THEOPHILE GAUTIER
J'hésite à parler ici de Théophile Gautier. Je ne sais s'il aima jamais beaucoup le théâtre. Son lyrisme l'en défendait. Du moins, parmi toutes les formes du drame, est-ce la forme musicale qu'il préféra. S'il avait eu le génie de la composition, il eût écrit peutêtre d'incomparables opéras. Il se contenta d'inventer quelques scénarios et d'être un des premiers et des plus ardents propagandistes de Wagner. Tous les poètes et tous les peintres ont adoré la musique de Wagner, principalement parce qu'ils ne la comprenaient pas et, ensuite, à cause de son coloris violent et savoureux. C'est ainsi que Théophile Gautier admirait le maître de Bayreuth. Ses impressions, publiées dans le Moniteur universel, sur le Tannhàuser, qu'il avait entendu à Wiesbaden en i857, dépeignaient le compositeur comme un musicien nullement novateur, « remontant
dans le passé vers les sources de la musique », et son ouvrage comme un opéra « plein de fugues, de contrepoints fleuris, de canons exécutés avec beaucoup de science, où rien n'est échevelé, et dans un désordre apparent, venant de l'absence du rythme carré, que le maître écrit de parti pris, de même qu'il s'abstient de moduler ». Au surplus, l'audition du Taimhàuser n'avait troublé aucunement l'impassible poète. Plus tard, il continua de l'admirer, parce qu'il avait commencé ; et l'admiration passa dans sa famille comme un héritage.
Théophile Gautier avait un gendre, Emile Bergerat, poète aussi, qui, un jour, s'avisa d'écrire l'œuvre que son illustre beau-père aurait pu faire, mais qu'il n'avait point faite. Il tira une pièce du Capitaine Fracasse. Le roman de Gautier avait deux volumes ; la pièce a sept tableaux. D'un très amusant récit de cape et d'épée, en prose, Bergerat fit une « comédie héroïque », en vers, pleine d'esprit, d'entrain et de fantaisie, et qui peut être considérée, non comme une imitation servile, mais comme une œuvre originale. Théophile Gautier eût été, certes, très capable de l'écrire lui-même; mais je ne sais s'il se fût mieux acquitté d'une tâche difficile.
Cette pièce, pourtant, ne manquait pas à sa gloire. Sa gloire, ce sont ses vers; et, dans sa prose, c'est Mademoiselle de Maupin.
Ce prestigieux roman illumine toute son œuvre et toute sa vie; il synthétise toute sa pensée et tout son idéal. On connaît la fière déclaration de Gautier dans la préface de Madefnoiselle de Maupin : « Je renoncerais très joyeusement à mes droits de Français et de citoyen, pour voir un tableau authentique de Raphaël ou une belle femme, la princesse Borghèse, par exemple, quand elle a posé pour Canova, ou la Julia Grisi, quand elle entre au bain. » Le culte de la Beauté lui était préférable à tout. Et qui voudrait lui donner tort? Tant de laideurs, autour de nous, excitent notre dégoût; que deviendrions-nous si un peu de beauté, de temps en temps, ne consolait nos regards attristés, comme un voile d'illusion charmante et radieuse, qui nous rattache à la xie et nous cache la mort qui vient à grands pas?... « C'est un Grec du temps de Périclès, a-t-on dit de Théophile Gautier. Et il poussait volontiers sa théorie jusqu'au paradoxe. Il appréciait le talent d'une cantatrice, mais il la voulait belle avant même que d'être artiste parfaite. Il ne cachait pas son vif déplaisir à la voir froncer ses sourcils et contracter sa bouche pour lancer quelque note élevée. « Nous aimerions mieux, déclarait-il, qu'elle manquât la note et gardât son contour dans
