‹ L'évolutionnisme des idées-forces (volume 4)Chapitre 17 sur 73 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

LA CONSCIENCE ATTEINT-ELLE DES TERMES RÉELS

La conscience saisit-elle des termes réels ou seulement : 1° Des apparences inefficaces et les phénomènes d'une substance cachée. 2° Des relations également inefficaces par elles-mêmes. Portée et limites de la

réflexion psychologique. — Critique de la relativité essentielle des états de

conscience.

I. — Tandis qu'Auguste Comte etMaudsley considèrent Tobservation interne comme étrangère à la réalité des choses et vraiment extérieure à cette réalité , d'autres philosophes (Ueberweg, Brentano^ et chez nous les disciples de Biran) la considèrent comme absolument infaillible et saisissant la réalité absolue.

Il importe de montrer les vrais privilèges et aussi de déterminer les vraies limites de l'observation par la conscience.

On représente généralement la physique, la chimie, la physiologie, la cosmologie comme des sciences plus purement expérimentales que la psychologie. En réalité, les sciences de la matière partent d'un postulat, à savoir Y existence même de la matière comme différente de nous-mêmes. Bien plus, elles supposent toutes une substance qu'elles construisent au moyen d'attributs et de caractères hypothétiques : activité, permanence^ simphcité (comme l'indivisibilité des atomes). Cette notion de substance matérielle, par les progrès de la science, pourra constituer une hypothèse de plus en plus apte à rendre compte des faits de l'expérience extérieure, mais jamais la substance matérielle elle-même ne pourra être objet d'expérience. La substance des physiciens conservera donc toujours, comme Wundt l'a montré, un caractère métaphysique. Il ne faut pas pour cela la confondre avec le nownène de Kant. Le noumène n'est soumis ni aux lois fondamentales de l'intuition (temps et espace), ni aux lois logiques de l'entendement (causalité, etc.) : il ne peut donc servir à

28 LA CONSCIENCE ATTEINT-ELLE DES TERMES RÉELS

rendre représentable la liaison objective des données de l'expérience externe ; la substance des physiciens, au contraire, est une hypothèse en partie métapinjsique, puisque ses derniers éléments ne pourront jamais être transformés en faits d'expérience, mais pourtant soumise, aux lois de l'intuition et de la pensée logique : c'est pour cela qu'elle peut rendre représentable la liaison dernière des faits d'expérience extérieure.

La psycho-physique, qui s'occupe des relations de l'esprit et de l'organisme, a encore besoin (comme Wundt l'a montré) de se faire un concept de la substance matérielle et de son mode de liaison avec les faits de conscience. Seule, lâpsT/chologie proprement dite se trouve affranchie de tout postulat et de toute hypothèse métapJiysique sur la substance. Elle n'a pas besoin de postuler son objet, c'est-à-dire les faits de conscience : ils sont immédiatement et directement donnés, et tous les autres faits ne peuvent être donnés que par leur intermédiaire. Elle n'a pas besoin non plus de supposer, derrière les faits intérieurs, un substrat pour les soutenir, une substance à la fois hypothétique et métaphysique.

Sans doute c'est là une tentation à laquelle, généralement, les psychologues n'ont pas résisté; mais, en y cédant, ils transportaient indûment aux faits immédiats de conscience un procédé qui n'est applicable qu'aux faits médiats de l'observation sensible. Comme il est clair que ces derniers ne nous sont point connus en eux-mêmes, mais en nousmêmes^ par leur effet sur nous, il y a toujours lieu de se demander ce qu'ils sont en eux-mêmes, dans leur cause et substance, indépendamment de nous. La psychologie pure, au contraire, prend pour points de départ les faits les plus immédiats, les plus directs et les plus simples de l'expérience intérieure ; or, ces faits peuvent bien avoir des conditmis cachées ; mais une pensée, un plaisir, une douleur, une volition ne sont pas différents, comme tels, de la conscience même qui les constitue pensée, douleur, plaisir, volition. Il appartient à la psycho-physique de chercher les lois qui les reUent à des faits extérieurs, mais la psychologie doit, avant tout, constater et analyser les faits de conscience comme tels. Et elle peut le faire sans chercher derrière eux un mode caché d'existence, car, encore une fois, comme faits de conscience immédiats, ils ne peuvent avoir un être « en soi » différent de ce qu'ils sont en nous : il faut bien arriver à un point de coïncidence où ce qui est en nous est comme il y est, et c'est là, là seulement qu'est l'objet de la pure psychologie.

Page 1