». Il sera pardonné et méritera le ciel, pourvu qu'il expie en silence. Mais le silence lui pèse : il clame son crime en public; de là, scandale; les moines le jettent à la porte et le vouent aux flammes éternelles. Le remords et le repentir ne sont pas le véritable et unique sujet de la pièce. S'il en était ainsi, on pourrait la rapprocher de bien d'autres œuvres, où les mêmes sentiments ont été développés, non sans bonheur, depuis Lady Macbeth jusqu'à Crime et Châtiment^ en passant par une foule de mélos et de tragédies. La nouveauté de la pièce^ c'est qu'elle montre très hardiment le choc des passions qui s'agitent dans le monde clérical. Chacun des personnages incarne une de ces passions. Les idées nouvelles et les idées anciennes de ce monde très spécial se heurtent en des conflits de forces, de caractères et d'appétits. Tout cela est austère, imagé et vigoureux.

Philippe II repose sur une donnée non moins psychologique, et

développe également un conflit d'âmes et de forces contraires. La lutte intime entre Philippe 11 et son fils don Carlos, entre ce roi cruel, astucieux et sombre, et ce prince ambitieux et demi-fou, est une des pages les plus poignantes de l'histoire de l'Espagne. Toute l'horreur d'un pays qu'éclairent les flammes rouges de l'Inquisition, toute la barbarie d'une civilisation livrée au caprice d'un pouvoir occulte et despotique, s'y dessinent en traits profonds. Le fils révolté est frappé sans pitié. Comment mourut-il? On l'ignore. Le supplice fut lent, l'agonie savamment et royalement graduée. Le mystère dont s'enveloppe cette fin tragique pouvait donner libre cours à l'imagination. Emile Verhaeren a mis en un relief éclatant la passion débordante de la victime, et laissé son véritable héros au second plan de l'œuvre, qu'il domine cependant et dirige, même quand il ne paraît pas.

Un critique allemand, M. Stefan Zweig, a donné de ce drame — qui l'eût cru? — une glose intéressante pour l'amour-propre patriotique belge. « Philippe II a beau ne pas se passer en Flandre, dit le commentateur, ce n'en est pas moins un drame national. Déjà Charles De Coster, dans son Uylejtspiegel, l'éternelle épopée de la Flandre, avait vu en Philippe II, avec toute la haine mortelle d'un vrai Flamand, l'ennemi héréditaire de la liberté. C'est la même haine qui pousse Verhaeren, devenu par Toute la Flandre le chantre lyrique de son pays, à peindre dans sa tragédie cette sombre figure. Ici, comme dans Uylenspiegel, Philippe II apparaît le souverain dur et inflexible qui veut éteindre la flamme de la vie, trop ardente pour lui, et rendre le monde marmoréen et froid comme les appartements de son Escurial. Voici, subitement révélé, l'envers du catholicisme, dont le Cloître avait immortalisé l'ardeur : le voici, impitoyable et ascétique, tendu de toute ses forces volontaires contre l'irréfragable joie de vivre. Quant à don Carlos, c'est l'enthousiaste ami de la foule, l'amant de la Flandre, qui ne veut que jouissance, franchise et passion. Les personnages symbolisent cette lutte entre les deux pôles extrêmes de l'existence, positif et négatif, cette même lutte qui détermina la crise lyrique de Verhaeren^ ce combat entre la négation et l'affirmation passionnée de la vie, qui fut la cause profonde de la guerre entre l'Espagne et les Pays-Bas. Certes, la comparaison de ce Philippe II, si grandiose et si inégal au point de vue dramatique, avec le Do?i Carlos de Schiller paraît au détriment de l'œuvre de Verhaeren. Mais ce que Verhaeren voulait montrer^ ce n'est point l'homme dans toute la

plénitude de son être, mais surtout la lutte de ces deux sentiments : l'enthousiasme de la vie et son oppression farouche. »