toute sa pureté. » M^^^ Falcon avait perdu sa voix. Après un long repos, elle remonte sur la scène ; Gautier va l'entendre : la voix de l'artiste, hélas! n'était plus qu'un écho de ce qu'elle était auparavant; mais Gautier s'en console; il a retrouvé M"^ Falcon toujours jolie; cela lui suffit : « Sa beauté est sauvée, écrit-il; qu'importe sa voix? » Et il ajoute triomphalement : « Notre grande peur était qu'elle n'eût maigri, que ses dents n'eussent perdu de leur blancheur, ses yeux de leur éclat : il n'en est rien. »
Théophile Gautier, en s'exprimant ainsi, était-il sincère, ou bien fallait-il voir dans ces jugements, que l'on trouverait étranges aujourd'hui, un peu d'ironie? Rien ne nous autorise à ne pas le croire sur parole. Et ce qui le prouve, c'est l'exagération même parfois, de son intransigeance. Dans la beauté, il considérait seulement la pureté, la régularité des formes et des traits : ce que nous entendons par « la physionomie » lui échappait. Son idéal se limitait à une perfection plastique, d'oii l'expression pouvait aisément être bannie. Il détestait, dans un visage de femme, le sourire. « Le sourire, disait-il, ne se trouve jamais sur les bouches de marbre des déesses antiques; il produit une crispation qui détruit l'harmonie des lignes : les joues ballonnent, les coins du nez se plissent, les yeux font patte d'oie, les lèvres se brident, s'amincissent et s'allongent. Rien n'est plus contraire à la beauté. Une belle femme doit garder son masque immobile : le manège des yeux suffit pour l'animer. »
Ah ! que voilà, chez un poète, des idées fâcheuses! Contester le charme d'un sourire féminin, quel blasphème! L'ignorer, quelle infortune!... Gautier n'admettait, chez la femme, que le «manège des yeux », — comme si la bouche pouvait, pendant que dure ce « manège », rester indifférente, elle qui, bien au contraire, l'inspire et le dirige ! Pour condamner aussi injustement cette chose exquise entre toutes qu'est le sourire d'une belle fille, il n'avait donc jamais vu que la grimace prétentieuse, figée, apprêtée, des vieilles coquettes de comédie quémandant un regard ou minaudant devant leur miroir? Il ne connaissait donc pas cette lumière de l'âme, éclairant soudain un jeune visage, l'enveloppant de douceur, le nimbant de rayons, et tout ce que peut exprimer tour à tour de tendresse et de séduction, de malice et d'esprit, l'éclat troublant de lèvres roses qui s'entr'ouvrent, comme une fleur de vie, sous la caresse de deux jolis yeux?... Gautier jouait vraiment trop mal son rôle de « Grec contemporain de Périclès » : Périclès l'eût sifflé, je gage, et « ces
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dames de Corinthe », pour le punir, lui eussent fait passer un très mauvais quart d'heure... Sa théorie de la beauté «immobile», à l'usage des déesses, dépassait un peu les bornes permises à un Grec du second empire. Il est possible, il est même certain, que la beauté sans le sourire est de la vraie beauté, harmonieuse et majestueuse; mais la beauté avec le sourire s'appelle, en France, la Grâce, et ce n'est pas à un Parisien qu'il appartenait d'oublier qu'elle est « plus belle encore que la Beauté ».
ALEXANDRE DUMAS Fils
Faut -il considérer Alexandre Damas fils comme un romantique? Ce n'est, en tout cas, ni un classique, ni un naturaliste... Il sert de trait d'union entre les écoles; et il a été, pendant vingt ans, lui-même, toute une école.
Cette école a vieilli. Et Dumas fils n'a pas échappé à l'outrage des ans. Ses pièces les mieux conservées paraissent avoir changé peu à peu d'allure et de caractère. Le Fils iiatiirel, UArni des Femmes, qui ne sont pas les moins bonnes, nous semblent aujourd'hui toujours intéressantes, sous leurs cheveux gris, mais surtout amusantes, pas davantage.
