‹ L'évolution théâtraleChapitre 25 sur 36 · GUSTAVE ABEL · texte numérisé non relu

GUSTAVE ABEL

De ces hauteurs un peu austères, redescendons dans la vie intime — non moins triste — de tous les jours. Les tentatives des dramaturges belges pour élever le théâtre au niveau des conceptions les plus larges de la morale et de la philosophie ne font pas défaut. Elles témoignent même parfois d'une louable audace. Témoin les Forces E7i?îemies de M. Gustave Abel.

M. Abel a tenté, semble-t-il, de faire du « théâtre d'idées » avec du « théâtre d'amour ». Comme on s'était plaint de l'importance excessive prise sur la scène par les questions d'amour, quelques esprits grincheux avaient songé à les en bannir impitoyablement. C'eût été folie L'amour gouverne le monde. On ne saurait pas plus s'en passer au théâtre que dans la vie. En France, il est le ressort presque unique de l'art. Toute la littérature française, depuis ses plus lointaines origines, est une littérature d'amour, parce que l'amour est non seulement dans le sang, mais dans le cœur et dans l'esprit du Français, né galant avant même que d'être né malin. Vouloir faire du théâtre d' <-; expression française » avec seulement des idées sociales, humanitaires et scientifiques serait une chose presque contre nature. Et d'ailleurs, cela finirait par devenir terriblement ennuyeux.

Les Forces Enneriiies de M. Abel ne bannissent point l'amour. Bien au contraire : dans une atmosphère de pensées, où passent les plus graves soucis de notre état social, et où s'affirme la plus complète indépendance d'esprit vis-à-vis des préjugés et des conventions bourgeoises, elles posent un problème amoureux et le discutent, tragiquement.

Un homme a aimé, d'un amour passager, qui a fait place à un amour plus définitif. C'est l'histoire ordinaire de la maîtresse que l'on quitte pour prendre femme. On oublie la maitresse. Parfois, on la garde, et c'est la femme qu'on « plaque », à moins qu'on ne garde les deux, ce qui est le cas le plus ordinaire... Mais M. Abel a en^^sagé le cas le plus « légitime » et le plus correct — tout au moins socialement. Son héros est marié; il aime sa femme et n'a conservé de sa première liaison qu'un très aimable souvenir. Et alors surgit la question qui provoque le conflit : Cet homme peut-il.

sans manquer à ses devoirs conjugaux, revoir celle qui charma sa jeunesse et lui marquer sa considération, et non pas en cachette, mais avec la permission même de son épouse?... Parfaitement, répond M. x\bel. L'épouse n'en concevra aucune jalousie, si l'époux est assez maître de lui-même pour n'éprouver aucune tentation de revenez-y, dont la paix de son ménage pourrait souffrir.

Le défi est relevé. Monsieur se rend aussitôt chez son ancienne maîtresse, pour lui faire une simple visite. Mais celle-ci n'a pu chasser de son cœur l'image de l'amant préféré. Elle l'aime toujours... Lorsqu'elle le revoit, elle croit qu'il l'aime aussi et qu'il lui revient... Hélas! à ses transports il répond par des paroles de glace; il lui démontre que l'amour ancien et l'amour nouveau sont des «forces ennemies» qui se combattent et se neutralisent; que, fatalement, le dernier venu doit remplacer le premier; que cela est juste, logique, naturel et honnête. Et, finalement, il s'en va, très digne, comme il était venu. Alors, la pauvre fille, désespérée, s'empoisonne.

Je ne crois pas avoir besoin de montrer sur quelle base fragile est construite cette pièce : une vantardise d'homme mal élevé, doublée d'une goujaterie. Tout y est faux, ou de mauvais goût : l'attitude invraisemblable de la femme mariée qui, aimant son mari, le pousse à aller voir une maîtresse jadis adorée et digne de respect; la conduite d'amis qui préparent cette entre\nje; l'insolence du monsieur qui devant l'émoi et les larmes de son ex-amie lui fait la description de son bonheur conjugal et étale à ses yeux la sécheresse de son cœur; le ridicule avec lequel il dénoue les bras suppliants qui s'attachent à son cou; son embarras; sa fuite odieuse et grotesque... Mais ce qui est peut-être moins admissible encore, c'est que cette malheureuse conserve un atome d'affection et consente à se tuer pour un être aussi méprisable.

L'intention de l'auteur a-t-elle été de rendre son héros aussi piteusement antipathique? Peut-être oui, peut-être non. Cela ne nous apparaît pas clairement. L'exploit n'est même pas intéressant, et je me demande ce qui a pu, en tout cas, recommander un pareil sujet à l'attention de M. Abel. Je ne discerne pas très bien ce qu'il a voulu nous prouver. A-t-il voulu donner raison, ou tort, à la nature, ou à la société? On ne sait. Les « forces ennemies », c'est un beau titre, mais il peut signifier beaucoup de choses. Tout est « forces ennemies » dans la nature : la nuit et le jour, l'amour et la haine, le noir et le blanc, la vie et la mort... Ici il s'agit d'amour

28o DRAME ET COMÉDIE.

ancien et d'amour nouveau. Que l'un chasse l'autre, comme deux clous, — ou comme deux « crampons », — cela n'a pas besoin d'une longue démonstration; ou plutôt, cela n'est même pas toujours vrai. En campant sur la scène deux caractères tout d'une pièce, opposés l'un à l'autre, comme dans la tragédie, — d'oii conflit et catastrophe, — M. Abel n'a réussi qu'à mettre en scène un paradoxe assez choquant. Il eût été beaucoup plus près de la vie s'il nous avait montré la vanité même de sa proposition, en opposant deux autres « forces ennemies », bien autrement puissantes : la raison et l'instinct. A la raison, disant à l'homme : « Oublie tes amours d'autrefois dans la joie de tes amours présentes»^ — l'instinct aurait répondu : « C'est en vain que tu voudrais effacer la saveur de baisers qui te furent doux; devant de beaux yeux qui pleurent et de jolis bras qui t'enlacent, tu as beau être sage, tu céderas. » Certes, c'eût été fort peu moral, au point de vue des conventions sociales, dont M. Abel avait paru, dans son premier acte, faire cependant peu de cas, mais comme c'eût été plus humain! Et si la morale, à ce point de vue-là, avait été un peu chiffonnée, l'auteur aurait pu nous en proposer une autre, plus édifiante encore, qui est celle-ci : « Quand on a aimé une femme, digne d'estime et d'affection, intelligente et qui vous aime, on ne la lâche pas, fût-elle pauvre, pour en épouser une autre, fût-elle riche. Ou bien, si on le fait, on ne s'en vante pas. »

Peut-être est-ce cela que M. Abel nous aurait dit s'il avait eu l'occasion d'ajouter à sa pièce un quatrième acte.

Et tenez, — coïncidence curieuse, — presque à l'heure même où Fon jouait à Bruxelles les Forces Enyiemies, on représentait à Paris un drame admirable d'une débutante, M"^ Lenéru, Les Affranchis, qui développe précisément, avec une puissance et une éloquence émouvantes, la thèse opposée à celle que M. Abel s'est efforcé de démontrer : « Nous sommes les êtres d'un seul bonheur, d'une seule union, d'un seul amour. La mort même ne saurait redoubler, recommencer nos destins. » Ainsi parle le personnage principal des Affranchis. Et ainsi eussions-nous souhaité entendre parler celui de M. Abel.

