‹ L'évolution théâtraleChapitre 30 sur 36 · HENRI HEINE · texte numérisé non relu

HENRI HEINE

C'est aussi une primeur que le théâtre du Parc offrit à ses habitués en représentant à leur intention, non plus un drame moderne d'auteur contemporain, mais une tragédie, très ancienne^ très oubliée, inconnue même, d'Henri Heine : Willia?n Ratclijf.

La pièce ne date pas moins de quatre-vingt-dix ans ! Voilà qui est de nature à consoler les auteurs impatients. Ne perdez pas courage, messieurs ! Toute chose arrive en son temps. Surtout gardez-vous de jeter vos manuscrits au feu ; serrez-les soigneusement ; ou bien, publiez-les eu déclarant que vous n'avez jamais rien écrit de mieux et que les directeurs de théâtre qui vous ont repoussés sont des ânes! Après quoi, mourez tranquilles : un jour viendra où ces œuvres méconnues seront tirées de l'oubli et jouées enfin.

C'est ce qu'il est advenu de William Ratcliff. Qui se doutait qu'Henri Heine avait écrit pour le théâtre? Beaucoup l'ignoraient. En Allemagne même, on l'avait ignoré pendant longtemps. Ce n'est qu'en 1861, après la mort du poète, qu'un éditeur de Hambourg, s'étant avisé de réunir ses œuvres complètes, y joignit naturellement deux tragédies datant de la prime jeunesse de Heine, et dont la première et unique édition était devenue introuvable. L'une, Almansor^ fut représentée en 1832, à Brunswick, et y fit une chute retentissante; l'autre, William Ratcliff, ne put jamais même tenter l'aventure. Depuis, on n'y songeait plus guère. En Allemagne, des étudiants avaient eu la curiosité de les mettre à la scène; mais ces exhumations n'avaient pas dépassé le cercle d'une respectueuse intimité. Le poète lui-même, en revisant ses deux tragédies à la fin de sa vie, leur avait donné la forme de poèmes dramatiques, supprimant, après coup, la division en actes et en scènes, ce qui prouvait bien qu'il avait renoncé à tout espoir. Il en préparait, dit-on, une traduction, à joindre à celle de ses œuvres complètes, dont il s'occupa, comme on sait, avec Gérard de Nerval; la mort l'empêcha de donner suite à ce projet; mais ce qu'il n'avait pu faire lui-même, Saint-René Taillandier le fit quelques années plus tard, en publiant une traduction littérale de ces deux pièces et de quelques autres «fantaisies » de jeunesse. Peu de personnes, sans doute, les ont lues.

Or, voici qu'une de ces pièces juvéniles, celle-là même qui fut rebutée partout, nous est arrivée un jour, traduite à nouveau, plus librement, en français, sur une scène régulière. Et elle n'a manqué ni de piquant ni d'intérêt.

Tout d'abord elle soulève ce petit problème comment le railleur, le sceptique, l'incorrigible ironiste que fut Henri Heine put-il écrire gravement une œuvre pareille? L'écrivit-il gravement? Tout est là... Ou son dessein ne fut-il pas plutôt de faire la parodie du drame romantique qui sévissait alors? A première vue, il semble qu'il ne puisse y avoir aucun doute à cet égard. Le sujet de William Ratcliff est trop extravagant; il réunit de façon trop évidente les multiples éléments de l'appareil romantique traditionnel, depuis la vieille folle qui prédit tous les malheurs, jusqu'aux spectres qui se dressent autour du héros dans les moments pathétiques, pour que l'auteur n'ait pas eu très manifestement l'intention de se moquer de tout cela, dont il devait sentir le ridicule. Il n'est personne qui, à première vue, ne comprenne la pièce ainsi : une bouffonnerie à froid. On a dit très justement qu'il n'y manquait qu'une chose : de la musique d'Offenbach.

Or, en tête de son manuscrit, Henri Heine écrivait, en 1823, ces mots : 4c D'une main puissante, j'ai forcé les portes de fer du sombre royaume des Esprits, et là j'ai brisé les sept sceaux mystérieux du livre rouge de l'amour. Ce que j'ai vu dans les pages éternelles, je l'ai retracé dans le miroir de ce poème. Mon nom et moi, nous mourrons, mais ce poème vivra éternellement. » Et, trois ans plus tard, il ajoutait : « J'ai cherché le suave amour et j'ai trouvé la haine amère; j'ai soupiré, j'ai maudit, j'ai saigné par mille blessures. Puis j'ai frayé nuit et jour, en tout bien tout honneur, avec la canaille humaine. Ces diverses études terminées, j'ai péniblement écrit William Ratcliff, »

William Ratcliff qsX donc une œuvre sincère, — comme son autre tragédie, Almansor, non moins outrancière dans le fond et dans la forme, et à propos de laquelle le poète disait : « Le tout est sorti de mon cœur. »

Le cœur du poète, en effet, les lui avait dictées l'une et l'autre. Et voici qui va nous aider à déchiffrer l'énigme : Tout jeune, contrarié par ses parents dans sa passion pour la littérature, Henri Heine, de famille juive, avait été envoyé d'abord dans un comptoir de Francfort, puis à Hambourg, chez un oncle richissime, le banquier Salomon Heine, pour y apprendre le commerce et la

finance. Il passa quelques années à Hambourg, sans prendre goût aux affaires ; mais il prit goût à la fille du banquier et la demanda en mariage. Il avait à peine vingt ans. Il était Israélite; l'oncle et la cousine s'étaient convertis fraîchement au christianisme; la cousine lui rit au nez, et l'oncle Salomon le mit à la porte. La destinée de Heine était fixée. Il lâcha le commerce pour le droit, se fit inscrire à l'université de Bonn et y passa son temps à écrire des vers. L'inspiration débordait de son cerveau. Il avait été blessé au cœur; il adorait toujours sa petite cousine de Hambourg; la petite cousine lui avait préféré un autre époux, plus riche et plus beau : quelle admirable source de poésie ! Cette source, renouvelée un peu plus tard par un autre amour malheureux, ne devait jamais tarir. Et voilà comment on travaille pour la postérité!...