Je crois que cette impression n'est pas précisément celle que Dumas fils ambitionnait. Il avait mis, dans ces deux pièces, comme dans ses autres comédies, des intentions plus hautes. Elles appartiennent déjà à la période de son talent où, pas encore conquis au symbolisme, il commençait déjà pourtant à moraliser. On a peine à croire aujourd'hui qu'elles aient pu soulever, il y a cinquante ans, des colères et des indignations, que \ Ami des Femmes ait été qualifiée, le soir de la « première », de « dégoûtante », qu'on ait blâmé « l'audace de ses recherches » et que le Fils naturel faillit ébranler l'édifice social sur ses bases. Elles ne sauraient plus fâcher personne, non pas tant parce que «nous en avons vu bien d'autres» depuis, mais parce que leur audace et leur immoralité n'ont décidément rien defFrayant. Les épouvantails de Dumas sont des loques éclatantes qui s'agitent au vent sur un bâton : elles n'ont
jamais fait peur qu'aux moineaux. Seulement, ce sont de jolies loques, de couleur pittoresque, faisant bien, au soleil, dans le paysage. Les moineaux eux-mêmes ont reconnu qu'elles n'étaient pas dangereuses : ils viennent se percher dessus et y faire leur nid.
UAfnides Femmes n'est autre chose qu'une pièce très habilement faite, — un vaudeville supérieur », comme on l'a appelé. Ce n'est assurément pas ainsi que l'auteur l'entendait. Il avait incamé dans son héros, le marquis de Ryons, ses plus amères théories sur l'instabilité et la fragilité des femmes. Car Dumas s'imaginait, de bonne foi, connaître les femmes mieux que personne, — tous les genres de femmes, la femme honnête, la femme de foyer, la femme de temple, la femme de rue, la vierge même. Toutes ces variétés féminines, il les avait réunies dans le personnage de M"^ de Simerose et il les avait mises en présence de leur juge, M. de Ryons, c'està-dire lui-même. Ce M. de Ryons est un homme insupportable et très mal élevé. Pour pouvoir dire aux femmes tout le mal qu'il en pense, Dumas lui a donné des allures et un ton qui le feraient mettre à la porte des derniers salons où l'on cause.
Les théories de Dumas ne furent jamais que des paradoxes et de la mauvaise humeur, heureusement spirituelle. Autrefois, M. de Ryons, libertin, bluffeur, presque goujat, paraissait révoltant; aujourd'hui que l'on nous montre sur la scène des hommes encore plus mal élevés que lui, il n'a, aux yeux du public, rien de choquant; nous le trouvons divertissant, et cela nous suffit. Nous ne songeons même pas à rechercher les causes de cet acharnement de Dumas à l'endroit des femmes, ces « anges de rebut ». Il faut croire qu'elles lui firent beaucoup de mal, et méritèrent peu sa reconnaissance.
Dans l'œuvre d'un écrivain, il faut toujours commencer par chercher ce qu'il y a mis de lui-même. \J Ami des femmes ^ et, plus encore, le Fils naturel, peuvent nous renseigner sur l'âme de Dumas. Ils nous montrent cette âme un peu compliquée, et faussée par une singulière éducation. Alexandre Dumas nous a raconté les débuts de sa vie dans la préface de la Femme de Claude. Enfant naturel, soumis par cela même à cette loi qu'il n'a cessé de combattre et qui permet aux pères de se soustraire, si bon leur semble, à leurs obligations; ayant, comme il le dit, tous les devoirs des autres hommes sans en avoir tous les droits, il ht son entrée dans l'existence, portant en lui une somme de méfiances et de ressentiments
qui durent nécessairement cuirasser son caractère pour la bataille de chaque jour qu'il allait livrer, mais lui donner aussi une tournure anormale. Ses premières armes de jeune homme ne furent pas celles de tout le monde; dès ses débuts, il fut mis en présence de tout ce que Paris possédait de galant; ce fut dans ce milieu-là qu'il fit son éducation. Il y vit des comédies, des drames, des romans, s'agiter et se dérouler sous ses yeux; il assista à des scènes tour à tour tragiques et écœurantes, bouffonnes et funèbres. Quel apprentissage ! 11 lui en coûta gros ; mais tout s'arrangea pour le mieux : les pièces de théâtre qu'il se mit à composer lui servirent à payer les dettes de cet apprentissage. L'amour lui dicta la Dame aux Camélias; la souffrance lui dicta Diane de Lys. Puis sont venues ses autres œuvres, qui, pour la plupart, ont été conçues dans l'état de crise nerveuse qui a suivi ces premières sensations, qui les a émoussées peu à peu et a fini par une sorte de réaction violente, par un scepticisme railleur et froid à travers lequel il a vu désormais et invariablement la société. « Le scepticisme, a dit quelqu'un, n'est que de la sensibilité envenimée.» Alexandre Dumas écrit bien moins comme un homme qui n'aurait jamais eu d'illusions, que comme un homme qui les aurait toutes perdues. Dans chacune de ses créations, on sent l'amertume, la fatigue du cœur^ qui exagère et assombrit les objets par habitude et, dirait-on aussi, par plaisir. Il semble que l'auteur veuille se venger du bonheur perdu en refusant tout bonheur même aux êtres imaginaires qu'il produit, en niant toute félicité et toute joie, en faisant la femme cruelle, mauvaise, traître à l'amour et à la foi jurée, parce qu'un jour une femme lui aura été cruelle ou l'aura trahi.