MARGUERITE DUTERME

Si le héros de M. Abel est choquant, ceux qu'affectionne M=°« Marguerite Duterme le sont bien davantage. M°°^ Duterme attira sur elle, de très bonne heure, par un tempérament dramatique peu ordinaire, l'attention de ceux qu'intéresse l'avenir du théâtre en Belgique. M. Lugné-Poë vint même un jour, de Paris à Bruxelles, pour faire connaître une pièce d'elle : Vœ Victisf... Cette pièce est curieuse à plus d'un titre; le principal est son manque absolu de sincérité. Un mari surprend sa femme en tête à tète coupable avec un ami, qu'il a tiré de la misère. Au lieu de le jeter à la porte, il lui donne sa fille en mariage! Toute la pièce nous montre les hésitations lâches de l'amant, entre la femme de son ami et sa fille, la veulerie du mari, dont l'infortune excite les appétits amoureux bien plutôt que l'indignation, et qui finit par se tuer pour ne pas devenir gâteux; le cynisme de la femme, qui pousse le malheureux à la mort, et diverses autres petites ignominies, vraisemblables peut-être, mais accumulées avec une étrange insistance. Où l'auteur (jeune personne du meilleur monde, alors âgée de vingt-six ans et fiancée) avait-il contemplé pareille société? Dans Ibsen, dans Bernard Shaw, chez Schopenhauer, chez Nietzsche, nous dit-on... C'est probable, et j'aime à le supposer. Mais pas dans la réalité, bien certainement. Alors, en quoi cela peut-il nous intéresser? Quelles impressions de vérité sont capables de nous donner des tableaux de la vie vus à travers tant de tempéraments chagrins, sans compter celui de l'auteur, si blasé déjà?...

On nous dira que telle est vraiment la conception que cet auteur s'était faite de l'existence. Jeune, sans expérience, on est souvent disposé à trouver l'existence avilissante et toute pleine d'infamies. L'aspiration au rêve, qui hante les cœurs tout neufs, leur fait voir la réalité sous les couleurs les plus dégradantes. Cela est exact pour les très jeunes gens. Qui de nous, à dix-huit ans, n'a pas souffert d'une noire désespérance? Nous serions tentés d'expliquer ainsi le pessimisme de M™^ Duterme si nous ne savions que les jeunes filles sont beaucoup plus tôt raisonnables que les jeunes gens : chez elles, désespérer encore à vingt-sept ans, c'est bien

extraordinaire. A cet âge, la mélancolie noire risque de n'être plus susceptible de guérison.

Je me refuse à admettre que toutes les horreurs que M"® Duterme a accumulées dans sa pièce soient le résultat de son observation, et, plus encore, je tremble à la pensée qu'elles pourraient être le simple produit de son imagination. Les fripouilles qui s'agitent dans ces quatre actes bizarres symbolisent avec une naïveté vraiment trop grossière l'éternelle loi de la sélection : dans la bataille de la vie, les faibles sont les vaincus. Les faibles de Vœ Victis ont une faiblesse qui, au point de vue de l'art, n'a rien d'intéressant. Ils sont mûrs pour la camisole de force.

La Maison aux Chimères, succédant à Vœ Victis! a justifié tout à la fois les espoirs et les craintes que le talent précoce de M"'^ Duterme avait fait concevoir. Cela commence comme une pièce d'Ibsen et continue comme une pièce de M. de Porto- Riche. Si M*^ Duterme n'avait pas tant lu, il est fort probable qu'elle aurait écrit une œuvre qui, sans être moins vigoureuse ni moins haute, eût été, outre cela, plus claire d'abord, et ensuite plus émouvante encore qu'elle ne l'est tout de même dans ses parties essentielles. Le premier acte est laborieux, diffus, presque révoltant Nous y voyons deux hommes, d'apparence bien éduquée^ qui se conduisent avec une femme, l'épouse de leur maître, comme ne se conduiraient point des portefaix; on s'étonne de ne pas les voir jetés dehors. Ce n'est pas la Maison aux m^^stères; c'est la Maison des mufiles... Qu'est-ce à dire? Ces deux hommes parlent et agissent ainsi... parce qu'ils sont, l'un et l'autre, amoureux de la dame! L'un est dépité de voir sa place prise; l'autre lutte contre sa passion naissante. Et voilà! Cela peut nous sembler un peu déplacé; mais c'est très ibsénien. Il nous faut attendre, en tout cas, la tin de l'acte pour être fixés.

Mais à partir de ce moment, la pièce nous saisit. Elle a vraiment de la force et même de la grandeur. Un savant, Pascal Magnier, professeur de philosophie, a adopté un filleul à lui, Michel Lagrange, fils d'un ancien ami mort alcoolique; il Ta élevé et l'aime comme son propre enfant. Le jeune homme a dix-huit ans, lorsque Pascal Magnier épouse Solange, une femme beaucoup plus jeune que lui et fort belle. Michel ne tarde pas à s'éprendre d'elle; mais il refoule vivement en lui ce sentiment coupable et le dissimule sous une haine sourde, sauvage, que Solange ne s'explique pas et dont elle se plaint amèrement. Le savant confesse son filleul.

et bientôt lui arrache l'aveu de son amour. Michel veut partir; mais Pascal Magnier le retient. Les admirables théories philosophiques qu'il a professées durant sa longue carrière et qui lui ont valu la vénération enthousiaste de ses disciples, il en fera l'application sur lui-même, et exigera que son fils adoptif les pratique à son tour. Il a élevé vers le bien les âmes qui se confiaient à lui; il les a rendues meilleures, — du moins le croit-il; - il a prêché sans cesse la bonté triomphante et dominatrice des misères humaines... Michel restera donc. 11 domptera sa passion; il Féteindra par l'habitude même du danger; et lui-même se contraindra en même temps à l'expérience la plus héroïque à laquelle un mari puisse se risquer. Certes, la situation est délicate, voire un peu scabreuse. Une phrase, un mot, un rien pouvait — il n'est pas besoin de dire pourquoi — la rendre ridicule. M™^ Duterme a réussi à la rendre vraiment pathétique. Le dénouement est ce qu'il devait être. Le sacrifice du mari-philosophe était absurde ; son espoir était une chimère. L'amour est plus fort que toute volonté. Vainement Michel a essayé d'étouffer sa flamme sous la cendre d'une amitié à laquelle Solange trouvait infiniment de charme. Mais peu à peu, le printemps venu, la nature en fête réveille les cœurs endormis; Solange découvre avec surprise, mais non sans plaisir, en son petit ami un amoureux très passionné ; la flamme se communique aussitôt (il ne faut pas jouer avec le feu!) et l'incendie menace de tout embraser... Heureusement, le savant arrive à temps pour l'éteindre... Depuis quelque temps déjà, son grand effort s'amollisait. 11 se sentait envahi par la plus bourgeoise des jalousies. Le surhomme n'était qu'un homme et le héros n'était qu'un mari pareil à tous les autres maris. Et il n'avait pas tort, en somme; cela valait mieux ainsi ; car son filleul, comme tous les autres, n'était qu'un pauvre cœur aussi, et il s'en était fallu de très peu que toutes ces belles chimères de noblesse, de générosité et de vertu se fussent évanouies dans la banale et vile réalité.

