‹ L'évolution théâtraleChapitre 24 sur 36 · IVAN GILKIN · texte numérisé non relu

IVAN GILKIN

Nous avons vu des dramaturges se servir du théâtre comme d'une tribune pour défendre des thèses avec passion, d'autres comme d'une chaire, pour y résoudre sans parti pris des problèmes de conscience. M. Ivan Gilkin, poète de large envergure, auteur d'un Prométhée et d'un Jonas également remarquables, s'est rangé parmi ces derniers, dans deux drames écrits avec une rare dignité littéraire : Savonarole et les Étudiants Russes, œuvres de penseur plus encore que d'homme de théâtre. Dans Savonarole y M. Gilkin ne nous a pas donné tout le sujet que promettait le titre : il ne nous en a donné, en quelque sorte, que le dénouement, ou à peu près. Lorsque le rideau se lève, le prieur du couvent de Saint-Marc est toujours le maître de la république évangélique, dont il a proclamé roi Jésus-Christ. Il affirme encore, avec une éloquence enflammée, sa mission divine; mais déjà de vagues pressentiments le troublent, et bientôt se manifestent les signes avantcoureurs de sa chute. On a découvert une conspiration au profit des Médicis; le tribunal des VIII a condamné les conjurés; mais c'est à Savonarole qu'il appartient de décider si la sentence de mort sera exécutée, en vertu d'un décret que le tribun lui-même a fait voter naguère. Le prophète, qui n'a jamais prêché que la douceur, lutte avec lui-même et implore la grâce divine de Téclairer en lui apprenant s'il doit sauver sa patrie par une exécution qui équivaut à un assassinat. Il se décide enfin et ordonne la décapitation. Du coup, son sort est marqué. Qui frappe par le glaive périra par le glaive. La sentence à peine exécutée, le peuple de Florence se tourne contre lui ; en même temps, le pape, qui l'avait interdit, l'excommunie. Assiégé dans son couvent, il est pris, et mourra sur le bûcher.

En mettant sur la scène la sombre et farouche figure du prédicateur dominicain, l'auteur ne s'est point borné à développer simplement une action théâtrale. C'est toute une époque qu'il fait revivre sous nos yeux, — une des époques les plus tragiques de l'histoire, celle où l'esprit du moyen âge abdique devant l'esprit nouveau de la Renaissance. Et c'est en même temps, et surtout, un drame intérieur. Le conflit est dans la conscience même du héros. Le

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moine chrétien violera- t-il la loi de charité en versant le sang des innocents, ou trahira-t-il sa patrie en les sauvant de la mort? Le conflit est profondément pathétique. Il suffit à l'intérêt de la pièce, toute remplie de débats religieux et politiques et où l'amour se laisse à peine entrevoir, dans une scène, la seule qui fasse apparaître une femme,

M. Gilkin a étudié la figure de Savonarole en poète et en historien. Savonarole fut-il un illuminé, ou un imposteur? L'ambition fut-elle son guide, ou la foi? Ses perpétuelles contradictions ont autorisé toutes les interprétations du rôle que joua à Florence ce faux démocrate. M. Gilkin semble avoir dégagé la vérité exacte de cette confusion de sentiments et d'actes étranges et déroutants. I a rendu le personnage vraiment humain, par ses faiblesses mêmes, et historiquement vraisemblable. Certes, on peut se demander, en écoutant la pièce, si l'auteur, touchant aux plus graves questions du catholicisme, est avec les catholiques ou avec leurs ennemis. Il dit leurs vérités aux uns et aux autres. Il est curieux parfois de deviner ce qu'un auteur pense. L'audition ou la lecture de Savonarole nous laissent indécis sur ce point. Mais cette indécision est bien, en somme, dans le caractère même du personnage; et c'est miracle de voir avec quel art M. Gilkin a su garder tout son intérêt à un héros si peu résolu et qui ne craint pas de cesser parfois d'être sympathique. Cette impartialité grandit l'œuvre et arrive à lui donner une portée générale. A côté de cette portée générale, naturellement élevée, peut-être en trouverait-on une autre encore, plus simple, plus modeste, dans ces paroles qu'adresse, tout à la fin, à Savonarole, le geôlier de sa prison : « Voilà, mon révérend Père, où mène la politique! » Je ne sais si M. Gilkin a voulu donner là une leçon aux moines de tous les temps; mais nous ne croyons pas risquer de nous tromper en tirant de son drame cette moralité familière.

Presque en même temps que le Savonarole de M. Gilkin, un écrivain français, M. Gabriel Trarieux, publiait à Paris un drame sous le même titre. Contrairement à ce que nous voyons dans la pièce de M. Gilkin, l'amour y occupe une large place, non moindre que la lutte que s'y livrent l'esprit ancien et l'esprit nouveau, le mysticisme et la vie. L'auteur oppose la figure de Botticelli à celle de Savonarole, et il tire de cette opposition un excellent parti. Mais ce n'était point là, en somme, le vrai sujet. Le vrai sujet, c'est justement celui que M. Gilkin a traité, les hésitations et les regrets

du héros, doutant de son œuvre, et comment le peuple se détache de lui Chez M. Trarieux, ce conflit de conscience, cette lutte de l'homme public avec ses ennemis, y sont exprimés, d'une façon un peu puérile, par l'affaire des six fèves ; et Savonarole, dans cette affaire, est peu sympathique.

Les Étudiants Russes de M. Gilkinsont, comme son Savonarole^ une page d'histoire de l'humanité, mais d'une humanité plus proche de nous et, par cela même, plus poignante. M. Gilkin a puisé son sujet dans les événements qui se passèrent à Saint-Pétersbourg en 1902. Les étudiants et les ouvriers se sont unis pour réclamer du tsar des réformes et la liberté. On leur répond par la plus violente des répressions. Deux frères, neveux d'un sénateur réactionnaire de l'empire, sont arrêtés, parmi les chefs de la révolte. Une jeune nihiliste, maîtresse d'un des deux frères, les excite et soutient leur courage. Le sénateur veut sauver ses neveux. Un débat s'engage entre eux sur la politique de la Russie. Un des étudiants reconnaît son erreur et rétracte les idées pour lesquelles il a jusqu'alors combattu. L'autre, avec l'aide de la nihiliste, étrangle le traître. Une rivalité d'amour, jalousie de femme, peu expliquée, corse vaguement ce sujet plus riche en discours qu'en actes. L'élément dramatique n'intervient ici que comme prétexte, et il est ouvertement sacrifié à « l'idée ». Même le dénouement tragique et violent ne peut faire que la pièce ne soit, avant tout, et même exclusivement une étude politique et sociale. C'est bien cela, sans aucun doute, que M. Gilkin a voulu. Et l'originalité — le mérite, si vous voulez, ou le défaut — à'Étudiants Russes, c'est d'être, en effet, une œuvre d'historien, et non de dramaturge. M. Gilkin nous dira que l'on peut, au théâtre, faire de l'histoire très impartiale. Peut-être; mais, à notre avis, pas dans des sujets où sont en jeu tant d'éléments de pitié et d'émotion. Il est difficile, quand il est question de jeunesse, d'amour et de liberté, de ne pas être avec ceux au cœur de qui palpitent ces sentiments-là. M. Gilkin a eu le courage, dans sa pièce, de ne pas être avec eux ; il s'est privé par cela même de la plus grande joie que puisse éprouver un auteur dramatique, celle de défendre une cause généreuse et de sentir la foule émue vibrer avec soi.

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