Je ne sais si Emile Verhaeren a voulu vraiment montrer cela; mais il n est pas indispensable qu'un poète veuille une chose pour la réaliser. C'est le rôle de la critique de la découvrir; et l'on sait que la critique allemande y est particulièrement habile. Elle fut toujours, d'ailleurs, fort aimable pour ce grand poète, — et celui-ci le lui rendait bien... Tous deux durent s'en repentir, quelque temps après. Le dernier drame de Verhaeren, Hélène de Sparte, fut révélé, en allemand, au public allemand, bien avant de l'être au pubhc français dans son texte original! C'est le même M. Sweig qui fit à l'auteur l'honneur de le traduire, sous le titre de Helena's Heunkehr. L'héroïne célèbre nous est présentée en proie au mal de Vénus, semant l'amour sous ses pas et allumant, de ses yeux de perdition, la haine autour d'elle. La fatalité antique y joue le rôle qui convient dans toute tragédie qui se respecte; car c'est bien, en effet, une tragédie, très classique, voire très conventionnelle, et que ne renierait point — le style à part — un bon disciple de Voltaire... Ce qui prouve une fois de plus que les plus révolutionnaires, les plus indépendants, les plus libres des poètes, après être partis en guerre contre les règles maudites et le méprisable métier, en arrivent souvent, tout doucement, à se soumettre et à s'enrôler dans l'armée ennemie.

GUSTAVE VAN ZYPE

Avec M. Gustave Van Zype nous rentrons tout à fait dans le giron de l'art dramatique traditionnel, respectueux des principes, — je ne dirai pas des formules; car, tout en obéissant aux règles, tout en ne faisant pas fi du m.étier, M. Van Zype n'a jamais cessé, depuis ses débuts, de marcher à l'avant-garde des idées nobles et généreuses. C'est à traduire scéniquement ces idées qu'il a appliqué tous ses efforts et toute sa volonté. Il l'a fait avec une énergique âpreté, tout d'abord, dans une série d'études très poussées au noir, sur la famille et la société contemporaines, qu'avilissent l'argent et la corruption. La Souverai7ie, La Gêne y Un Père et Mère..., Le Patrimoine j Le Goiiffre, L'Échelle nous montrent la bourgeoisie

SOUS des aspects que l'auteur n'a pas craint parfois de faire plus sombres que nature. C'est ainsi que la pièce Un Père et Mère..., mettant en scène le redoutable problème du mariage, de la fidélité entre époux, de la foi jurée, établit que la fidélité n'existe guère, que la foi jurée n'est qu'un vain mot, que la trahison est, dans les ménages, une règle à laquelle il existe bien peu d'exceptions; conséquences : la douleur, la honte, l'irrespect des enfants pour les parents coupables. A tous les degrés de l'échelle sociale, nous dit-il encore, l'argent fatal cause ses ravages : c'est le sujet même de Y Échelle. En haut, les exploiteurs, les « chefs de bande », étayent leur fortune sur les ruines qu'ils ont accumulées et sur la turpitude de leur vie privée; au milieu, la bourgeoisie sans vergogne, tirant parti, elle aussi, à sa manière, des désastres qui l'ont atteinte, et mettant en pratique le cri fameux : « Enfin nous avons fait faillite I » ; en bas, la misère noire, la faim, le froid, pour les pauvres gens, seules victimes sans salut. La Gêne étale les mêmes plaies. Et le Gouffre dit assez, par son titre, de quel gouffre il s'agit, celui que creusent dans les ménages les prodigalités des femmes et où les entraîne, de chute en chute, la fièvre du luxe. Tout cela était d'un moraliste sévère et grondeur, auquel manquait peut-être un peu d'ironie pour être mieux écouté encore et plus sûr d'atteindre son but. Les personnages de M. Van Zype semblaient presque toujours excessifs dans leur dureté ou dans leurs faiblesses, encore qu'ils fussent très près de la nature et de la vérité; mais l'optique du théâtre arrive parfois à faire paraître cette vérité invraisemblable et cette nature monstrueuse.