Un mot, bien triste, termine la pièce : — « Sois méchant, dit Solange à son mari, qu'elle console; tu souffriras moins. » C'est à cette conclusion profondément pessimiste qu'aboutit la thèse, — pardon ! l'idée de l'auteur... Eh quoi, la bonté ne serait-elle vraiment qu'un rêve, une utopie, — que dis-je ? une amère duperie ? Croire à un monde qui serait honnête, reconnaissant des bienfaits reçus, respectueux de la foi jurée, du droit de chacun, de l'amitié aveuglément confiante, quelle illusion ! . . . Peut-être n'avions-nous

pas besoin, pour le savoir, qu'une pièce en trois actes nous le dit. Maris, veillez bien sur vos femmes; n'introduisez pas le loup dans la bergerie ! Hommes, qui que vous soyez, fussiez-vous philosophes, ne vous imaginez pas pouvoir l'être au point de fermer les yeux sur les malheurs possibles, et de croire en la vertu des autres. Ne soyez pas trop bons! Ne soyez même pas bons du tout !.. soyez méchants^ pi.isque tous les autres le sont autour de vous. C'est, parait-il, la condition du bonheur...

HORACE VAN OFFEL

M. Horace Van Offel a commencé, lui aussi, — comme M"^ Duterme et bien d'autres, — par subir l'influence ibsénienne. Dans V Oiseau mécaiiique, cette influence était excessive, avec beaucoup d'inexpérience; dans la Victoire^ elle s'atténue sensiblement, et l'œuvre est très supérieure déjà à la précédente.

L'idée que développe la Victoire n'est assurément pas très neuve. C'est l'esprit nouveau luttant contre l'esprit ancien, l'audace contre la routine; c'est l'individualisme triomphant des forces inertes du Destin, l'énergie victorieuse du découragement, — ou encore, pour résumer le tout par un axiome vénérable : Labor improbus 07n7iia vincit. Mais avec de très vieilles idées, il est possible de faire des œuvres très nouvelles. L'amour contrarié de deux êtres a inspiré et inspirera encore sans doute bien des drames admirables. Le tout est dans la manière de les renouveler. M. Van Offel a situé son sujet dans le cadre pittoresque d'une famille d'armateurs, au bord d'un fleuve qu'il ne nomme pas, mais qui ne peut être que l'Escaut. Le vieux Ruedens voit sa maison, renommée depuis trois siècles, décliner de jour en jour; la concurrence étrangère précipite sa ruine ; il va céder, lorsque son fils Roland, révenant d'Amérique, tout animé de l'esprit moderne, prend la direction des affaires, relève les courages abattus, engage la lutte contre les firmes rivales avec des armes mieux trempées, reconquiert peu à peu la clientèle qui s'en allait et rappelle à lui la fortune fuyante.

Réduite à cette simple affabulation, l'idée serait banale. Elle se

fortifie d'une autre lutte que doit livrer l'homme de travail, celui qui veut « vaincre tout », - la lutte contre la douleur. Roland a ramené d'Amérique une femme, qu'il adore. Mais, tout entier à son travail et à son ambition, il a négligé l'âme faible de sa compagne. Celle-ci se laisse prendre aux discours d'un oisif, d'un dégénéré, le frère même de son mari. L'intrigue est découverte par le vieux Ruedens. Affolés, les amants courent, ia nuit, se noyer dans le fleuve. Roland apprend son malheur au moment même où le navire qu'il vient de construire, et qui consacre enfin son triomphe, va prendre la mer... Tout était en fête, et voilà le Destin qui le frappe au cœur d'un coup mortel. Le désespoir menace de le terrasser... Mais non î qu'importe la souffrance ? Il vaincra la douleur, comme il a vaincu tout le reste. Le soleil se lève; les fanfares de fête éclatent joyeusement. Il ne reniera point le fruit de tant d'efforts. C'est bien la victoire, la victoire tout entière, que salue l'aube nouvelle.

Entre des mains expertes, ce sujet aurait pu donner lieu à une œuvre puissante et forte. La très louable sobriété de l'auteur va malheureusement jusqu'à une certaine sécheresse. La préoccupation trop visible du symbole, loin de donner à la pièce une signification plus saisissante, lui a enlevé de sa spontanéité et contribue à l'alourdir de voiles inutiles. La vieille horloge à laquelle le père Ruedens, aveugle, travaille avec ardeur pour lui rendre le mouvement, allégorise les rouages usés d'un passé que la routine essaie de ranimer; le navire Victrix, dont les mâts se dressent vers le ciel, représente les aspirations de la jeunesse et ses rêves d'aventure; il n'est pas jusqu'aux ombres de la nuit enveloppant les heures tragiques, le sommeil trop confiant du héros, les rayons du soleil et les trompettes triomphales, qui ne fassent image dans la pièce. Tout cela serait charmant, dans son ingéniosité un peu naïve, si la recette n'en était déjà un peu vulgarisée. Le symbole est une très belle chose, à condition qu'il surgisse, tout naturellement, de l'action elle-même. Les drames dTbsen sont pleins de symboles; mais Ibsen (il l'a déclaré du moins, à diverses reprises) n'a jamais songé à les y mettre : ils y sont venus tout seuls ; ce sont les commentateurs qui les y ont découverts. Ceux de M. Van OÔel ont été forgés à la sueur de son front.

Une coïncidence évidemment toute fortuite, du genre de celles que nous avons signalées plus haut, à propos d'autres œuvres, a fait qu'à l'heure même où M. Van Offel publiait sa Victoire en

volume, avant qu'elle fût représentée, le Théâtre Antoine jouait, à Paris, une pièce de M. Emile Fabre, intitulée Les Vainqueurs, dont le sujet, au fond, est identique. Il s'agit, là aussi, de tout ce que cachent de douleur et de misères le triomphe des heureux et la victoire de l'ambition. Seulement, l'action se passe dans un milieu très différent et la pensée s'accorde étroitement avec celui-ci. Ce n'est pas le monde honnête, laborieux et modeste de la Victoire, l'intérieur patriarcal, les mœurs simples de la vieille cité du Nord : c'est le monde enfiévré et artificiel de Paris, l'atmosphère de la grande ville, où s'agitent mille passions. Le héros a, lui aussi, juré de vaincre; il conquerra le pouvoir, il deviendra ministre .. Et, soudain, le Destin s'acharne contre lui; la honte, le déshonneur le guettent. Mais il ne se laisse point terrasser ; il est sans scrupules, et son cœur s'est bronzé; à l'instant même de son triomphe, il apprend, comme le héros de M. Van Offel, la trahison de sa femme, qu'il négligeait, lui aussi, dans la bataille, et la mort de son fils, tué en duel par son propre ennemi... N'importe! D'un cœur léger, il recueillera le fruit de la victoire.

