ERCKMANN-CHATRIAN
Nous voici au seuil du naturalisme. Les pièces et les romans d'Erckmann-Chatrian sont de véritables « dates » dans l'histoire littéraire.
Après trente ans, nous avons revu les Rantzau... La pièce, que l'on croyait tombée dans l'oubli, a gardé sa fraîcheur et sa force, par sa simplicité et la justesse avec laquelle elle exprime des sentiments éternels, dégagés de tout héroïsme, dans un milieu très bourgeois. Mais elle a beaucoup plus que l'intérêt que mérite sa valeur littéraire : elle rappelle, avec VAmi Fritz, des mêmes auteurs, ime heure critique de la scène française, un moment grave de l'évolution théâtrale contemporaine.
Les Rantzau suivirent d'assez près l'apparition au théâtre de \ Ami Fritz. Et Y A7ni Fritz, à la Comédie- Française, eut l'importance d'une véritable révolution. Les deux pièces s'inspiraient d'un même idéal, honnête, sain, un peu terre-à-terre, et foncièrement patriotique. Il nous est assez difficile aujourd'hui de nous imaginer que des œuvres aussi inoffensives aient pu troubler à ce point les esprits et que des hommes aussi paisibles que l'étaient Erckmann-
Chatrian aient passé alors pour révolutionnaires. Ils avaient, dans leurs « romans nationaux », écrit l'histoire contemporaine d'une plume honnête et sincère, ne craignant pas de montrer les misères de la guerre, parlant le langage du peuple, traduisant son âme tendre et familiale, le montrant attaché à sa terre natale et à son foyer. Ces peintures, fortifiées de documents vrais et exemptes de panache^ étaient si nouvelles qu'elles semblaient presque subversives. On accusa Erckmann-Chatrian d'avoir affaibli^ chez les Français, l'esprit militaire. On faillit les accuser d'être les auteurs des désastres de 1870 ! Et ils durent se défendre ; ils durent déclarer qu'ils s'étaient élevés, non contre la guerre sainte, qui arme le bras des citoyens pour la patrie menacée, mais contre la guerre de conquête, injuste et barbare.
Pour bien montrer leurs intentions et préciser leur pensée, ils composèrent même un drame^ un drame militaire à grand spectacle, bravement intitulé La Guerre. On y voyait passer de longues théories de blessés; des frères ennemis se battaient l'un contre l'autre ; un père tuait son fils, que sais-je encore ! C'était d'une éloquence un peu soulignée, mais éclatante. Et l'on discuta avec passion. Jules Lemaître, nationaliste en herbe, répondit au réquisitoire d'Erckmann-Chatrian contre la guerre par une plaidoirie brillante : « Si la guerre est horrible, s'écriait-il, elle est aussi bienfaisante. La guerre, en abaissant subitement le prix de la vie humaine, nous rend moins malaisé l'effort de préférer à la vie même, selon le mot du poète, tout ce qui fait qu'il vaut la peine de vivre {viveiidi causas). Le courage devient presque facile quand il s'impose brutalement, comme une nécessité, et quand le meilleur parti qui s'offre, même au timide^ est d'être brave. Or^ toutes les vertus se ramènent au courage, même la bonté. La guerre élève et purifie les âmes. En nous arrachant du nid de mollesse et de lâches habitudes où nous étions installés, elle nous renouvelle tout entier. Elle nous ennoblit en nous faisant sentir, par la brusque révélation d'un intérêt supérieur, la médiocrité des petits intérêts journaliers. Elle nous sanctifie par l'idée toujours présente et par le voisinage de la mort. Son grand souffle balaye et assainit l'atmosphère morale d'un peuple... » Puis, à cette belle tirade, Lemaître ajoutait^ comme un remords : « Tout cela est vrai, encore qu'on en doute un peu quand on traverse une ambulance et qu'on entend les cris des blessés ou les sanglots des mères... »
L'esthétique théâtrale d'Erckmann-Chatrian ne fit pas moins de