Ces premières pièces de M. Van Z^^pe valent surtout par ce que Georges Ancey a appelé le côté « synthétique » : le sujet y est généralement indiqué à grands traits, nets et fermes. Le côté analytique, dans les détails nécessaires à l'expression des caractères et des passions, laisse à désirer. Les grands traits s'agrémentent de peu de détails et se colorent de peu de nuances. Sur ce sol rude, les fleurs germent malaisément. Mettant sur la scène ses idées toutes nues, M. Van Zype se préoccupe peu de les parer de frivoles ornements. Dans cet homme de théâtre il y a un apôtre. Il méprise profondément l'art pour l'art : quand il traite une question sociale ou psychologique, il fait œuvre moins de dramaturge que de philosophe; son but n'est pas de distraire, moins encore d' « amuser », mais d'élever le public avec lui vers un idéal de vérité et de beauté morale.

M. Van Z5^pe n'a pourtant rien d'un pessimiste. Les naturalistes, qui furent ses premiers maîtres, aboutissaient au découragement, à la négation du Bien et du Beau. M. Van Zype invoque, lui, comme remède aux misères de la vie, la résignation, le courage, l'énergie, l'espérance. C'est la conclusion de ses dernières œuvres, Les Etapes et Les Liens y oii son talent s'est affirmé avec le plus d'autorité.

Les « étapes » dont il s'agit, ce sont « les générations qui se succèdent dans la recherche de la vérité»; c'est la science^ qui progresse et marche, proclamant aujourd'hui erreur ce qu'elle proclamait hier vérité. D'où conflits d'idées, conflits de consciences, conflits de sentiments. L'auteur imagine une famille de savants, où, comme dans la Course du Flambeauy éclate le choc des âges, tour à tour égoïstes et ingrats. Les théories du père, médecin illustre, sont battues en brèche par le gendre, médecin également, ayant foi en des méthodes contraires. Les deux hommes, associés, se séparent violemment; la fille reste avec son père, dont elle prend le parti, et repousse son mari, d'autant plus cruellement qu'elle est près de devenir mère... Huit années se passent. Et, alors nous apprenons que, peu à peu, le vieux médecin a fini par reconnaître que son gendre avait raison et lui envoie en cachette ses propres malades... Le vieillard, voyant combien sa fille est malheureuse, car elle n'a point cessé d'aimer son époux, avoue enfin son erreur et accepte une réconciliation. Quinze ans se passent encore... Le petit-fils du vieux savant est à la veille, lui aussi, d'être médecin. Et, un jour, revenant du cours, il oppose les méthodes nouvelles qu'on lui enseigne à celles de son grand-père et à celles de son père. C'est une nouvelle étape... Le conflit, qui désunit jadis ces deux derniers, renaît soudain, menaçant... Mais le vieillard moribond, tire la conclusion du drame, en prêchant l'apaisement. La lutte est nécessaire, comme la souffrance : elle élève les âmes

et aide l'homme à conquérir le vérité.

Cette œuvre, remarquable par sa probité, ne vise pas plus à l'effet que les œuvres précédentes de l'auteur du Gouffre. Elle ne dit que ce qu'elle doit dire. Elle ne nous présente pas d'êtres exceptionnels, ni fripouilles, ni arrivistes... Presque tout le théâtre contemporain est aux fripouilles et aux arrivistes, — les deux ordinairement n'en faisant qu'un, — et aux hommes d'argent, qui se confondent souvent avec ceux-là. On conçoit que M. Van Zype se soit laissé tenter, à ses débuts, par l'exemple. Mais il en est