C'est, dans les deux pièces, la même pensée... M. Fabre l'a mise mieux en relief. Ce que le jeune armateur de M. Van Oftel nous laisse deviner seulement, dans la rapide minute où le malheur le fait hésiter à poursuivre la lutte, les personnages de M. Fabre le disent, à mesure que se dressent les obstacles, dans une progression tragique où s'atteste l'art plus ferme du dramaturge français : « Il y a des gens qui nous croient heureux, qui nous envient sans doute .. S'ils les voyaient, ces vainqueurs pitoyables qui gémissent et se frappent la poitrine ! S'ils savaient ce qu'il nous a coûté pour arriver où nous voulons !... » Et ailleurs : « Est-ce qu'on est vainqueur dans une bataille quand on a des pitiés et des peurs? C'est l'excuse de la beauté de nos luttes furieuses pour l'argent et la gloire, que nous y mettions en enjeu notre vie. »

Dans Une Nuit de Shakespeare, M. Van Offel, moins préoccupé de symboles, a atteint beaucoup plus sûrement à l'émotion. Il y a atteint par les moyens les plus simples et les plus sûrs. Au fond, il y a là peu de chose, et peu de très nouveau aussi. Un poète ignoré, méconnu, est amoureux d'une belle courtisane. Pour pénétrer auprès d'elle, — car elle est peu accessible, et il est pauvre, — il ne trouve rien de mieux que de s'associer avec un voleur, qu'il accompagnera dans son expédition nocturne. Une fois dans la place, il

chasse le voleur et déclare à la belle sa flamme. Il est éloquent; on l'écoute; il touche à la félicité, lorsque la garde survient, amenée par l'amant en titre ; il est arrêté, et sa galante aventure semble terminée... L'art le consolera de ses mécomptes; il a le cerveau plein de chefs-d'œuvre... Qu'importe l'amour?... Mais l'amour guettait et lui ouvre les bras... Il s'y précipite, doublement glorieux.

Ce thème de l'art et de l'amour, tour à tour ennemis et alliés, avait inspiré bien des œuvres déjà. Il est de ceux, éternels, qui dicteront encore au cœur des poètes plus d'un hymne vibrant, passionné ou douloureux. M. Van Offel y a dépensé une chaleur communicative, entraînante parfois, et un beau lyrisme. Mais il l'a rendu surtout précieux par la personnalité du héros qu'il n'a pas craint de mettre en scène. Ce héros n'est pas un personnage quelconque : c'est Shakespeare. Et c'est à évoquer cette grande figure, à la faire vivre sous nos yeux, que ses efforts se sont portés principalement. Sa pièce en a pris tout de suite une portée plus haute ; et l'intelligence, je dirais même la fidélité de l'évocation, y a ajouté une valeur non seulement psychologique, mais historique, qui en augmente l'attrait.

Le Shakespeare de M. Van Offel est, en effet, très conforme à ce que nous croyons savoir de l'existence aventureuse de l'auteur à'Hamlety grand buveur d'ale, grand coureur de filles, ami de gens peu recommandables, et plus d'une fois collaborateur de leurs exploits louches. Acteur de bas étage, apprenti, figurant peut-être, victime des brutalités de la foule et des duretés des magistrats, il a exhalé lui-même dans ses vers la misère de son état. « J'ai erré à l'aventure, dit-il, et j'ai fait de moi un bouffon, exposé aux yeux du public, ensanglantant mon âme et vendant à vil prix mes plus chers trésors. » Que d'affronts ! que de dégoûts ! Shakespeare s'en consolait par ses bonnes fortunes. L'aventure imaginée par M. Van Offel est du genre de celles que l'on conte. Un comédien, qui jouait Richard III, ayant rendez-vous avec la femme d'un bourgeois de la Cité, « Shakespeare le devança, fut bien reçu et était à son affaire quand arriva l'autre, auquel il fit répondre que Guillaume (William) le Conquérant était avant Richard III ». Avec quelle fougue il a dépeint dans ses sonnets son culte pour la Beauté ! « Le doux abandon de l'amour fut le grand emploi de sa vie, a dit Taine dans son admirable Histoire de la Littérature anglaise; il était tendre et il était poète : il ne faut rien de plus

pour s'éprendre, être trompé, souffrir, et pour parcourir sans relâche le cercle d'illusions et de peines qui revient sur soi sans jamais finir. . . Il eut plusieurs amours de ce genre, un, entre autres, pour une sorte de Marion Delorme, misérable passion aveuglante et despotique, dont il ne pouvait ni ne voulait se délivrer. Rien de plus douloureux que ses confessions... C'est que ni la gloire, ni même le travail ou l'invention ne suffisent à ces âmes véhémentes; l'amour seul peut les combler, parce qu'avec leurs sens et leur cœur il contente aussi leur cerveau, et que toutes les puissances de l'homme, l'imagination comme le reste, trouvaient en lui leur concentration et leur emploi. « L'amour est un péché », Love is my sïn, disait-il comme Musset et comme Heine ; et dans ses Sonnets on démêle les traces d'autres passions aussi abandonnées, une surtout qui semble pour une grande dame. La première moitié de ses drames, Le Songe d'îifie Nuit d'été ; Roméo et Juliette ; Les Deux Gentilshommes de Vérojie^ en gardent la chaude empreinte, et l'on n'a qu'à considérer ses derniers caractères de femmes pour voir avec quelle tendresse exquise, avec quelle adoration intime il les a aimées jusqu'au bout. » Le Shakespeare de M. Van Oftel a été recréé sur ces documents-là, sans sécheresse, sans minutie. Autour de lui grouille le monde interlope et pittoresque des comédiens, des aigrefins, des coupe-jarrets et des seigneurs plus ou moins titrés, qui composaient la société d'alors. Le tableau est plein de couleur et d'animation. Et il constitue en quelque sorte le véritable sujet du drame, sa nouveauté et son intérêt. M. Van Offel, libéré des influences ibséniennes qui l'obsédaient quand il écrivit la Victoire et l'Oiseau mécanique y a affirmé ici des qualités scéniques — ces qualités de « métier », si dédaignées naguère — précieuses et rares. Il les a employées sans artifice, en obéissant simplement aux conseils de la logique et de la nature; et il a su élever son sujet au-dessus de la simple reconstitution d'une époque disparue. Il a fait de son héros le type universel du créateur luttant contre la bêtise et l'indifférence publiques. Maints détails très authentiques de l'aventure lui ont fourni des traits d'humanité générale qu'il a notés et mis en relief avec verve et avec esprit. L'action, malgré quelque inexpérience, çà et là, ne traîne jamais; elle est conduite dans une heureuse progression d'effet jusqu'à la chaleureuse et vibrante explosion lyrique de la fin, qui en paraissait devoir être l'aboutissement, mais que, par un audacieux scrupule d'auteur dramatique, respectueux de la vie, M. Van Offel a fait suivre, de façon un peu inattendue, d'un

dénouement réaliste. La pièce, brusquement, finit en vaudeville. On s'attendait au triomphe de l'art, vainqueur de l'amour, — et cela était très noble et un peu banal ; — et c'est l'amour, en somme, qui tout à coup reprend ses droits... L'art a le temps d'attendre.

PAUL SPAAK

Le théâtre poétique, le théâtre en vers, a été aussi favorable aux auteurs belges que le théâtre d'idées. Nous l'avons constaté déjà en parlant des drames d'Emile Verhaeren. Mais le plus grand, le plus durable succès qu'un écrivain belge ait remporté sur la scène a été justement une pièce en vers, Kaatje, de M. Paul Spaak. Les raisons de ce succès sont multiples : la valeur même de l'œuvre, son charme aimable, un joli rôle, des décors pittoresques — et le caractère nouveau de la pièce, qui n'avait rien de parisien.