bruit que leurs théories humanitaires. Grâce à son costume alsacien, le doux Ami Fritz força traîtreusement les portes de la Comédie- Française, et cela seul l'empêcha d'être considéré comme le pire des anarchistes. Emile Zola, qui, depuis plusieurs années^ luttait, dans ses feuilletons dramatiques, contre la convention et le romanesque des auteurs à la mode, considéra le succès de cette aimable pièce comme la victoire du naturalisme. Non pas tant à cause du sujet, si naïf et si touchant. En somme, cette histoire de célibataire qui ne veut pas se marier et qui finit par se marier tout de même n'était pas si nouvelle : quelqu'un, qui s'appelait Alfred de Musset, l'avait contée, sur cette même scène, dans : // ne faut jurer de rien. Mais, c'est la mise en œuvre, la mise en scène qui bouleversaient toutes les traditions. Pensez donc, au premier acte, un dîner, occupant toute l'action ! On met la nappe, on sert la table, on mange de la vraie soupe, on enlève la nappe, on fume de vraies pipes avec de vrai tabac... Emile Zola triomphait. Au deuxième acte, de vraies cerises, une vraie fontaine et de l'eau véritable ! Jamais on n'avait vu pareille chose. Au troisième enfin, le héros, le bon Fritz, déçu dans son amour, souffre de l'estomac. Cette fois, le triomphe était complet. « Voilà^ s'écriait Zola, le premier amoureux au théâtre qui souffre de l'amour comme tout le monde en souffre. Il a mal à l'estomac, ce qui est strictement observé. Les amoureux de convention sont bêtes lorsqu'ils mettent la main à leur cœur, car leur cœur reste parfaitement tranquille, dans les crises de passion : tout le malaise se porte à l'estomac. » Et le critique, répondant au reproche fait aux auteurs qu'on mangeait trop dans leur pièce, déclarait qu'on n'}^ mange pas encore assez. « J'aurais voulu, disait-il, que les trois actes fussent un repas continu. Est-ce que la table n'est pas littéraire, chez nous? Gargantua est dans le génie de notre nation... Ah! nous avons assez appauvri le sang des lettres, nous avons montré à la scène assez de personnages nourris de rosée et de confitures, pour réclamer enfin de solides garçons qui travaillent héroïquement des mâchoires!... Je voudrais que Fritz se levât avec ses convives et qu'il portât ce toast : « A la santé de la vie, à la santé des œuvres vivantes ! »
La joie d'Emile Zola était assez explicable. Pendant de longues années, le théâtre avait vu ses destinées suspendues aux ficelles plus ou moins solides que l'habileté des dramaturges se plaisait à nouer et à dénouer. On semblait avoir oublié que l'histoire la plus ingénue, celle d'un brave homme qui se laisse prendre
au charme d'une gentille fille, ou celle de deux amoureux que sépare une haine de famille, peut suffire à créer l'émotion la plus profonde. C'étaient là le sujet de Y Ami Fritz et celui des Rantzau — et de combien d'autres, avant cela! Erckmann-Chatrian ne faisaient pas autre chose que prendre leur bien dans le domaine public des passions éternelles.
Évidemment, eux aussi n'évitaient pas la maudite convention. Ces personnages si bons, si braves, si honnêtes, créaient une humanité qui n'était pas beaucoup plus proche de la réalité que celle d'Augier, de Scribe et de Sardou. Mais du moins leurs manières et leur langage étaient plus naturels; une atmosphère pénétrante et pittoresque les enveloppait. C'était un pas énorme. Et alors, constatant le chemin qui restait à faire encore pour compléter cette première conquête, Emile Zola souhaitait voir se lever le jour où l'on mettrait à la scène une action plus virile et plus forte, des personnages plus étudiés, de tempéraments différents, et des passions qui se heurtent, — le jour où l'on se passerait des agréments de la poésie sentimentale, et où l'on nous montrerait quelques gredins, pour nous distraire de la compagnie de gens tous honnêtes...
Le souhait du chef du naturalisme n'a pas tardé à se réaliser... Le théâtre a marché à grande vitesse. Nous avons vu sur la scène, selon le vœu du romancier, se heurter les passions les plus vives, agir et parler les pires gredins, — et nous nous en sommes très bien accommodés. Le réalisme a été poussé parfois jusqu'à des limites qu'Emile Zola lui-même eût peut-être jugées excessives, au point d'avoir provoqué à son tour une réaction contraire et de nous avoir fait reprendre goût, de nouveau, pour le romanesque et le conventionnel. Que dis-je? nous en sommes arrivés maintenant à n'avoir plus d'esthétique arrêtée. Nous aimons la vie et nous aimons le rêve. Nous acceptons tout, de bonne grâce. L'éclectisme le plus bienveillant(est-ce sagesse ou indifférence?) guide nos goûts. Tous les genres nous plaisent, même le genre ennuyeux...
