‹ L'évolution théâtraleChapitre 27 sur 36 · HENRI CONSCIENCE · texte numérisé non relu

HENRI CONSCIENCE

Si, maintenant, nous voulons vraiment connaître quelque chose de l'âme flamande, cherchons-la dans les œuvres d'auteurs flamands, écrites en flamand. Cette recherche sortirait évidemment du cadre de ces études, et nous n'en parlerions que pour mémoire, si l'un de ces auteurs n'avait été l'objet des mêmes honneurs qui advinrent aux Belges « d'expression française » dont nous venons de nous occuper.

Ce Flamand est Henri Conscience, un romancier dont la renommée fut, à très peu de chose près, universelle, il y a cinquante ans. Conscience n'écrivit jamais pour le théâtre, si ce n'est un livret d'opéra. Le Poète et son Idéal, dont Miry fit la musique. Mais ce n'est pas la première fois qu'un auteur n'ayant rien de « dramatique » est transformé tout à coup en dramaturge, et que l'on nous fait connaître à la scène des œuvres qui avaient été écrites pour le livre. Nous en avons vu plusieurs exemples, tels le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier, mis en pièce — très habilement et très spirituellement — par M. Emile Bergerat, et bien d'autres encore. Un « flamandisant » érudit et expérimenté, M. Hermann Teirlinck, a choisi dans le bagage de Conscience un naïf roman et en a fait quatre actes, joués, en 191 3, à l'occasion du centenaire de la naissance du romancier, sous ce titre : Le Bo7iheiir d'être riche. Titre plein d'une douce ironie, cela va sans dire ! Quel est l'auteur qui s'avisa jamais de nous dire que la richesse fait le bonheur? Il le pensait, sans aucun doute ; mais quant à le proclamer, le public ne le lui aurait point pardonné. Depuis VEinbarras des Richesses, de d'Allainval, et celui de Lourdet et Senterre, mis en musique par Grétry ; le Grégoire, du Père Ducerceau, et jusqu'au Financier

et Savetier, d'Offenbach, on savait que l'or est, pour les braves gens habitués à s'en passer, la source de tous les maux. Pour honorer l'auteur du Tribun de Gand, pour le faire connaître au public de langue française, de façon un peu inattendue, sous une forme scénique, il y avait, nous semble-t-il, autre chose à adapter qu'une œuvrette sans conséquence et peu caractéristique de son talent. Certes, je me rends compte des difficultés pratiques qu'il y aurait à tirer une pièce du Lioîi de Flandre ou du Tribun de Gand : il y faudrait un déploiement de mise en scène extraordinaire, et Victorien Sardou seul eût osé peut-être tenter l'aventure... Mais, même sans cela, il n'aurait pas fallu chercher très loin cependant pour trouver une pièce qui remplît les conditions voulues, et cela sans appeler à l'aide M. Teirlinck. Se souvient-on qu'Alexandre Dumas père adapta lui-même un roman de Conscience, non des moindres, Le Gentilhomme pauvre, et le fit jouer, à Paris, par un admirable artiste, Lafontaine, et que la pièce obtint un gros succès?

Car, chose curieuse, et piquante même à constater, la plus grande gloire, la gloire mondiale d'Henri Conscience lui vient, non de son propre pays, mais de la France. Nous ne croyons pas exagérer en assurant que, s'il est populaire même en Belgique, c'est grâce à la France, c'est grâce aux traductions françaises qui ont été publiées de ses œuvres par un éditeur parisien. Je ne dis pas qu'on n'a pas lu Conscience en flamand^ qu'on ne le lit pas encore beaucoup dans sa langue originale; il n'en est pas moins vrai qu'on l'a lu surtout en français. Il n'est personne de nous qui n'ait gardé un souvenir attendri des livres que nous lisions autrefois, sur les bancs, ou, pour mieux dire, sous les bancs du collège. Ces livres faisaient partie des bibliothèques où, le dimanche, en pension, il nous était permis de puiser. Avec quelle joie nous dévorions ces belles histoires où les exploits de nos aïeux étaient magnifiés ! Ce sont eux, bien plus que les leçons de nos maîtres, qui nous inspirèrent l'orgueil patriotique et nous mirent au cœur cette admiration sans mélange que nous avons gardée, malgré tout ce qu'on a pu nous en dire depuis, pour les héros populaires qui défendirent la liberté des communes flamandes contre le despotisme. Ici encore, il faut bien l'avouer, la langue française nous fut d'un précieux secours. Sans elle, le nom d'Henri Conscience ne raisonnerait pas au delà des frontières; et, même dans son pays, il serait peu connu.