Nous rappelions plus haut ce mot de M"® Marguerite Duterme : « Nous échouons au théâtre parce que nous sommes des peintres; nous concevons la vie en tableau,.. » M. Spaak a fait une pièce pour les peintres; il nous a parlé peinture; il nous a montré un tableau; et le public a été ravi. L'auteur l'a ému, parce qu'il était ému lui-même. Il ne lui a point fallu pour cela chercher très loin le thème de son inspiration ; il a choisi un thème purement esthétique, celui que tous les artistes et tous les critiques d'art défendent : la beauté et l'amour du sol natal, la religion patriale, le culte de l'art sincère et vrai, qui puise sa force dans ce qu'il voit, dans ce qu'il sent. Ce thème est, en son genre, banal tant il est raisonnable. Mais la poésie s'accommode volontiers de banalités, pour en faire de la beauté. Victor Hugo a écrit d'admirables chefs-d'œuvre bâtis sur des sujets qu'eût inventés Calino : « Nous sommes tous mortels » : les plus belles pages de la Légende des Siècles ne démontrent pas autre chose, en vers merveilleux.

On n'avait pas encore démontré, au théâtre, l'idée si évidente qu'exprime M. Spaak dans Kaatje, à savoir que nous devons aimer notre pays et savoir en goûter la beauté particulière. Avant de lui donner une forme dramatique, M. Spaak lui avait donné déjà une forme poétique^ dans un recueil de vers : Voyages vers mon Pays.

Ce recueil réunit, par un lien délicat et harmonieux, des poésies en apparence très disparates. M. Spaak a voyagé au loin; il a noté en vers ses impressions. La variété de ces deux sources d'inspiration a créé, sans grand effort d'ingéniosité, une opposition, d'où cette conclusion devait jaillir, tout naturellement : la patrie est plus belle, plus chère à nos yeux que tous les pays de la terre.

Cette idée, — la même exactement que celle qui fait le sujet de Kaatje, — le poète l'énonce avec la même ferveur que celle que nous retrouverons dans la bouche de ses personnages :

11 faut avoir l'émotion de sa patrie !

Il est bon pour son âme de communier

Avec le paysage intime et coutumier ;

Il est bon d'éprouver à quel point on s'enlace

Aux choses de la terre, aux hommes de sa race,

Et de sentir combien leur étreinte fervente

Rend sa force plus vigoureuse et plus vivante !

Ces vers sont comme la synthèse de la pièce ; je les extrais du poème final, Com7nunion, dont voici encore le début :

Je suis couché dans Therbe ; le soleil balaie Les nuages; je vois la mer entre les haies; J'entends battre le sol contre moi comme un cœur. Ou c'est mon cœur qui bat plus fort, dans le bonheur De sentir que le même sang, les mêmes sèves, Font fleurir à la fois mes roses et mes rêves. Je respire ce sol et j'étreins ces nuées. J'éprouve que leur vie, en moi continuée. Est le secret de mon courage et de ma force ; Que le souffle fécond dont se gonfle mon torse Est le même qui rafraîchit les champs de lin. Bat dans la voile et fait travailler les moulins. Mes yeux ont la couleur du terreau; j'ai mangé Le pain de mes moissons, les fruits de mon verger ; Le bruit que fait la mer, où les brises s'affolent. Est rude et guttural autant que ma parole ; Mes gestes sont pesants, paisibles et sûrs d'eux. Comme les mouvements du fleuve limoneux.

Et, mêlant flots, nuages et chants paternels. Mon heure passagère à vos jours éternels. Tandis que vit mon corps des forces du présent, Je sens que le passé me comble de présents ! Tout ce qui l'a rempli de musique et de flamme Chante en moi, brûle en moi, converge dans mon âme. Et malgré mon eflbrt de n'être que moi-même. C'est son cœur obstiné qui rythme mes poèmes !

Celui qui a écrit ces vers est un poète. Us nous donnent un spécimen de son écriture et la mesure de la sensibilité qui remplit non seulement ce volume^ mais l'œuvre dramatique même qui en est l'expression concrétisée, matérialisée. Fatalement, cette expression nouvelle devait se réduire à ne fournir à l'imagination de l'auteur qu'une histoire assez naïve, pleine d'invraisemblance, mais éloquente par sa naïveté même. Jugez-en. L'action se passe en Hollande, au XVII* siècle, à l'époque de la fièvre romanisante, dont l'école des petits maîtres néerlandais et celle de Rubens en Flandre triomphèrent enfin. Un jeune artiste, Jean, va en Italie pour étudier la peinture, comme faisaient tous ses confrères. Il y passe deux ans. Il en revient, aveuglé par l'éclatant ciel du Midi, et le cœur pris par un amour qui l'a grisé : il amène avec lui une Romaine, qu'il présente à ses parents comme étant sa femme légitime; ceux-ci sont d'autant plus surpris (et le public l'est également) que rien, dans la correspondance de ce fils si respectueux n'a pu faire prévoir pareil événement. Les parents accueillent le couple. Mais bientôt l'Italienne, dans ce pays du Nord qui la glace, regrette sa patrie. Elle fuit, laissant le peintre, dont elle n'était que la maîtresse, certes bien fragilement amoureuse, éploré et découragé... Mais le salut est là, tout près, sous la figure charmante de Kaatje, une petite Hollandaise, qui aime discrètement le jeune homme depuis son enfance et lui rouvre les yeux sur la beauté des choses qui l'entourent. Un rêve trompeur l'avait ébloui. Deux âmes avaient cru trouver le bonheur en des horizons étrangers, sans émotion pour elles. On ne transplante pas impunément les fleurs de leur sol naturel. L'Italienne est retournée vers le soleil; Jean retrouvera, dans la poésie des brumes et des neiges, la forme de son idéal.

Toute la grâce de l'œuvre est dans le rôle de l'héroïne, douce, timide, discrète, exquise enfin. Ce qu'elle dit est délicieux; elle

parle comme un livre ; elle explique combien les paisibles paysages de la Hollande sont beaux à dépeindre, aussi bien que le ferait un esthète; on croirait entendre M. Robert de la Sizeranne. Et même on a prétendu qu'elle était, dans la pensée de l'auteur, un réquisitoire vivant contre les prix de Rome. . . Combien cette louange est injuste ! La thèse de Kaatje, si l'on veut absolument que cette gentille personne soit un avocat ou une conférencière, ce n'est pas qu'il faut rester chez soi, mais qu'il faut ne pas rester ailleurs. La nature que l'artiste traduira toujours le mieux, c'est la nature où il est né, où il a vécu, qu'il a appris à comprendre et à aimer. Cela ne veut pas dire qu'il lui est interdit de connaître et d'admirer ce qui existe à l'étranger ; au contraire : son âme ne pourra que s'élargir et s'élever ; et, au retour, il saisira plus profondément le charme des êtres et des choses dont il est l'essence. Voilà la vraie leçon de Kaatje.

