IMPORTANCE DE LA QUESTION DES IDÉES-FORCES EN MORALE
Quelle est la portée non plus seulement métaphysique, mais encore morale et pratique, de la conception par nous proposée, qui introduit dans révolution les facteurs d'ordre mental? Si tout est déterminé dans un cas comme dans l'autre, si tout évolue selon des lois, importera-t-il pratiquement que le ressort de l'évolution soit physique ou psychique ? Aura-t-on simplement une idée théorique plus exacte du monde et de son déterminisme, sans que la liberté, la moralité ou tout ce qui s'en rapproche y aient acquis plus de réelle influence ?
I. — Autre chose, moralement comme théoriquement, est un évolutionnisme à ressort mental, autre chose un évolutionnisme à ressort purement mécanique. En premier lieu, un évolutionnisme qui reconnaît que les idées et les sentiments sont des facteurs de l'évolution introduit dans le déterminisme un élément de réaction sur luimême : l'influence de l'idée. En effet, l'idée
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ne correspond pas seulement à ce qui a été et qui n'est plus, mais encore à ce qui n'est pas et qui sera. Or, la volition consiste d'abord dans la détermination d'un acte par l'idée d'une chose qui sera; mais cette définition est encore incomplète, et il faut ajouter : la volition consiste dans la détermination d'un acte par l'idée d'une chose qui sera par nous^ qui n'existera que par notre action consciente, par l'idée même et le désir que nous en avons. Si bien que l'idée de l'efficacité des idées entre comme élément nécessaire dans toute volition. C'est donc faire le sophisme paresseux que de dire : « A quoi bon avoir l'idée de ce qui se passe ou se passera, si tout ce qui doit se passer est déterminé d'avance? » — L'idée, répondons-nous, modifiera psychiquenjent ce qui se passe, et les mouvements cérébraux corrélatifs de l'idée modifieront physiquement ce qui se passe. De plus , comme en fait nous ne connaissons pas d'avance l'avenir, notre idée de ce qui peut être par nous^ surtout de ce qui doit être par nou$<> sera elle-même un des facteurs. d*> pet avenir.
.. La théorie de la volonté subit donc, dans 1 philosophie des idées-forces, un changement d'importance capitale, par rapport à l'ancienne psychologie spiritualiste et au fatalisme mécaniste en honneur dans la nouvelle psychologie: Sous le nom de motifs, on séparait jadis les idées spi-
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rituelles des mouvements matériels qui les suivent, / comme on séparait l'àme du corps; par cela même, on suspendait la théorie de la volonté au mystère métaphysique de la communication entre les substances. Au contraire, nous concevons toute idée comme un ensemble de sensations et appétitions renaissantes qui enveloppe un ensemble de mouvements renaissants ; commencés dans le cerveau, ces mouvements tendent à se propager aux organes; en se propageant, ils deviennent nécessairement réguliers, rythmiques, symétriques comme les organes mêmes, et aboutissent à une sorte de mouvement vermiculaire de l'ensemble (1). On a donc eu raison de dire qu'il n'y a pas lieu, en psychologie, de se demander comment l'idée peut produire un mouvement, car l'idée est déjà elle-même la conscience d'un mouvement commencé, d'un changement en voie de s'accomplir et qui ne peut pas cesser tout d'un coup. Par cela même, les idées-forces diffèrent essentiellement des motifs contemplatifs de l'ancienne psychologie : ceux-ci étaient des accidents superficiels de la substance âme; ils attendaient, pour agir sur le corps, l'ordre d'un pouvoir différent à la fois du corps et des idées, d'une sorte de majordome, le libre arbitre. Les idées étaient par elles-mêmes incapables de réaliser leur objet,
(1) Voir plus loin, livre deuxième.
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On admettait des entités-substances et des entitésmodes, puis des modes spirituels absolument détachés des modes matériels et des mouvements : ce qui nécessitait l'intervention d'une faculté ex machina. Celle-ci venait fort à propos au secours de l'intelligence et du sentiment, par eux-mêmes inertes et inféconds. A ces abstractions nous substituons la vie et le mouvement; à l'arbitraire d'un libre arbitre inintelligible nous substituons l'intelligibilité et la loi.
Mais nous rejetons en même temps la théorie mécaniste qui considère les motifs comme de simples signes de l'activité physique. Dans cette hypothèse, les motifs redeviendraient, à vrai dire, aussi passifs que dans le spiritualisme; seulement, au lieu de faire intervenir un libre arbitre spirituel pour faire accomplir la besogne effective, on en charge exclusivement l'automate cérébral : le cerveau règne et gouverne, la pensée n'est que l'historiographe du roi. Quant au motif* on peut le comparer à une indication de manomètre qui mesure la pression de la vapeur, mais sans pouvoir en rien la modifier ni réagir effectivement sur cette pression. Certes, les anciens psychologues et même Stuart Mill s'en tiennent beaucoup trop, pour l'explication de nos actes, aux motifs et mobiles conscients. La loi de Mill est que « les mêmes motifs ou mobiles entraînent les mêmes volitions », et Bail» a ac-
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cepté cette loi. Or elle est ambiguë et, s'il s'agit des motifs ou mobiles conscients, elle est inexacte • Il y a des phénomènes subconscients et même des faits de cérébration inconsciente qui, en se combinant avec les mêmes faits de conscience, produisent des volitions toutes différentes. Làdessus les spiritualistes dogmatisants attribuent tout à la volonté libre, les matérialistes dogmatisants à la matière fatale : des deux côtés, les idées restent contemplatives et oisives. Il y a seulement cette différence que, dans le mécanisme, c'est un non-moi matériel qui, derrière le rideau, fait jouer les ressorts de la marionnette humaine; dans le libre arbitre, c'est un moi spirituel : la pensée n'est que l'éclairage de la rampe. Nous, nous reconnaissons l'action de ce qui est inconscient pour le moi (et les motifs ou mobiles qui sont pour ainsi dire emmagasinés dans le cerveau); mais nous insistons sur la réaction du conscient, réaction qui, chez les êtres raisonnables et aux moments les plus graves de la vie morale, peut dominer tout le reste. Si la pensée est un manomètre, c'est un manomètre capable de modifier la pression de la machine et de la diriger par l'idée même de cette direction possible. Toute volition, dit M. Ribot dans une analyse savante des maladies de la volonté, est un simple effet, qui « n'est cause de rien »; la volition affirme la relation de deux tendances, comme