MÉCANISME KT FINALITÉ DANS L'INSTINCT
de la forme des objets, qui, chez l'homme, sont acquises. Certain poisson indien, dès qu'il est né, abat les insectes dont il se nourrit en leur lançant avec son museau une goutte d'eau qui manque bien rarement son but. L'étonnement que nous cause cet acte instinctif si remarquable, dit avec raison Maudsley, ne pourrait qu'augmenter si nous réfléchissions que les rayons lumineux, réfractés par l'eau, font apparaître l'insecte à une certaine distance du point où il se trouve réellement ; bien plus, la différence entre sa position réelie et sa position apparente est elle-même variable avec l'obliquité plus ou moins grande des rayons qui le font apercevoir du poisson. Mais Maudsley en conclut qu'un tel acte est automatique d'un bout à l'autre. — Sans doute, répondrons-nous, le calcul, la réflexion, la volonté, le moi n'ont rien à y voir; mais il y a pourtant dans cet acte plus que des actions et réactions physiques : il y a d'abord la perception, puis l'appétit de la faim, qui est le vrai moteur; il y a aussi une conscience plus ou moins nette de l'activité déployée ; il y a enfin, de cellule en cellule, de centre nerveux en centre nerveux, des actions et réactions internes qui peuvent envelopper un plaisir et une douleur vagues. Il se produit ainsi, selon nous, une communication de sensibilité et non pas seulement de mouvement entre les cellules vivantes : celles-ci ne peuvent être assimilées à des billes, à des cailloux, à des rouages inertes de machines. Si l'animal est un « automate, » c'est du moins un automate formé de parties vivantes et sentantes, non de parties mortes et insensibles : il n'est inconscient que là où il est automate ; il est sensible et conscient comme vivant composé de vivants. Nous n'accorderons donc pas à Maudsley que, dans la machine animée, le sentiment soit un « luxe », qui n'est pas « indispensable au travail de la machine ». Penser est souvent du luxe, soit; mais sentir est du nécessaire; or on ne sent pas sans avoir conscience de sentir. Maudsley étend sa théorie jusqu'à l'intelligence, cet instinct supérieur : — «En l'absence de la conscience, dit-il, l'intelligence même n'en continuerait pas moins à raisonner; seulement il n'y aurait plus de sens intérieur apte à révéler ses opérations. » Que la conscience voie ou ne voie pas fonctionner la machine à laquelle elle est attachée, c'est pour cette machine « une alternative aussi indifférente» que « d'être vue ou non parles yeux d'un spectateur étranger, que d'être éclairée ou non par une lumière extérieure». — Ce rôle de contemplation passive, répondrons-nous, est tout au plus admissible pour la réflexion
MÉCANISME ET FINALITÉ DANS l/iNSTINCT. 233
intellectuelle, forme supérieure de la conscience; il ne Test pas pour l'appétition et l'émotion, qui sont le fond même de toute conscience. L'automate vivant et raisonnant ne fonctionne pas delà même manière quand'ii se sent ou quand il ne se sent pas. Nous nous écartons donc à la fois, dans cette question, et des purs mécanistes comme Maudsley, et des cause-finaliers, comme Hartmann : nous faisons une part dans l'instinct et dans l'intelligence même à un mécanisme sans conscience, mais nous y admettons aussi des états de sensibilité nécessairement conscients ; nous rejetons « l'état mental inconscient » et «la sagesse instinctive de l'inconscience », enfin les « idées inconscientes » qui, dans l'instinct, guideraient une « volonté également inconsciente ». La force des idées dérive ici des sentiments ou appétits auxquels elles fournissent des représentations directrices et des thèmes d'action.
Réduction de l'acte réflexe au processus appétitif.
IVon seulement les appétits appelés instincts ne sont pas nés des mouvements réflexes automatiques, comme le croient Spencer, Huxley, Maudsley, Sergi, Ribot, Richet, etc. ; mais ce sont les mouvements réflexes, au contraire, qui sont nés *k l'instinct ou de l'appétit. Ce sont les résidus d'un ensemble actions qui avait eu d'abord pour ressort un appétit accompagné d'une émotion plus ou moins confuse, comme la faim, ' a ^oif, la sensation de heurt, celle de chaleur ou de froid, etc. L^s mouvements automatiques sont les effets en quelque sorte re froidis de l'émotion; ce sont des directions de l'appétit ^Venues stables et mécaniques. Voici, selon nous, comment c ^lte conversion rétrograde a pu se produire.
