CATULLE MENDES
Le grand romantique, Hugo, a traîné après lui toute une descendance de demi-romantiques et de faux-romantiques. Le dernier, peut-être le plus convaincu et le plus fier, est Catulle Mendès. A vrai dire, il fut plus parnassien que romantique; mais il débuta en plein cénacle, par un drame. Justice^ qui est resté, pour l'histoire dramatique^ un document curieux et un enseignement. Il nous apporte cette preuve consolante que, si l'éducation des amateurs de spectacle n'a pas fait un grand pas, un certain progrès tout de même s'est accompli dans la mentalité des dramaturges modernes. 11 n'en est pas un, si obscur fùt-il, qui oserait, je pense, faire jouer une pièce pareille et ne se rendrait pas compte de son absurdité. Il y a trente ans elle remplissait son auteur d'orgueil; et des juges, confrères indulgents et pieux, comme Théodore de Banville, ne craignait pas d'écrire (Le National, 1877), à propos de la scène finale du drame, qui est bien la plus vide et la plus agaçante qu'on puisse imaginer : « Cette longue scène mouvementée, émouvante, pleine de surprises et de péripéties qui se passent dans la pensée et n'en sont que plus réelles, est une élégie tragique de la plus grande beauté, écrite d'un style précis dans l'idéal et dans le raffinement, et qui, à elle seule, accueillie comme elle l'a été, par mille bravos enthousiastes, eût suffit à établir la réputation d'un écrivain. On en garde dans l'esprit quelque chose comme une de ces frémissantes apothéoses que M. Catulle Mendès lui-même a su rendre visibles par la magie des mots, dans son beau ^ohm.Q ^Hespérus. » Aujourd'hui, voyez ce qu'il en reste! Cette histoire de brigands, à prétentions régénératrices, avec d'ambitieux monologues qui semblent quelque parodie de Shakespeare, dépasse en naïveté tout ce que nous connaissons. Le point de départ, la situation sociale du héros, sont des merveilles de candeur. Ce héros, un jour, a employé trois mille francs qu'on lui avait confiés, à racheter l'honneur de sa sœur. Il faut croire qu'il ne s'est pas même donné la peine d'expliquer ce qu'il a fait, très courageusement, à son patron ni à la justice, car il a été condamné à une peine infamante, dont il traîne le poids misérablement dans la vie, — ce qui ne l'a pas empêché (notez ce détail suave) d'être décoré.
Or, le hasard veut que la preuve de son crime s'étale, cinq ans après, sur le bureau même d'un notaire, possesseur d'une fille qui a juré de l'épouser, et d'un domestique, associé à un cambrioleur... Je renonce à entrer dans plus de détails. Comment pourrait-on prendre au sérieux pareilles balivernes?
11 paraît — on l'a prétendu — que ce conte fantasmagorique à pour excuse d'être du romantisme : le réquisitoire d'un poète contre les préjugés sociaux et la cruelle justice des hommes... Cela ne le rend pas meilleur. Le romantisme créa le mélo, lequel créa l'opéra (voir plus haut). On le savait déjà bien un peu. Que seraient les admirables drames de Hugo sans l'éclat de leurs vers?... Hélas! Catulle Mendès ne fut pas Hugo, et sa Justice est en prose.
Tout parnassien qu'il s'intitulait, l'auteur de Philoméla ne fit que continuer, sur la scène, avec François Coppée, le drame romantique, que continuent, à leur tour, aujourd'hui, quelques autres, M. Richepin et Edmond Rostand en tête. Le panache règne toujours. C'était pour Catulle Mendès une joie à la fois sincère et inquiète, de le voir arboré sur les œuvres des jeunes; et je ne sais si, dans la fraternité qui l'unissait à Rostand, il n'y eut pas, au fond, cachée sous d'abondantes fleurs de rhétorique, un peu de jalousie. Les deux poètes, en tout cas, aimaient à incliner hyperboliquement, en images fastueuses, leurs panaches l'un vers l'autre. On se rappelle la lettre que Rostand écrivit un jour au ministre des beaux-arts pour que celui-ci nommât son illustre confrère commandeur de la Légion d'honneur. Enumérant ses titres, « aux colonnes mêmes du journal, disait-il, il a fait porter des chapiteaux de beauté... La Muse elle-même sentira à son beau cou la caresse de cette cravate, et vous en remerciera comme d'un collier. »
La pompe de ce langage donne le sentiment d'un monde et d'un siècle disparus. Catulle Mendès n'appartenait pas à notre temps. Des œuvres comme Justice le trahissent. La Part du Roi nous le montre dans son véritable élément, en familiarité de Hugo et de Banville. Cet élément, c'était la légende, « inventée ou rénovée, la lointaine légende », où — il l'a déclaré lui-même — l'attirait une force invincible : « Ah ! les historiens dédaignent les chevaliers anciens, les preux, les héroïnes, les combats fantasques, les aventures miraculeuses ! Eh bien, prenons tout entier ce passé fabuleux qu'ils répudient! C'est un trésor brut que nous saurons transformer en parfaite richesse. »
En proclamant avec tant de conviction le Rêve, Catulle Mendès
rêvait aussi... Il ne donna jamais que l'apparence, tout artificielle, de l'avoir atteint, avec beaucoup de mots, de jolis mots, précieusement assemblés, bien plus qu'avec un peu de réelle poésie.
On raconte que, arrivant à Paris, très jeune, plein d'espoir, il alla soumettre à Henri Murger quelques manuscrits, accompagnés d'une lettre de recommandation d'un ami commun. Murger déchira ses manuscrits et le renvoya, avec une paternelle indignation.
— Voulez- vous me f... le camp dans votre pays, tout de suite, gamin ! lui cria-t-il, et ne jamais revenir!... Savez-vous pourquoi j'ai déchiré vos manuscrits? Parce que vous avez peut-être du talent; je n'aurais pu m'empècher de vous le dire, et j'aurais été cause d'une vie affreuse — et inutile... Allons, allons, repartez aujourd'hui même, si c'est possible. Allez-vous-en!... Un autre vous dira : « Mais c'est très bien ! c'est très bien ! il faut travailler, jeune homme... » Oh! les criminels! N'ayez pas de talent du tout, c'est la grâce que je vous souhaite i
Et il poussa vers la porte Mendès, qui s'enfuit, affolé.
Murger devinait juste : Catulle Mendès avait du talent, beaucoup de talent. Il l'appliqua à tous les genres, impitoyablement. Ah! comme on donnerait tout ce talent pour une petite parcelle d'émotion !