Kaatje n'est cependant pas irréprochable, surtout au point de vue du « métier ». C'est la tare nationale. Il y a bien de l'étrangeté dans l'aventure de cette Italienne, rébarbative et désagréable, dont Jean n'est que l'amant (il faut bien qu'il puisse épouser Kaatje à la fin...), et qui l'aime assez peu pour le quitter aussi facilement. Mais sans doute était-il nécessaire de donner au thème une réalisation exacte. Et je dois dire que l'impression n'en est point trop choquante, tant le thème est établi clairement, avec un pathétique touchant et une conviction auxquels le langage harmonieux de l'auteur donne un parfum de pénétrante poésie.

Je chicanerai plutôt celui-ci pour la facture de ses vers. Ils ont une chaleur, un élan, une facilité qui me rendent plus sévère sur les licences qui les déparent. Ils sont à la fois trop libres et pas assez. Les licences du vers libre, tel qu'on l'entend aujourd'hui, ne peuvent se justifier que par une variété de rythmes abondants et nouveaux, par de nouvelles conquêtes sous ce rapport. Or, le vers de M. Spaak est fidèle au rythme classique de l'alexandrin : il ne se libère que par ce que l'on considérait jadis comme des fautes, par la pauvreté des rimes, réduites souvent à l'état de simples assonances, et par les hiatus. Il rappelle beaucoup (en mieux cependant) celui de M. Fauchois. Les singuliers riment avec les pluriels; Je sais rime avec embrasser ^ fils avec luij rêves avec lèvres^ et ainsi de suite. Et les hiatus sont loin d'être toujours mélodieux. De telles «libertés », nous l'avons dit déjà, ne sont pas des conquêtes, mais des faiblesses. Que l'on n'objecte pas qu'elles sont compensées par l'absence de chevilles et par plus de richesse et de netteté dans

l'expression. L'art du vers consiste justement à savoir concilier la rime avec la raison. Hugo, Banville, Rostand, tout en respectant les règles traditionnelles, ont assoupli le vers et l'ont plié à toutes leurs volontés. C'est une lutte à soutenir. Ne pas l'affronter, c'est se déclarer d'avance vaincu. Il manquera toujours aux vers de cette sorte un motif d'être réellement admirables : la beauté plastique. Il ne sont pas plus des vers que de la musique qui s'affranchirait des règles essentielles de l'harmonie ne serait de la musique.

Après ce gros succès, M. Spaak nous a donné, pour nous permettre de reprendre haleine, deux petites pièces en un acte : La Madone et La Dixième Journée, écrites manifestement avant Kaatje. La Madone est une simple fantaisie, un poème dramatique dialogué, n'ayant aucune prétention à développer une action, à peindre des caractères, ou à défendre une idée. L'amour, l'amour le plus sensuel, en fait seul le sujet. Un moine que dévore la concupiscence, voilà un thème qui n'est pas bien nouveau. Saint- Antoine, tenté par le démon, luttait contre la tentation, et, d'après ce qu'on nous en a appris, n'y succomba point, pour ce motif sans doute qu'étant au fond du désert, il lui eût été difficile de faire autrement. Le moine de M. Paul Spaak met à succomber la meilleure grâce du monde. Il ne demande que cela. Et il faut que ce soit sa tentatrice elle-même qui l'encourage — oh ! bien facilement — à résister un peu, pour la forme; sinon, le péché ne se ferait pas attendre jusqu'à la fin du deuxième acte. Cette résistance constitue le côté charmant de l'épisode. Celui-ci est-il de l'invention de M. Spaak? Je ne le jurerais pas. Il rappelle les malicieux et galants fabliaux du moyen âge, où Ton voit d'égrillards sacristains s'énamourer de « borgoises molt mignotes et cortoises ». Les propos hardis s'y mêlent de naïve et religieuse crédulité. Le moine dont présentement il s'agit (l'action se passe en Italie, au XV« siècle) aime une jeune fille d'un amour sacrilège, qu'elle n'est pas loin pourtant de partager. Un miracle pourrait sauver son âme; mais ce miracle, hélas! le septicisme du prêtre se rend bien compte qu'il ne se produira point. Sur les conseils de la donzelle, qui, non moins sceptique, a son plan, il essaiera néanmoins. Il viendra prier la nuit aux pieds d'une statue de la Vierge; si la Vierge lui parle et s'anime, il sera guéri... C'est la jeune fille qui prend la place de la statue et qui

dit au moine des paroles d'encouragement pour sa vertu si menacée. . . Mais la voix de la Vierge est si pareille à celle de l'aimée que la parole céleste trouble le moine bien davantage... Il se précipite, dans un irrésistible élan... Et voici que la statue s'anime enfin et que la Vierge, pâmée, tombe dans les bras qui se tendent vers elle... Le miracle espéré s'est accompli... Miracle d'amour, que les vieux conteurs eussent ajouté avec joie à la nombreuse et édifiante collection des « Miracles de Notre-Dame ».

L'idée est jolie. M. Paul Spaak l'a dépouillée de toute naïveté. Malgré ses défroques anciennes, elle parle un langage tout moderne, qui ne lui enlève rien, d'ailleurs, de sa truculente hardiesse.

Non moins légère encore — dans tout les sens — est la Dixième Jour?iée, spirituel et gentil badinage. Comme dans la Madone^ l'auteur de Kaatje y dépense de délicates qualités de lettré ingénieux et adroit. En revanche, plus encore que dans la Madone et dans Kaatje^ son procédé de versification volontairement négligé s'y trouve déplacé. Il est malaisé d'admettre une pièce parnassienne écrite dans une fonne que l'école aurait naturellement condamnée. Nous admettons, à la rigueur, un peu de liberté en des sujets intimes et contemporains, comme, par exemple, la « vente après décès », dont Emile X'erhaeren, le maître de M. Spaak, nous décrivait, dans un des volumes de Toute la Flandre, les émouvantes péripéties :

Voici trois mois qu'on Ta porté en terre, Et le désir des héritiers Fut qu'on vendit jusqu'au dernier

Aux volantes enchères

Les meubles familiers

Du vieux notaire.

Mais même, quand ce sujet-là se gonfle^ le vers de Verhaeren s'élève aussi, se fait matériellement plastique :

Pourtant, que de fureurs se sont exaspérées Devant son bureau sombre, insensible et massif ! La veuve du brasseur et son fils adoptif Se sont battus, jadis, au seuil de son étude. Il est vrai que leurs poings en avaient l'habitude.

Si l'alexandrin, célébrant un brasseur et son fils adoptif, se croit

obligé à une tenue correcte, combien devons-nous estimer qu'il en a le devoir quand sa fantaisie s'exerce aux galants et précieux devis des héros du Décaméron !

Heureusement, quelques mois plus tard, M. Spaak prit sa revanche, avec, cette fois, une grande pièce, moins heureuse peut-être que Kaatje, mais tout de même fort intéressante : A Damme en Flandre.