Les premiers fruits de cette féconde douleur furent, avec de nombreux vers, les deux drames qui nous occupent. Rien ne pouvait mieux se prêter à l'exaltation d'un cœur blessé que la fougue du langage romantique, singeant la fièvre des drames shakespeariens et la fantaisie des poèmes byroniens. Henri Heine, avant d'être le sceptique moqueur que nous aimons, avait été, comme tout le monde, un disciple enthousiaste du romantisme, dont les rêves devaient plaire à sou imagination de poète. On a conservé de lui un article où il le défend avec une ardeur peu commune contre les attaques de ses ennemis : « Dans l'antiquité, dit-il, les hommes vivaient dans la contemplation des objets sensibles, et la poésie s'attachait de préférence aux choses extérieures... Mais quand se leva en Orient une lumière plus belle et plus douce; quand les hommes commencèrent à soupçonner qu'il y a quelque chose de supérieur à l'ivresse des sens, ils éprouvèrent le besoin d'exprimer, de chanter ces frémissements intimes, cette mélancolie infinie, qui est en même temps une volupté immense. Vains efforts I Les anciennes images, les anciennes paroles furent impuissantes à traduire les sentiments nouveaux. Il fallut inventer de nouvelles images, des expressions nouvelles, et celles-là précisément qui, par une secrète affinité sympathique, pussent^ à chaque instant donné, éveiller dans l'âme, comme par des effets magiques, ces émotions jusque-là inconnues. Ainsi naquit la poésie roinantique^ qui, après avoir brillé au moyen âge dans toute sa splendeur, fut plus tard étouffée par le souffle froid et dévastateur des guerres poHtiques et religieuses, puis enfin, dans les temps modernes, s'épanouit de nouveau toute gracieuse sur le sol allemand et y déploya ses fleurs éblouissantes...»

La souffrance suffit parfois pour faire d'un être très paisible un révolté féroce. Henri Heine, ulcéré, outragé, trouvait dans ce romantisme passionné des éléments d'expression pour traduire les sentiments qui agitaient son âme. Et alors, il inventa cette fable extraordinaire. Grossie et transfigurée par son imagination, elle reflétait sa propre histoire, avec un héros rebuté, comme lui-même, par une femme insensible; et ainsi, furieusement, il noya sa douleur dans le sang de ses personnages. La colère de William Ratcliff, qui se venge des dédains de la fille de Mac Grégor en tuant successivement ses différents époux, la tue ensuite, tue son père, et se tue lui-même pour finir, c'était sa vengeance à lui... Vengeance toute platonique, heureusement! Henri Heine a pris soin, du reste, de nous renseigner : — « William Ratcliff j écrivait-il un jour à son ami Immermann, c'est ma confession générale. »

Almansor, écrit à la même époque^ traduisait déjà les mêmes rancunes et la même exaltation. Là aussi, il y a une jeune Mauresque, Zuleima, qui, dans l'esprit du poète, incarnait, comme la jeune Écossaise de tout à l'heure, sa petite cousine légère et perfide de Hambourg. L'auteur ne lui ménage pas les invectives douloureuses; il maudit la frivolité de la femme, capable de préférer à Roméo lui-même un sot brillamment harnaché. — « Ne t'avise pas d'aimer avec ton cœur, fait-il dire à un de ses personnages : aime seulement d'une façon externe. Les sentiments sont de mauvais enrôleurs d'amour; paroles, grimaces, attitudes valent mille fois mieux. » Toute la pièce n'est faite que pour donner au poète l'occasion de clamer sa rancœur et sa colère. Elle lui donnait en outre l'occasion de crier sa haine contre les apostats et contre le christianisme, qui étaient certainement pour beaucoup dans son malheur, — ce qui ne l'empêcha point, très peu de temps après, de changer, lui aussi, de religion, par calcul et par intérêt. William Ratcliff n'est pas uniquement une œuvre de haine : le poète y apparaît dans le sentiment qui, d'après son propre aveu, constitue l'idée fondamentale du drame, celle d'une sorte de fatalité, dérivant à.\xfatu?n antique et mêlant la mort au délire de l'amour, — sentiment faux, d'ailleurs. Les drames fatalistes étaient fort appréciés du public allemand. Mais, malgré tout, ce qui nous rend l'œuvre précieuse, c'est moins encore cela, calculé et voulu, que ce que le poète y a mis de lui-même, son mal d'amour, sa souffrance, son mépris de la « canaille humaine », pêle-mêle avec

les divagations, les phrases ronflantes et les inventions burlesques du mauvais romantisme à la mode alors. Et dans ces invectives, ces malédictions et ces sarcasmes perce déjà l'ironie dont l'auteur d'Atta Troll se fera plus tard une arme mieux aiguisée. Elle s'affinera et n'en sera que plus dangereuse. Sous le masque railleur de l'humoriste, pleurera, toute sa vie, de la vraie souffrance. La pièce d'Henri Heine n'est qu'une longue revanche de déceptions et de blessures anciennes.

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