En 1879, Edmond de Concourt, dans la préface qu'il publiait en tête du Théâtre de son frère et de lui, affirmait qu'il lui était impossible de se passer de convention. D'après lui, le romantisme seul a eu un théâtre, parce que le romantisme a vécu d'une humanité « sublunaire, fabriquée de faux et de sublime», d'accord avec son idéal et son caractère. « Je ne crois pas, disait Concourt, au rajeunissement, à la revivification du théâtre. L'art théâtral, le
grand art français du passé, l'art de Corneille, de Molière et de Beaumarchais, est destiné, dans une cinquantaine d'années tout au plus, à devenir une grossière distraction n'ayant plus rien de commun avec l'écriture, le style, le bel esprit, quelque chose de digne de prendre place entre des exercices de chiens savants et une exhibition de marionnettes à tirades. Dans cinquante ans, le livre aura tué le théâtre. »
Edmond de Concourt écrivait cela il y a quarante ans. S'il avait fallu l'en croire, le théâtre n'aurait plus que dix ans à vivre... A voir la santé dont il jouit à présent, il ne semble pas que la prophétie de l'auteur des Frères Zernganno ait beaucoup de chance de devenir une réalité. Bien au contraire : jamais le théâtre ne s'est si bien porté. Loin que le livre s'apprête à le tuer, c'est lui, au contraire, qui est en train de tuer le livre. Qu'il soit destiné à être une « grossière distraction », comparable à une « exhibition de marionnettes», c'est possible... 11 est devenu cela, déjà, sous certains rapports ; et les marionnettes n'ont pas attendu un demi-siècle pour s'y introduire. Mais à côté de cela, il y a d'autres aspects par quoi il atteste fièrement, quoi qu'en ait dit Edmond de Concourt, son rajeunissement et sa revivification Sa diversité, sa constante évolution, le pouvoir qu'il a conquis d'exprimer tant de choses, sous tant de formes, depuis les pensées les plus graves jusqu'aux plus frivoles, son audace à tout dire, sa déroutante fécondité, dans le bien et dans le mal, tout cela prouve une vitalité, une force qui ne sont pas le fait d'un moribond.
Emile Zola fut meilleur prophète qu'Edmond de Concourt. Plus d'une de ses prédictions déjà s'est vérifiée. A peu près à la même époque, il y a plus de trente ans, au lendemain de l'insuccès que venait de subir V Arlésienne d'Alphonse Daudet, il disait son indignation au sujet de l'injustice de la presse et du public pour ce poème d'amour adorable et poignant. « Jamais, écrivait-il, œuvre n'a réuni plus de force et plus de grâce. Pourquoi donc alors la froideur du public? Il faut bien admettre qu'il n'a pas compris. U Arlésienne sortait trop de la formule courante au moment où elle fut jouée. Depuis nous avons vu réussir VAini Fritz, qui, comme coupe et comme milieu, a de grandes parentés avec l'œuvre de Daudet. Il en est de certaines pièces comme de certains livres : quand elles marchent trop en avant, il leur faut laisser au public le temps de mûrir. L'heure vient aujourd'hui de ces analyses humaines mises au théâtre dans des cadres simples. UArlésie7i7ie, jusqu'à
présent, reste le chef-d'œuvre de Daudet au théâtre, et sûrement V Arlésienne aura son jour de triomphe. »
Zola disait vrai. Aujourd'hui — et cela ne date pas d'hier — il n'est personne qui n'admire V Arlésienne et qui puisse seulement comprendre qu'on ne l'ait pas toujours admirée. Cela montre bien le chemin parcouru et tout ce que nous avons gagné depuis un quart de siècle. En dépit des crises successives que l'art dramatique a traversées et des réactions auxquelles de temps en temps il s'abandonne, il y a un terrain sur lequel il se retrouve toujours d'aplomb : c'est la nature et la vérité.
Ceci nous servira de transition aux pages qui vont suivre.