I. — Remarquons d'abord qu'il est inexact d'établir Vinconscience comme caractère général des mouvements réflexes : beaucoup d'entre eux ont un élément psychique manifeste pour la conscience cérébrale, pour ce que nous appelons « notre conscience ». La rapide succession de la stimulation sensorielle et du mouvement ne prouve nullement l'inconscience. Si je vois un trou où je vais tomber et que je me rejette soudain en arrière, j'ai cependant conscience et de l'impression et du mouvement. 11 y a même ici conscience rapide d'une appétition sous la forme d'aversion spontanée et instantanée, non pas seulement de l'impression sensorielle et de la réaction motrice. C'est donc un réflexe appétitif à forme instinctive. De même pour l'action de se gratter spontanément.
Le mouvement appétitif et instinctif se distingue aujourd'hui des réflexes automatiques sans conscience ou des réflexes automatiques accompagnés de conscience plus ou moins vague, en ce qu'il résulte d'une appétition proprement dite, d'une réaction plus ou moins volontaire ayant pour effet de renforcer un plaisir présent ou de supprimer une peine présente. Le clignement périodique des yeux, inconscient ou conscient, n'est guère qu'un réflexe automatique; si je ferme les yeux devant un coup qui les menace, ce mouvement instinctif est un réflexe appétitif, quoique l'appétition, la réac-
tion volontaire y soit d'une extrême rapidité. Si je tremble de peur, c'est un réflexe automatique ; si j'écarte la main pour repousser un objet effrayant, c'est un mouvement du genre appétitif, ayant un but de préservation.
Tout mouvement produit par l'appétit, comme le recul de la jambe devant le feu, renferme trois termes : excitation sensitive, émotion, réaction motrice causée par le désir ou l'aversion. Maintenant obscurcissez de plus en plus l'élément de l'émotion, si bien qu'il ne reste dans la conscience qu'une perception sensitive très rapide et un mouvement très rapide; vous aurez des réflexes demi-conscients, à la fois psychologiques et physiologiques, où la conscience semble un simple spectateur saisissant au passage les deux termes extrêmes du réflexe, — excitation et mouvement, — sans paraître participer à son exécution parune appétition quelconque. Tels sont tous les réflexes psycho-physiologiques, où l'excitation centripète afférente et le mouvement centrifuge entrent à quelque degré dans la conscience : éternuement, clignement périodique des yeux, etc. Le sens appétitif, le but physiologique de ces réflexes commence à se perdre pour ïa conscience spontanée. Pourtant le sentiment agréable ou désagréable n'est pas encore complètement disparu : on sent bien pourquoi on tousse, pourquoi on éternue ; on sent moins pourquoi on cligne des yeux, à moins qu'on n'ait retenu volontairement la paupière immobile assez longtemps pour éprouver le picotement ou la fatigue. Faites maintenant un pas de plus. Supprimez ces restes de sentiment pénible, supprimez même de la conscience le premier temps du réflexe : excitation sensitive, et le troisième : désir ou aversion précédant le mouvement; vous aurez alors le réflexe purement physiologique, sans élément psychique apparent. Les mouvements rythmiques de la .respiration sont encore sur la limite des deux domaines: en y faisant la moindre attention, nous avons encore conscience de ces mouvements et, par la volonté, nous pouvons de nouveau nous en emparer, les suspendre ou les précipiter. Le cœur, lui, ne fait sentir ses battements que dans le cas d'exaltation; mais, à l'origine, chaque battement devait être distinct pour la conscience. 11 est probable qu'il a encore aujourd'hui son effet dans la conscience générale : quand le cœur cesse de battre, il se produit un sentiment de danger, de soustraction, de perte menaçante ; quelque chose manque donc à l'état normal de notre conscience. Enfin les mouvements du cœur, chez certaines personnes, peuvent être soumis à la vo-
RÉDUCTION DE L'ACTE RÉFLEXE AU PROCESSUS APPÉTITIF. 2Ii7
lonté : il est des hommes qui suspendent à leur gré les battements de leur coeur, comme il est des femmes qui pleurent à volonté. Tous ces faits montrent que les « réflexes physiologiques », — c'est-à-dire ceux qui sont organisés de manière à assurer la préservation de l'individu ou de l'espèce sans que l'individu lui-même y songe aujourd'hui et soit même averti de ces mouvements, — tiennent cependant encore par des liens ténus à la sensibilité, à l'appétit, à la volonté ; et ces liens, parfois, chez certains individus ou dans certaines circonstances se resserrent ou se renouent.
