VI INTRODUCTION
la théorie de révolution manque d'unité. Comme l'ont bien vu la plupart des critiques, elle laisse l'esprit en présence de trois termes dont le lien échappe : d'abord un inconnaissable, puis deux séries de faits connaissables (faits physiques et faits psychiques) dont la seconde vient se surajouter on ne sait comment à la première ♦ au moment de l'évolution où, dans la matière jusqu'alors insensible, un changement à vue fait surgir des êtres sentants. La vie et le sentiment ne vont point pari passu, car, avant ce que Ton pourrait appeler l'« époque » psychologique de l'histoire universelle, Spencer admet un âge biologique d'une longueur indéterminée pendant lequel il n'y a pas eu, selon lui, la moindre lueur de sentiment chez les animaux inférieurs, à plus forte raison chez les végétaux, parce qu'il leur manque « un système nerveux ». Le résultat de cette philosophie par tronçons, chez un esprit visant à la synthèse et à l'unification du savoir, c'est de ne plus laisser place qu'à deux hypothèses, qu'il rejette cependant toutes les deux : le dualisme spiritualiste ou le monisme matérialiste. — Vous reconnaissez en maint endroit, lui diront les spiritualistes, que le sentiment et la pensée ne peuvent se déduire des phénomènes mécaniques; donc, quand la pensée apparaît, c'est qu'elle vient d'ailleurs et d'en haut, comme un rayon vivifiant descendu d'un monde supérieur, comme un prin-
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cipe différent de la matière qu'il anime, — Et les matérialistes diront à leur tour : — Vous admettez dans d'autres endroits, contradictoires d'ailleurs avec les premiers, que les faits physiques sont transformables en faits mentaux, qu'ils «se dépensent» pour les produire, que l'inconscient peut s'organiser en conscience; reconnaissez donc que le mental peut être un des effets accidentels du physique, que l'épiphénomène de la pensée peut naître d'une rencontre heureuse de phénomènes physiques, comme jaillit de la rencontre du zinc et de l'acide, dans la pile, le courant électrique qui vient se manifester en une visible étincelle. — Ainsi l'évolutionnisme, tel que Spencer l'a exposé, demeure partagé en sens contraires, tantôt panthéistique, tantôt matérialiste, tantôt spiritualiste, tantôt criticiste, positiviste, agnosticiste. Les facteurs de l'ordre mental étant ■ entièrement éliminés du nombre des facteurs primitifs et actifs de l'évolution, il en résulte, en premier lieu, un infranchissable hiatus entre l'inorganique et la vie, en second lieu, un hiatus plus infranchissable encore entre la vie et la pensée, entre la biologie et la psychologie.
La conséquence finale à laquelle aboutit tout évolutionnisme exclusivement, mécaniste est la théorie de l'homme automate, où les faits de conscience et les idées ne sont plus que des reflets sans aucune efficace. H y a déjà quelques
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années que Huxley, commentant la célèbre doctrine de Descartes sur l'automatisme des bêtes, montrait à ses auditeurs une grenouille privée de ses hémisphères cérébraux et accomplissant néanmoins des prodiges d'équilibre pour se maintenir sur la main sans tomber, malgré les mouvements de la main tournants en divers sens.
Si la grenouille était philosophe, ajoutait spirituellement Huxley, elle pourrait raisonner de la manière suivante : « Je me sens mal à l'aise et en train de glisser; je pose donc mes pattes en avant pour me garantir. Sachant que je vais tomber si je ne les pose pas plus loin encore, je les assure de nouveau, et ma volonté amène tous ces beaux ajustements dont le résultat est de m'installer en sûreté. » Mais, concluait Huxley, si la grenouille raisonnait ainsi, elle serait dans l'erreur, car, en fait, elle accomplit toutes ces choses absolument aussi bien seins avoir ni raison, ni sensation, ni idée d'aucun genre : les animaux sont donc des automates, mais des automates conscients.
L'homme, que Descartes avait eu soin de placer à part, rentre naturellement dans la définition générale. Toute une école de psychologues contemporains nous répète que l'automatisme des actions réflexes, déjà décrit par Descartes sous le nom de undulatio reflexa, explique tout ce que notre suffisance attribue à l'action de nos
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idées, de nos sentiments, de nos volontés. La forme du problème est nouvelle, le problème est ancien. Si nous pouvions nous transporter plus de deux mille ans en arrière chez les Grecs, au temps de Socrate, et assister aux derniers entretiens du sage dans sa prison, nous entendrions ce même problème posé et deux solutions indiquées, Tune toute mécanique, l'autre psychologique. Socrate, en effet, disait que les partisans du mécanisme universel, si on leur demandait pourquoi il était assis dans sa prison, prêt à boire la ciguë, ne manqueraient pas de répondre : — C'est que les muscles de Socrate, agissant de telle manière sur ses os et sur ses membres, aboutissent à telle et telle situation de son corps. — Et Socrate ajoutait : — La vraie raison, c'est que j'ai l'idée du bien, et j'aime mieux mourir que vivre infâme et parjure. Nos savants d'aujourd'hui, s'ils n'étaient retenus par quelque respect, ne manqueraient pas de comparer ici Socrate à la grenouille-philosophe de Huxley et de dire : — La cause que vous invoquez n'en est pas une. Vous êtes victimes d'une illusion quand vous croyez accomplir un acte sous l'influence d'une idée, d'un sentiment, d'une volition : vous prenez le reflet du mécanisme pour le ressort. Illusion naturelle et universelle, nous en convenons. Nous croyons tous, par exemple, choisir nos mets par anticipation du plaisir; nous nous imaginons que le sentiment de satisfaction ou de dégoût sert