LÀ CONSCIENCE ATTEINT-ELLE DES TERMES RÉELS
La conscience saisit-elle des termes réels ou seulement :
i^ Des apparences inefficaces et les phénomènes d*une substance cachée.
2o Des relations également inefficaces par elles-mêmes. Portée et limites de la réflexion psychologique. — Critique de la relativité essentielle des états de conscience.
I. — Tandis qu'Auguste Comte etMaudsley considèrent l'observation interne comme étrangère à la réalité des choses et vraiment extérieure à cette réalité, d'autres philosophes {Ueberweg, Brentano^ et chez nous les disciples de Biran) la considèrent comme absolument infaillible et saisissant la réalité absolue.
Il importe de montrer les vrais privilèges et aussi de déterminer les vraies limites de l'observation par la conscience.
On représente généralement la physique, la chimie, la physioloçe, la cosmologie comme des sciences plus purement expérimentales que la psychologie. En réalité, tes sciences de la matière partent d'un postulat, à savoir V existence même de la matière comme différente de nous-mêmes. Bien plus, elles supposent toutes une substance qu'elles construisent au moyen d'attributs et de caractères hypothétiques : activité, permanence^ simplicité (comme rindivisibilité des atomes). Cette notion de substance matérielle, par les progrès de la science, pourra constituer une hypothèse de plus en plus apte à rendre compte des faits de l'expérience extérieiure, mais jamais la substance matérielle elle-même ne pourra être objet d'expérience. La substance des physiciens conservera donc toujours, comme Wundt l'a montré, im caractère métaphysique. 11 ne faut pas pour cela la confondre avec le noumène de Kant. Le noumène n'est soumis ni aux lois fondamentales de l'intuition (temps et espace), ni aux lois logiques de Tentendement (causalité, etc.) : il ne peut donc servir à
LA. CONSCIENCE ATTBINT-ELLB DES TEHHES RÉELS.
lËËLs. m
données de I is, au cou- ■
rendre représentable la liaison objective des i l'expérience externe ; la substance des physiciens, au contraire, est une hypothèse en partie métaphysique, puisque ses derniers éléments ne pourront jamais être transformés en faits d'expérience, mais pourtant soumis» aux lois de l'intuition et de la pensée logique : c'est pour cela qu'elle peut rendre. représentable la liaison dernière des faits d'expérience extérieure.
La psycho-physique, qui s'occupe des relations de l'esprit et de l'organisme, a encore besoin (comme Wundt l'a montré} de se faire un concept de la substance matérielle et de son mode de liaison avec les faits de conscience. Seule, \a.psychologie proprement dite se trouve affranchie de tout postulat et de toute tiypothèse métaphysique sur la substance. Elle n'a pas besoin de postuler son objet, c'est-à-dire les faits de conscience : ils sont immédiatement et directement donnés, et tous les autres faits ne peuvent être donnés que par leur intermédiaire. Elle n'a pas besoin non plus de supposer, derrière les faits intérieurs, un substrat pour les soutenir, une substance à la fois hypothétique et métaphysique.
Sans doute c'est là une tentation à laquelle, généralement, les psychologues n'ont pas résisté; mais, en y cédant, ils transportaient indûment aux faits immédiats de conscience un procédé qui n'est applicable qu'aux faits médiats de l'observation sensible. Comme il est clair que ces derniers ne nous sont point connus en eux-mêmes, mais en nousmêmes, par leur effet sur nous, il y a toujours lieu de se demander ce qu'ils sont eu eux-mêmes, dans leur cause et substance, indépendamment de nous, La psychologie pure, au contraire, prend pour points de départ les faits les plus immédiats, les plus directs et les plus simples de l'expérience intérieure ; or, ces faits peuvent bien avoir des conditions cacbées ; mais une pensée, un plaisir, une douleur, une volition ne sont pas différents, comme tels, de la conscience même qui les constitue pensée, douleur, plaisir, volition. Il appartient à la psycho-physique de chercher les lois qui les relient à des faits extérieurs, mais la psychologie doit, avant tout, constater et analyser les faits de conscience comme tels. Et elle peut le faire sans chercher derrière eux un mode caché d'existence, car, encore une fois, comme faits de conscience immédiats, ils ne peuvent avoir un être « en soi » différent de ce qu'ils sont en nous : il faut bien arriver à un point de coïncidence où ce qui est en nous est comme il y est, et c'est là, là seulement qu'est l'objet de la pure psychologie.