A Damme en Flandre est, paraît-il, une pièce symbolique : tout le monde l'a dit; il faut bien le croire. Quand Ibsen faisait du symbole, c'était, comme M. Jourdain, de la prose, sans le savoir. Aujourd'hui, on fait du symbole de propos délibéré, laborieusement. Nous avions toujours pensé que, dans une œuvre dramatique, le symbole surgissait de lui-même. Ce que l'œuvre contient d'humanité générale se dégage tout naturellement de l'action, et c'est cela qui la fait véritablement symbolique. Cependant, bien que M. Spaak fasse du symbole « voulu », son symbole n'a pas l'obscurité énigmatique de la plupart des symboles, qui sont souvent des « casse-tête »; il est clair, méthodiquement ordonné et se peut suivre agréablement. C'est un plaisir de le découvrir et de l'expliquer, comme ce fut, sans aucun doute, pour l'auteur^ un plaisir de le composer. En cela on distingue parfaitement la différence qu'il y a entre un esprit latin, comme celui de M. Spaak, et un esprit germain. M. Spaak ne fait pas du symbole comme en aurait fait un dramaturge du Nord ; son symbole est à la portée de tous : il a beau paraître profond, il reste toujours très accessible.

L'originalité de A Damme en Flandre, c'est que, au lieu d'avoir un sujet unique, la pièce en a deux, qui, bien que n'ayant, à première vue, rien de commun, marchent parallèlement vers un même dénouement...

Considérons chacun de ces deux sujets; séparons-les complètement : la pièce, de toute façon, reste entière... Il y a le sujet géographique et il y a le sujet passionnel. L'un de ces deux sujets suffit à retenir, seul, notre attention et à exciter notre intérêt, sans que nous ayons même à nous inquiéter de l'autre. Chacun d'eux constitue un conflit dramatique, capable de produire en nous une émotion. Voici d'abord le conflit géographique : — Le port de Damme, florissant et prospère, s'ensable peu à peu. C'est la ruine

pour le commerce de la contrée, si quelque remède énergique n'arrive à conjurer le mal. Maitre Corneille, un des plus puissants courtiers de navires de l'endroit, combat de toutes ses forces les craintes et le découragement qui, peu à peu, se sont emparés de la population. Il a foi dans l'avenir. Il engage des négociations avec Anvers; il commande à des ingénieurs émérites les plans d'un bassin de chasse qui désensablera le chenal; il lutte désespérément... Malheureusement, ses efforts échouent un à un, et le mal, loin de diminuer, augmente à vue d'œil. La mer se retire, le port s'ensable complètement, les navires partent et ne reviennent plus. C'est la misère, succédant à l'ancienne prospérité. La rivalité victorieuse d'Anvers précipite la chute de Damme. Les maisons se ferment; les habitants s'expatrient... Maître Corneille, seul, résiste; il ne cédera pas au lâche désespoir ; il ne quittera pas son poste de combat... « Et s'il n'en reste qu'un, il sera celui-là î » Sur les débris de sa patrie, il mourra, vaincu, mais glorieux.

Ce sujet est de ceux auxquels un esprit curieux peut s'intéresser et qui peuvent suffire au développement — un peu grave, sans doute — d'une action dramatique... jNIais voici le second sujet, l'autre conflit, le conflit passionnel, tout à fait indépendant, si l'on veut, du premier : — Maître Corneille, riche courtier de Damme, a recueilli toute jeune une pauvre orpheline. Celle-ci n'est pas insensible à la douce parole d'un jeune Anversois, Pierre, et tout fait prévoir, quoiqu'ils n'en aient rien dit à personne, un mariage entre les deux amoureux, lorsque maître Corneille, arrivé à la cinquantaine, et désireux de rajeunir son foyer, propose à la jeune orpheline de l'épouser, Gertrude (c'est son nom) n'ose pas refuser : tant de bonnes raisons l'attachent à maitre Corneille; son cœur, en somme, ne s'est pas donné encore formellement à un autre ; elle peut en disposer; elle se montrera reconnaissante envers son bienfaiteur en partageant les joies tranquilles de sa vieillesse. Les voilà donc mariés. Mais un changement n'a pas tardé à assombrir le logis autrefois si prospère; les affaires ont périclité; le courtier a vu son bien-être diminuer; le luxe s'en est allé, et Gertrude songe au jeune Anversois parti il y a quelques années.,. Justement, le voilà qui revient, au bon moment, comme il sied, La flamme, qui couvait sous la cendre, se rallume tout à coup, Pierre n'a jamais aimé que Gertrude; Gertrude n'a jamais cessé d'aimer Pierre; l'ingrate destinée, qui lésa séparés, les réunit enfin; vaine-

ment Gertriide invoque-t-elle contre son cœur la pitié qu'elle doit, sinon la tendresse, à maître Corneille; Pierre insiste; Gertrude se laisse fléchir; ils fuiront cette maison de malheur... Ici, la ruine; là-bas, la richesse et le plaisir... Quelle femme hésiterait? A cet instant suprême, le mari, réveillé par le bruit, apparaît et surprend le secret... Déjà, ils franchissaient la porte : Maître Corneille les arrête; une lutte s'engage; Pierre repousse violemment le vieillard, qui tombe, et emporte sa maîtresse avec lui, comme un trophée.

Voilà donc une seconde pièce, en tout dissemblable, tout au moins en apparence, de la première. Cette seconde pièce, c'est la pièce traditionnelle d'adultère, dont le public est friand parce qu'il y est accoutumé. Elle est assurément moins neuve que la première, celle du port ensablé; elle est même d'un prosaïsme assez courant... Mais en y regardant bien, les deux pièces, tout de même, ont un rapport commun. L'idée de la mer infidèle épouse celle de la femme, « perfide comme l'onde ». L'aventure d'adultère s'adapte à l'histoire commerciale et pittoresque avec une précision quasi mathématique; et la voilà, du coup, ennoblie ! Au premier abord, la rencontre peut paraître très simple; seulement, comme l'œuf de Christophe Colomb, il fallait la trouver. Enfin, du même coup, M. Spaak découvrait son symbole. Le port qui s'ensable, c'est la vie qui vieillit; les efforts inutiles de maître Corneille contre la ruine inévitable, c'est la lutte vaine des préjugés contre l'évolution; maître Corneille lui-même, c'est la vieillesse qui s'attache au passé et meurt sur place plutôt que d'accepter les conquêtes du progrès ; Pierre l'Anversois et Gertrude, c'est la marche irrésistible vers l'avenir...

On a rappelé, à propos de A Damme en Flandre, un roman de Georges Rodenbach : Le Carillonneur , dans lequel une histoire d'amour se mêle aussi à une histoire de port ensablé. L'action se passe à Bruges, dont les destinées furent pareilles à celles de Damme; et il s'agit également là-dedans d'un brave homme qui porte à une jeune femme et à sa ville natale une commune affection. Mais, si ce roman a pu, vaguement, inspirer M. Spaak, comme la Route d'Emeraude, le savoureux roman d'Eugène Demolder, semble lui avoir inspiré Kaatjej il a du moins tiré de l'aventure un excellent parti et l'a développée, ainsi qu'on vient de voir, d'une façon personnelle, et en bon poète.

Baldus et Josina, né quelques mois après A Damine en Flandre et quatre ans après Kaatje, provient de la même source d'inspiration : l'attachement au sol natal. Cette idée, M. Spaak l'avait traduite d'abord dans un recueil de vers intitulé Voyages vers mon Pays. Kaatje était, on s'en souvient, la paraphrase d'une des plus jolies poésies de ce recueil : Communion. Une autre avait été le point de départ de A Damme en Flandre ; là encore, c'est le sentiment, tenace, irrésistible, de la fidélité au sol natal qui amenait la conclusion. Baldus et Josina se retrouve en germe dans le même volume :

L'obscurité s'effare aux cris fous des machines,

Et de grands feux, trouant les toitures d'usines,

Tremblent dans l'eau qui fuit sous les ponts invisibles.