revenu. Dans les Étapes y il n'a pas craint de ne nous présenter que des honnêtes gens, uniquement guidés par la conscience de ce qu'il croient être la vérité et par la soumission à leur devoir. Ce qui ne les empêche pas d'être des hommes capables d'erreurs et de faiblesse. Le défaut de la pièce, c'est qu'elle défend l'idée avec une vigueur qui l'emporte un peu au delà de l'humanité. Dans la rencontre de l'idéal avec l'amour, elle sacrifie celui-ci à celui-là avec une logique vraiment impitoyable. La jeune femme qui abandonne son mari pour suivre son père est peut-être une héroïne très cornélienne ; ce n'est pas une femme qui aime. Elle n'agit pas conformément à cette autre loi de nature, que Paul Hervieu a si admirablement concrétisée dans la Course du Flambeau,, où la même idée est développée de façon différente. Dans les étemels conflits de la raison et du cœur, il est beau, certes, de nous montrer la raison triomphante; mais c'est rarement vrai, et ce n'est pas humain. . . Je dirai surtout que ce n'est pas « théâtre ». Une tendance règne depuis quelque temps à mettre, dans l'étude de la vie, l'amour à l'arrière-plan... Quelle faute ! On aura beau dire et beau faire, l'amour ne cessera jamais d'être le facteur le plus puissant de toutes les grandes actions et de tous les grands crimes. Bon gré, mal gré, il faut compter avec lui, — le conquérir si l'on peut, se faire aider par lui, le prendre pour allié ou pour complice, mais ne pas s'imaginer qu'on puisse s'en passer ou marcher contre lui. Le \'ieux distique est et restera toujours vrai :

Qui que tu sois, voici ton maître ; Il l'est, le fut, ou le doit être.

Les Liens s'apparentent étroitement aux pièces de M. François de Curel, que M. Van Zype semble avoir prises — non sans raison — pour guide, avec, en certaines de ses pièces, Paul Hervieu. Les Liens prêchent l'énergie et l'espoir avec une éloquence émue et communicative, réalisant d'une façon remarquable l'esthétique du « théâtre d'idées ». L'auteur s'y est attaqué à l'une des questions les plus complexes, mais aussi les plus angoissantes de la science psycho-physiologique : l'hérédité ; et il l'a considérée dans sa mani festation la plus susceptible d'effet : l'hérédité psychologique morbide, la folie héréditaire des dégénérés.

Cette loi de l'hérédité, M. Van Zype l'a étudiée à fond; il sait tout ce qu'elle apporte de douleur à l'humanité, tout ce qu'on peut craindre d'elle et tout ce qu'on en peut attendre; il sait combien fragiles sont les exceptions, tout accidentelles, qui peuvent la contrarier. Sa pièce a ceci de curieux qu'elle est en quelque sorte la traduction scénique de cette question ; il n'en est peut-être pas un côté qu'elle ne touche ou dont elle ne tire un effet dramatique; tout est classé, méthodiquement, par un homme de science qui verrait la science avec les yeux d'un homme de théâtre. S'il est un reproche qu'on puisse faire à l'œuvre, c'est d'avoir voulu trop dire, en termes trop techniques, et ressembler çà ou là à une conférence. Les personnages des Liens sont tous de grands savants; ils connaissent la question sous toutes ses faces; ils ont pioché l'admirable livre de Ribot sur V Hérédité psychologiqtie) ils s'en sont partagé les chapitres, et ils les placent au bon moment. Mais ce par quoi la pièce est d'une valeur vraiment supérieure, c'est par le souffle ardent et généreux qui l'anime et par la conclusion que l'auteur lui a donnée. Sèchement présentée, elle n'eût pas été, même comme œuvre de vulgarisation scientifique, dénuée d'intérêt; mais maintenant elle s'élève jusqu'au lyrisme. Car M. Van Zype est poète. La fatalité de la loi d'hérédité ne l'effraie pas. Il s'y soumettrait, comme savant ; comme poète, il préfère avoir foi dans sa diversité, dans ses transformations, dans les causes accidentelles d'innéité, dans le concours fortuit des lois naturelles. Il saisit, comme une branche de salut, la possibilité d'une régénérescence, la tendance qu'a l'hérédité à retourner au type primitif; et il bâtit là-dessus un hymne d'amour et de rédemption que traduit adorablement, à la fin de la pièce, un couple de fiancés que le malheur de leurs parents a désunis.

Ainsi, la beauté de l'œmTe, son originalité, c'est que, construite sur les bases solides de la science, elle monte et plane vers l'idéal, non un idéal de chimère et de vague illusion, mais de vie féconde et de santé.

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