‹ L'évolutionnisme des idées-forces (volume 2)Chapitre 7 sur 87 · INTRODUCTION. LXXXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. LXXXVII

action volontaire produit des conséquences qui dépassent toujours plus ou moins les motifs qui l'ont déterminée : tel honuné qui a agi par une ambition toute personnelle peut amener, sans l'avoir prévu, des résultats utiles à son pays, non pas seulement à lui-même; tel autre qui, au contraire, a voulu rendre des services au pays peut aboutir à des conséquences nuisibles. De là cette loi, admise aussi par Schopenhauer et par de Hartmann, que le résultat dernier de nos actions dans la réalité n'en a jamais été le véritable motif dans notre esprit. Voyez ce qui se passe quand un corps tombe dans une masse d'eau tremquille : un cercle se dessine à la surface, puis donne naissance à un autre cercle plus graud qui Tenveloppe; en même temps la première onde s'étend comme si elle cherchait à gagner la seconde; mais, avant qu'elle l'ait rejointe, celle-ci est bien loin, et déjà une troisième onde s'est formée qui, quand la seconde cherche à la rejoindre, ftiit à son tour. Aviezvous prévu et voulu tous ces effets en jetant la pierre? Non, vous aviez voulu seulement atteindre tel point précis, et vous avez produit des ondulations qui vont à l'infini. Pareillement, les résultats de nos actions s'étendent bien au delà du motif; quand nous avons pris conscience de ces suites que nous n'avions pas prévues, nous nous empressons d'élargir désormais notre motif, mais

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le nouveau résultat dépasse encore noti'c préi vision et, à mesure que celle-ci s'eu l'approche, il s'en éloigne davantage.

En voyant combien est bornée notre puissance de prévoir, nous perdons le droit de marquer une limite à l'évolution. Puisque, d'une part, dans l'ordre moral, les effets futurs ne peuvent se déduire des causes auxquelles ils sont liés; puisque, d'autre part, les effets derniers de nos volitions ne peuvent se déduire de nos volitions mêmes, il en résulte pour l'avenir un double caractère d'indétermination par rapport au présent actuellement connu. Cette indétermination rend possible, dans le monde, un progrès mental et moral auquel jamais personne ne pourra défendre d'avance d'aller plus loin. En un mot , ni l'anéantissement, ni la limitation du progrès moral dans le monde ne pourront être l'objet d'une démonstration ou même d'une conception claire. It en résulte que la perfectibilité mentale apparaîtra toujours comme indéfinie, sinon sous une forme, du moins sous une autre : la fécondité de l'univers mental, du monde des idées, est impossible à borner pour nous.

En résumé^ 1^ Fidée fut-elle simplement une formule du mécanisme, cette formule devrait encore être considérée comme capable de réagir sur ce qu'elle exprime et comme enveloppant un pouvoir de réalisation propre; c'est ainsi que la formule d'un pont, présente à la pensée d'un ingénieur, enveloppe sa réalisation possible dans une œuvre : elle est elle-même une sorte de pont entre l'idéal et le réel. Poiu» la pensée, voir, c'est en même temps toucher, se mouvoir et agir; l'œil intérieur est un tact et son regard est une force.

2* Les idées ne représentent pas seulement des phénomènes de mouvement, c'est-à-dire des changements de relation dans l'espace. Elles enveloppent im élément psychique irréductible au pur mécanisme, ne fiit-ce que la sensation et l'appétition : elles sont tout au moins des formules de sensations et d'appétitions, et cela avant même d'être des formules de mouvement. Le mouvement n'est d'ailleurs pour nous qu'im résidu de certaines sensations

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derrière lesquelles nous projetons, pour les aaimer,' des appétitions plus ou moins sourdes. Les idées sontdonc des indices psychiques en même temps que mécaniques. Pour cette raison même elles ne sont pas indifférentes : elles enveloppent du sentiment et de l'iropulsion, fût-ee à l'état naissant et élémentaire. Ce ne sont pas des cadres vides, mais" des formes ayant un contenu vivant. <

3' Nous avons des idées qui sont plus éloi-i gnées encore des formules purement mécaniques ^ ce sont les idées métaphysiques. Que les notion* d'absolu , d'universel , de parfait , répondent otf non à des réalités objectives , toujours est-il qu) nous les concevons subjectivement et que, un» fois conçues, elles tendent à diriger uos actes à se réaliser en nous et à s'objectiver en se peib* saut.