Malheureusement, je ne sais quoi empêche cette souffrance et ces désillusions d'être sympathiques. Elles manquent de sincérité et font étalage de trop d'esprit. Chez Dumas, l'esprit a tué le cœur. S'il a aimé, s'il a souffert, à peine nous en a-t-il donné l'impression que, bientôt, il s'emploie à l'effacer. Deux fois seulement, dans son théâtre, il a poussé des cris vraiment humains : dans la Dayne aux Camélias et dans le prologue du Fils naturel. Dans tout le reste, aucune émotion communicative ne palpite et ne nous pénètre. C'est que, en réalité, Dumas n'a pas connu les épreuves dont les maîtres fortifièrent leur génie. J.-J. Weiss a écrit là-dessus, dans le Théâtre et les Mœurs, une page vibrante, qu'il faut lire : « Il ne suffit pas de beaucoup de talent, dit-il, il faut avoir encore longtemps souffert de l'égoïsme et de la sottise humaine avant d'essayer
de les peindre. Qu'on parcoure la vie de nos grands comiques : la comédie forte a été pour eux un besoin tardif, un triste fruit de la maturité. C'est vers quarante ans, leur jeunesse flétrie, leurs espérances brisées, que la plupart d'entre eux se sont jetés sur la scène, armés de leurs douleurs. Figaro nous a dit leur mot, à tous : ils rient de tout de peur d'en pleurer. Chacune de leurs œuvres est une plaie saignante. Celui qui n'a point mangé son pain dans les larmes, celui qui n'a point consumé ses nuits dans les insomnies de l'amour trompé, dans le chagrin des légitimes ambitions déçues, dans la colère des affronts dévorés, celui-là ne vous connaît point, rire si cuisant et si doux^ ô puissance du ciel, ironie, qui console et qui venge! Où M. Dumas l'eût-il apprise? A-t-il, comme Molière, dix ans traîné son génie dans les provinces, et porté dix ans le poids si lourd de l'obscurité? Comme Lesage, commis de finance, s'est-il vu priver de son emploi et rejeter sans ressources dans les hasards de la vie par je ne sais quel cuistre inspecteur des fermes, sous prétexte sans doute que son écriture était dérisoire et que ses additions n'avaient même pas le mérite de la propreté? Est-il tombé, sans transition, comme Gresset, du nid des bons cœurs parmi les intrigues d'un monde méchant? A-t-il lutté avec la misère, comme Piron, ou comme Beaumarchais, avec la calomnie? Lui a-t-il jamais fallu s'humilier pour vivre? lui a-t-on jamais préféré Trissotin? A-t-il connu
Les protégés si bas, les protecteurs si bêtes ?
A-t-il pleuré des trahisons d'une Armande uniquement aimée? Non. Tout a été pour lui chemin de fleurs. Tout lui a souri, la gloire, la fortune et le reste. Les dieux, les sombres dieux, qui versent à flot l'inspiration comique dans les cœurs déchirés, ne l'ont pas marqué de leur sceau. S'il est vrai que Diane de Lys eût reçu l'écho discret d'une passion qui aurait agité sa jeunesse, c'est justement une de ces passions brillante^ qui ne laissent, en s'éteignant, que des souvenirs poétiques. Pour la baronne d'Ange, pour Jean Giraud, pour M. Sternay, qui ne voit qu'ils représentent des monstres, que M. Dumas a regardés, d'un œil curieux, passer à côté de lui, mais dont la griffe ne s'est pas enfoncée dans ses chairs? Mépriser, M. Dumas ne le sait que trop. Frapper de ces coups, vivement visés, qui cinglent à sec, il le peut. Il n'a point le vrai signe, le secret des secrets, l'amertume sanglante, cette amertume
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qui pénètre, ravage et dissout les vices qu'elle attaque, et dont il y a une goutte jusque dans le plus inoffensif de nos poètes comiques, dans celui qui avait le plus soif « d'en revenir bien vite aux bonnes gens ».