u con3cih:jcë n-atteist-klle oue des appabkjjces. 29 Quand donc on dit : — « Les faits immédiats de conseieQce peuTent n'être que des apparences, n on est toujours dupe de l'illusion qui transporte à la conscience les caractères de l'observation extérieure. Les couleurs, les sons, les odeurs, tes saveurs, les résistances, le chaud, le froid, ne deviennent des apparences qu'en tant qu'on les considère comme signes d'une réalité externe^ d'une substance matérielle inconnue en soi. Ce sont, à ce point de vue, des phénomènes, c'est-à-dire des manières d'apparaître. Mais, pris en eux-mêmes et tels qu'ils sont donnés dans la conscience, les sons, les couleurs, les odeurs, les peines, les plaisirs, les pensées ne sont plus des phénomènes, des signes, des apparences manifestant autre chose qu'eux. C'est par une assunilation vicieuse du prétendu sens intime au sens externe que Kant a pu transformer ainsi en phénomènes les données immédiates de la conscience; nous n'avons pas de sens intime, la conscience n'est pas un œil différent de ce qu'il regarde, une vision distincte de ce qui est vu, sinon quand il s'agit précisément des substances extérieures. C'est aussi par une hypothèse toute métaphysique, et en même temps toute physique, qu'on imagine un dessous de la douleur ou du
§lmsip, qui différerait àwphénomène de douleur ou de plaisir, uand on exclut de la psychologie, comme l'exige au début la véritable méthode, toute hypothèse inutile, soit métaphysique, soit physique, soit psychique, on ne doit parler ni de smstance ni d& phénomènes : les faits de conscience ne sont ni des postulats, ni des hypothèses, ni des apparences, ni des signes, ni les modes d'une substance, ni nies phénomènes d'une chose en soi ; » ils sont des données immédiates et actuelles de la conscience. En ce sens on peut, avec Aristote, les appeler des actes. Il n'y a pas lieu non plus de chercher au delà d'eux des puissances ou facultés : ils sont des actualités, des faits présents à eux-mêmes, où il est impossible de distinguer l'existence réelle de l'existence consciente.
Aussi peut-on dire que les sciences physiques tendent à devenir, sous certains rapports, de moins en moins expérimentales, à donner une part de plus en plus large à ces constructions et déductions dans lesquelles, dit Wundt, la métaphysique et la mathématique joueront un rôle croissant; la psychologie pure, au contraire, tend à devenir de plus en plus expérimentale, en ce sens qu'elle cherche de plus en plus à dégager par l'analyse les données de la conscience les plus immédiates , les plus directes, les plus irréductibles. Elle cherche à prendre sur le fait, flagrante delicto,hs actes mêmes
30 LA CONSCIBHCE K'ATTEINT-BLLB OUB DES APPARENCES.
de penser, de sentir, de vouloir; elle cherche à délivrer la -vision intérieure de tout ce qui n'est pas cette vision mérae, de tout objet étranger, de ioul phéiomèiie étranger : elle cherche à voir, à sentir, à agir, sans rien de plus. Elle est en ce sens une science première, une science des premières données et « idées » sans lesquelles rien n'est donné ni conçu.
C'est pour cette raison qu'elle fait partie intégrante de la philosophie, au lieu d'être une des sciences de la nature, comme le prétendent aujourd'hui beaucoup de psychologues, On cherche la caractéristique de la psychologie ; elle est pré*, ciEément dans ce fait : la psychologie est la seule scienoi'' ttexpérience immédiate et première, qui commence par des données sans postulats. Elle est la plus directe, la plus immé—, diate, la plus certaine, enfin la plus purement expérimentait de toutes les sciences d'expérience.
— Science purement rfescrijoîîwe, dira-t-on. — Non, science à^analyse et de constatation directe. Il est possible que, par ce procédé, on n'aille pas très loin ni dans une sphère ti-ès étendue ; mais il s'agit d'aller le plus avant possible et non le plus loin : la psychologie est une science de concentration, non d'extension.
Après avoir fait la part de la méthode i-é/lexive, nous devons en marquer la portée exacte et les limites.
La réalité et la certitude immédiates ne peuvent être i attribuées qu'à la conscience actuelle, instantanée et spontanée; au moment où je souffre, je ne puis douter de la réalité ni de la qualité spécifique de ma souffrance : l'apparence de \i. souffrance ne serait pas distincte de la souflrance même. Jçpuis mai Juger ma souffrance, l'estimer par comparaison plu», mtense qu'elle ne l'est, me tromper sur ses causes, sur soffi objet, sur ses relationSj etc.; mais tout cela concerne la r^ flexion ultérieure sur la souffrance, non la conscience spon^ tanée et immédiate de souffrir.
Toutefois, faut-il en conclure, conmie le font les idéalistes.' que par la conscience immédiate nous prenions pied dans 1 absolu(i)? Ce terme vague d'absolu est susceptible de divet^j sens. Si on entend par là l'adéquation du paraître à l'être^ on peut dire que les faits intérieurs sont absolus en ce sens. Mais le véritable absolu consiste dans une existence indépendante et se suffisant à elle-même ; or la conscience n'est &(k,
1. Voir les remarquables chapitres de M. Rabicr daua sa Piyohologie.