Il semble vraiment que les événements aient vengé, sous ce rap-

port, le père de Conscience contre son propre fils. Le père d'Henri Conscience était Français : marin à bord d'un vaisseau de guerre, il avait mené une vie d'aventures; puis, échoué dans les chantiers d'Anvers, il s'était marié avec une délicate et rêveuse Flamande, qui lui donna deux fils. Henri était faible et débile. Son père lui contait ses voyages; sa mère lui contait de vieilles légendes, en flamand. Puis la mère mourut, et le père se remaria. Henri, libre de ses actions, flâne, rêve, donne libre cours à son imagination. Puis, la Révolution de 1830 éclate, et le jeune homme s'engage parmi les patriotes. Bientôt après, lui, qui avait débuté en écrivant dans des revues françaises, décide de ne plus écrire désormais que dans la langue des vieux communiers. Son père, furieux de voir son fils renier son origine et l'éducation française qu'il lui avait donnée, le chasse. Et alors, Henri s'abandonne tout entier à son sentiment. C'est le flamand qui l'attire et qui l'a conquis; c'est en flamand qu'il s'exprime et qu'il écrira; la vie qu'il a vécue, qu'il aime et qu'il a pénétrée, c'est elle qu'il veut raconter. Et il a raison, puisque c'est cela qui parle à son cœur. Mais la chance l'a favorisé; quelqu'un eut l'idée, un jour, de traduire ses gentils récits; un éditeur s'offrit pour les publier; ils plurent par leur grâce aimable, leur honnêteté, leur touchante sentimentalité, leur vérité d'observation et leur intérêt : du coup, les voilà répandus par le monde et bientôt universellement connus. Le père de Conscience, certes, n'était ni raisonnable, ni juste, en se plaignant de ce que son fils suivît son penchant naturel et préférât le flamand au français ; il n'en est pas moins évident que c'est au français surtout que ce fils doit le plus clair de sa réputation. Que de poètes flamands de grand talent, dont la renommée n'a jamais dépassé et ne dépassera jamais, n'ayant pas eu pareille fortune, les frontières de la province d'Anvers !

C'est par la sincérité de l'émotion, par la justesse de l'accent et la vérité de ses tableaux, plus évocateurs de sentiment que pittoresques de couleur, qu'Henri Conscience conquit sa célébrité. Celui qui a écrit le Lion de Flandre et le Tribun de Gand n'était pas un vain rhéteur, et je crois bien qu'en dépeignant la misère de ses ancêtres, il dut vraiment souffrir, et qu'en racontant leurs victoires, il ressentit une très réelle joie. Un peu de son âme — une âme de patriote, ardente et farouche — avait passé dans ses récits et communiquait sa flamme à ses lecteurs. Cela était trop rare, alors,

pour qu'on n'en fît point quelque cas... Depuis, tant d'événements sont venus changer la face des choses; bien des sentiments endormis se sont réveillés... Tout nous porte à croire que l'on frémira encore à des accents qui semblaient naguère sans écho, et que d'autres Consciences, plus tard, — beaucoup plus tard, — trouveront, en de pareils récits de misères et de gloire, la source de nouvelles émotions.

Page 1