Cette page date de 1858; c'était au lendemain du Fils naturel^ et bien avant \ Ajni des femines . Les paroles de Weiss se confirmèrent pleinement. A mesure que l'évolution de Dumas se prononçait, son talent se faisait de plus en plus artificiel, de moins en moins humain, appuyant sur des faits parfois éclatants de réalité, sur des programmes d'idéal, de logique et de vérité, des constructions bizarres et paradoxales, peuplées de fantoches. Si jamais on pouvait s'attendre à voir la cause des enfants naturels bien défendue, c'est par lui. Elle lui tenait au cœur. Et elle était liée à une autre, à laquelle il s'attacha constamment, depuis la Dame aux Camélias jusqu'à Denise y celle des filles séduites. L'histoire du Fils naturel est célèbre. On raconte que d'Alembert, parvenu à la gloire, refusa de se laisser reconnaître par sa mère, M"^ de Tencin, qui l'avait abandonné et qui songea seulement à lui le jour où elle pensa qu'un tel fils lui ferait honneur. Dumas rendit cette histoire authentique plus saisissante encore en donnant à la mère un rôle de victime, naturellement sympathique, et eu opposant au fils repoussé un père sans entrailles. Mais, ce fait vrai, au lieu de lui donner les développements humains qu'il comportait, au lieu d'en faire la base d'une thèse solidement défendue contre une iniquité sociale, il l'a travesti en une fable ridicule qui détruit toute la portée du plaidoyer, avec, d'une part, un père monstrueux, et, de l'autre, un fils phénomène, qui sauve l'Europe et que l'on s'arrache, tant il est glorieux^ intelligent, beau, riche et adoré. Qui, dans ces conditions, ne voudrait être enfant naturel?
Or, toutes ces maladresses, tout ce romanesque, toute cette invraisemblance, tout ce qui, jadis, excitait la colère et la réprobation du public, agacé par le ton doctoral et cassant de l'auteur, sont, aujourd'hui, à peine remarqués; rien de tout cela ne choque plus, parce que l'éloquence de Dumas ou bien n'enfoncerait que portes larges ouvertes, ou bien qu'elle est trop manifestement fantaisiste pour être prise encore au sérieux. \J Ami des Femmes^ aujourd'hui, ne saurait indigner aucune spectatrice; il n'en est aucune qui ne trouve très drôles les boutades de M. de Ryons à l'adresse du beau sexe, les absurdités du Fils riatiirel intéressent tout le monde, comme celles d'un roman-feuilleton; et nous
LES ROMANTIQUES. 8l
prenons à rire, en écoutant Y Ami des Femmes y et à pleurer en écoutant le Fils naturel, le même plaisir que nous eussions trouvé à quelque pièce ingénieusement comique ou sentimentale des bons faiseurs Scribe ou Sardou, aussi bien bâtie, aussi habilement conduite, mais moins bien écrite, et de moindre esprit.
Dumas fils survivra par la qualité de son métier dramatique et de son style. Sans la forme, il n'est pas d'œuvre durable. L'auteur du Demi-Monde se croyait un grand moraliste; et certainement on peut lui rendre cette justice qu'il a aidé à l'évolution du théâtre moderne vers r« Idée», si chère à nos contemporains; le premier, il a mis sur la scène autre chose que des caractères et des passions : il a préparé le théâtre social. Mais tout cela n'aura, dans l'admiration de la postérité, que la valeur d'un document : ce moraHste serait vite oublié s'il n'avait été doublé d'un écrivain.