4° Enfin, nous avons des idées proprement tm raies, et c'est la question capitale de la philoso-^ phie pratique que de déterminer jusqu'à quel point elles sont réalisables. Toutes les idées morales sont des concepts généraux ou même universels, et ce n'est pas seulement par leur contenu sensible que ces idées déteiTninent l'action, mais encore par la généralité qu'elles expriment. Lorsqu'à bataille de Véséris, a-t-on dit avec raison, le con^ sul Décius se dévouait poiu* la pairie, la cause de son action résidait dans une idée générale, non dans les perceptions particiilières d'individus ou de

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monuments qui ne sont que la matière de cette idée et qui, « dépouillées de la dignité de l'universel, perdraient toute autorité sur la conduite. » Donc, par leur contenu et par leur forme, les idées morales exercent une action en se concevant, en éveillant les émotions particulières qui se rattachent, soit aux objets particuliers qu'elles résument et symbolisent, soit à l'universalité même de leur forme, laquelle devient un symbole de l'univers et provoque en nous ce qu'on peut nommer l'émotion cosmique. Tout concept, comme celui de la Patrie, de l'Humanité, de l'Univers, excite une infinité de perceptions renaissantes : c'est le sommet, seul éclairé, d'une vague qui se soulève des profondeurs de notre conscience. Et ces perceptions enveloppent des sentiments, aussi puissants et même plus puissants que ceux qui répondent à un objet particulier. Patrie! Humanité! Avec ces mots-là, on a entraîné des armées et des peuples. Il en est de même du concept de la liberté morale, où nous avons cherché un trait d'union intelligible, à la fois pratique et théorique, entre les deux grandes théories du déterminisme et de la liberté, l'une qui est le fondement même de la science, l'autre qui est le fondement de la morale.

5" Dans la sociologie, les idées-forces sont l'expression des pensées élaborées par l'humanité entière, ainsi que des sentiments et des impulsions

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qui ont correspondu à ces pensées. Elles sont ^ donc, en quelque sorte, des formes de la conscience sociale, présentes à la conscience individuelle comme le type de l'espèce est présent à l'organisme de l'individu. Mais ces idées collectives sont aussi des forces collectives, des moyens d'action et de direction qui assurent l'influence de la société entière sur chacun de ses membres sans empêcher la réaction de chacun sur l'ensemble/. Parmi les idées-forces collectives, il ne faut pi seulement compter les idées morales, sociales, religieuses ; il faut compter aussi les idées lo^ giques. Les idées logiques, en effet, ne sont pas uniquement des formes de la pensée individuelle qui permettent à chacun d'apphquer son esprit à la connaissance des objets; elles sont aussi des formes nécessaires de la communication des pensées, de la société intellectuelle qui a poi instruments les signes. Si le langage est une loJ gique, la logique est aussi en elle-même un langage. Le principe de contradiction est une forme de la logique sociale en même temps que de la logique individuelle. On en peut dire autant du principe de causalité, et même de toutes les idées métaphysiques, dans lesquelles une analyse attentive retrouverait un facteur social. Les idées constituent de la force collective emmagasinée dans l'individu ; elles sont de l'hérédité intellectuelle, qui réagit sur l'hérédité physique et

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peut, par l'éducation, la diriger, parfois même la dominer.

. Partout donc l'idée apparaît comme ayant une efficace, comme renfermant en soi des conditions de changement pour • les états de conscience et, en vertu du lien de ces états au mouvement cérébral, pour le cerveau lui-même. On n'a pas énuméré toutes les causes et forces de la nature quand on a énuméré tous les mouvements. Il peut y avoir et il y a d'autres activités que celles qui sont purement mécaniques : ce sont les activités psychiques. Les idées sont les expressions à la fois de ces activités et des mouvements par lesquels elles se traduisent au dehors. Elles sont des intermédiaires entre le monde du mouvement et le monde moral. Pour le véritable évolutionnisme, loin d'être inertes, les idées sont les formes conscientes de l'action. Ce n'est pas passivement, mais bien en se mouvant, en sentant, en agissant, que l'être arrive à penser, comme c'est en se mouvant avec rapidité qu'un mobile matériel peut arriver à répandre de la chaleur et de la lumière : la pensée est une révélation de l'énergie mentale et non de l'inertie mentale. Elle est tout autre chose qu'un éclairage, et, si on veut chercher des comparaisons dans le domaine de la lumière, il faut dire plutôt que les idées constituent des centres de , clarté et de

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force analogues aux étoiles, des systèmes astronomiques où la force à la fois éclairante et motrice répandue dans l'univers se concentre, rayonne en agissant, agit en rayonnant, tâche d'attirer tout à soi; et le monde, finalement, se trouve entrsuné là où s'est accumulé le plus de force avec le plus de lumière (1).

(1) Dans ce premier Yolame, nous nous bornerons à poser les principes, d'abord psychologiques y puis tnétaphysigueSy de Vévolutionnisme des idéeS' forces. Nous consacrerons, par la saite, des travaux particuliers à la Psychologie des idéesforces, puis à la Morale des idées^forces.

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