Comme s'il avait pris le ciel entier pour cible,

Un effort haletant crible l'ombre revêche

Des coups de ses marteaux, du jet de ses flammèches ;

La force de demain pour des essors nouveaux

Flambe au cœur écarlate et or des hauts fourneaux ;

Et, «oumis à la loi d'un élan continu.

Les grands gestes précis des hommes demi-nus,

Le hérissement noir des hautes cheminées.

Les rails souples, les larges tôles laminées,

Les fers obéissants et les aciers ductiles

Me regardent passer comme un homme inutile.

Mais, sans m'inquiéter de ce farouche accueil,

Je conserve mon rêve intact et mon orgueil.

Car je sais que dans deux mille ans, s'il reste encore

Quelque chose du bruit de notre âge sonore,

C'est ce qu'en aura dit, dans l'œuvre qu'elle a faite,

L'âme émue et mystérieuse d'un poète !

Le héros de Kaatje célébrait dans ses tableaux l'impérissable beauté de sa patrie, plus belle qu'aucune terre de l'univers :

Il faut avoir l'émotion de sa patrie...

Celui de Baldus et Josina s'est consacré tout entier à la célébrer dans ses chansons. Seul, méprisé, incompris d'une foule avide de biens matériels et de jouissances vulgaires, il se considère comme plus utile à la gloire et à la prospérité de son pays que ceux qui s'engraissent de ses sueurs et s'enrichissent de ses trésors. Baldus

vit dans la joie infinie de son rêve. Mais que serait cette joie sans l'amour? Son langage harmonieux a su toucher le cœur d'une jeune fille, qui l'aime et qui l'admire. Josina s'abandonne au charme d'une parole ailée qui lui semble si douce; elle écoute les jolies choses que Baldus lui dit et lui chante, et qui murmurent à son oreille charmée comme une musique berceuse, qui l'endort... La brutale réalité vient troubler ce bonheur. La foule odieuse et aveugle conspue le génie, l'amour, l'idéal ; Jakob, le fiancé de Josina, dont Josina ne veut plus, et qu'elle n'épousera jamais, tout entière qu'elle est à Baldus, Jakob, saoul et furieux, frappe son rival d'un coup mortel. Le poète tombe... Mais, sans doute, l'amour le sauvera? Josina, la petite âme sœur en laquelle son âme s'est confiée, Josina lui apportera la consolation, le bonheur?... Hélas! l'âme sœur ne s'est pas haussée jusqu'à la sienne; elle ne l'a pas compris plus que les autres... Elle achève, sans le savoir, de le tuer. Il meurt, emportant son rêve avec lui.

Il y avait là un thème délicieux pour un poète éloquent et délicat. Ce thème a fourni à M. Spaak l'occasion des plus tendres et des plus aimables développements. Deux tableaux de sa pièce, qui en compte six, ~ le deuxième et le quatrième, — lui sont particulièrement consacrés ; c'est là que l'auteur a dépensé son éloquence un peu oratoire^ sa verve facile^ abondante et sonore. Si cette pièce, en somme, n'en est pas une, si la suite de tableaux qui la composent nous donne bien plutôt l'impression d'une succession d'images parlantes, il ne me déplairait pas du tout que l'auteur eût voulu tenter par là de substituer à la formule ancienne du drame traditionnel la forme plus libre du poème dramatique. Les théâtres de musique ne nous ont-ils pas donné, en ces derniers temps, maints exemples d'oeuvres admirables construites de cette façon, — tel le Chant de la Cloche de M. Vincent d'Indy, qui n'est aussi qu'une suite de tableaux reliés à peine par un fil invisible? Pour que ces œuvres réussissent, il suffit qu'elles soient d'une substance solide et d'un puissant lyrisme. Il nous importe peu que l'affabulation de Baldus et Josbia soit sans complication et même sans nouveauté. On l'a comparée avec raison à l'histoire de Mireille. Mais cette histoire n'est-elle pas éternelle ? N'est-ce pas, au fond, celle qui a inspiré la plupart des chefs-d'œuvre d'amour?... Un jour, quelqu'un demandait à Catulle Mendès un beau sujet de drame; Catulle Mendès lui répondit : — « En voici un, qui est incomparable : un jeune homme et une jeune fille s'aimaient; mais le père de la jeune

fille ne voulait pas... Et voilà ! » Que de fois l'a-t-on traité et le traitera-t-on encore! Il ne cessera jamais d'être nouveau. 11 nous importe peu aussi que M . Spaak se soit répété en mettant en scène le sentiment qui lui avait déjà si bien réussi dans Kaatje, puisqu'il lui a donné ici une expression différente. Ce n'est plus une vision de peintre, c'est une vision de poète, plus large, plus universelle encore, qui illumine son œuvre. Et c'est aussi le conflit non moins éternel de l'idéal et de la matière, de ce qui vole et de ce qui rampe, de l'intellectualité subtile et de la sensualité grossière, — et si nous osions, nous ajouterions : de l'élite et de la foule, de l'aristocratie de l'esprit et de la populace; mais M. Spaak peut-être ne serait pas content, et je doute que l'on joue jamais son Baldits et Josina à la Maison du Peuple. J'eusse souhaité seulement qu'il y versât, — précisément comme a fait M. Vincent d'Indy dans cet autre Chant de la Cloche, où il y a aussi en contact, avec la multitude bête, de l'amour et de la poésie, — qu'il y versât, dis-je, un peu plus de lyrisme, voire (je suis exigeant!) un peu de génie. Mettre en œuvre des idées aussi délicieusement banales que celles qui font la matière de BaldiLS et Josiiia, cela est permis aux poètes, à la condition qu'ils rajeunissent et vivifient ces vieilles idées par je ne sais quoi de fort, de personnel et d'original. L'aventure du pauvre barde solitaire qui s'enferme pour composer et pour réciter ses chansons est certainement fort touchante, encore qu'elle nous donne une bien médiocre opinion du bon peuple flamand d'autrefois, que M. Spaak affectionne à si juste titre, et elle est contée très joliment, en vers bien frappés, un peu prosaïques peut-être à cause des négligences habituelles, qui n'ajoutent rien à leur éloquence. Mais un moment arrive où l'aventure s'élève et devient pathétique, où la portée de l'œuvre, sa signification et son symbole éclatent soudain, rayonyants et décisifs, un moment où le public enfin^ qui volontiers, j'imagine, eût donné raison, si on le lui avait demandé, à la petite Josina, bourgeoisement amoureuse, avide de baisers et non de chansons, contre son rimeur, songe-creux sans le sou et sans esprit pratique, devait se sentir peu à peu ému et converti : alors, il aurait fallu des mots, des images, une flamme, quelque chose d'adorable et de divin, que l'on pressentait vaguement, que l'on a attendu, — et qui n'est pas venu... L'aventure s'achève brusquement, après un débat trop court et une lutte inutile. Le souffle a manqué au héros, à court de rhétorique. On augurait mieux de sa mort, après une vie aussi ambitieuse.

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