Au reste, les premiers rudiments des fonctions cardiaques et respiratoires, tels qu'ils se rencontrent chez les animaux inférieurs, sont des mouvements qui s'accomplissent non point avec une constance automatique, comme chez nous, mais à des intervalles plus ou moins réguliers. Ils ont lieu, selon Wundt,« sous l'influence directe de certains instincts nutritifs» ; or les instincts nutritifs, qui sont l'origine de tous les autres, sont les types mêmes de l'appétit : ce sont des mouvements provoqués par des émotions plus ou moins vagues de malaise ou d'aise, en vue d'une fin qui, pour n'être pas pensée, n'en est pas moins cherchée : suppression de la peine et accroissement du plaisir.
Une autre considération confirme les précédentes : c'est que, chez les animaux inférieurs, ce ne sont pas des réflexes de nature exclusivement automatique qui constituent les premiers mouvements corporels ; ce sont, au contraire, les mouvements appétitifs et volontaires. Chez les êtres les plus infimes, dit Wundt, — par exemple les protozoaires, les cœlentérés, les vers, — les mouvements corporels de caractère automatique et proprement réflexe sont postérieurs en date ; aussi offrentils chez ces animaux un degré de développement inférieur aux actes qui témoignent d'une sensation ou même d'une représentation, d'une impulsion instinctive accompagnée d'un sentiment sourd.
Ce qui a fait croire aux partisans de l'automatisme que la genèse des réflexes est indépendante de l'instinct et de cette réaction mentale qu'on nomme appétit, c'est qu'aujourd'hui l'appétit trouve à son service, chez les animaux supérieurs, des réflexes tout organisés, qui semblent mis à sa disposition comme des instruments indépendants de la volonté. Mais ces réflexes compliqués et perfectionnés sont les résultats d'une longue évolution. De plus, ces réflexes compliqués ne se rencontrent que chez les animaux supérieurs, qui manifestent en
même temps des appétits plus distincts et plus variés ; le développement des réflexes va donc de pair avec celui des impulsions de l'appétit, comme si les mêmes aptitudes à manifester des appétits de toutes sortes avaient été aussi les conditions de l'organisation des réflexes. Enfin, selon la remarque de Wundt, « les réflexes que nous apercevons chez l'animal décapité sont les mêmes mouvements que nous rencontrons, seulement mieux ordonnés, dans les actions volontaires des individus de son espèce ; » ce sont donc bien des effets mécaniques de la volonté qui subsistent jusqu'après la mort. De cette évolution des réflexes dans l'espèce nous pouvons conclure, avec Wundt, que les actions volontaires (c'est-à-dire, en somme, appétitives) n'ont pas eu pour origine les réflexes, mais, tout au contraire, que les actions réflexes sont des actions volontaires devenues mécaniques, grâce aux modifications qu'elles ont imprimées peu à peu dans l'organisation héréditaire.
Nous devons donc intervertir l'ordre des explications psychologiques qu'on a voulu tirer des mouvements réflexes : avec du pur mécanisme on ne fera jamais ni de la pensée, ni du plaisir ou de la douleur, ni du désir ou de l'instinct; mais, inversement, avec les effets habituels et héréditaires de l'appétit, du plaisir et de la douleur, on peut expliquer le mécanisme même et l'automatisme. Les partisans à outrance des réflexes confondent l'effet avec la cause et veulent faire sortir le plus du moins ; l'être vivant ne sort pas du squelette, le squelette vient de l'être vivant. Au lieu de dire avec Spencer, Maudsley et Ribot, que la représentation intellectuelle, l'émotion et Fappétition sont le pur «reflet» des mouvements physiologiques, il faut dire que les mouvements physiologiques sont la manifestation extérieure, le prolongement, le côté objectif des changements internes.
11. — Reste à savoir si le sentiment et Yappétition, devenus aujourd'hui inutiles dans l'organe directeur, dans le cerveau, ne subsistent pas encore, même aujourd'hui, sous une forme rudimentaire, dans les organes subordonnés. En d'autres termes, tous les réflexes physiologiques n'ont-ils pas encore un côté psychique, mais spinal et non cérébral? N'y a-t-il u'un pur mécanisme insensible fonctionnant comme celui 'un automate quand, par exemple, le rat privé de ses hémisphères cérébraux se met à fuir en entendant ou paraissant entendre la menace du chat; quand le pigeon, dans les mêmes
circonstances, écarte la tète devant la menace du poing ou suit du regard la lumière qu'on lui présente (1)?
Pfluger fut si vivement frappé de l'adaptation des réflexes chez les animaux qu'il en conclut que leur moelle épinière, comme le cerveau, est capable de sentir et possède « des facultés sensorielles ». Des phénomènes réflexes de la moelle et du bulbe rachidien se produisent aussi chez l'homme indépendamment du cerveau : les plus familiers sont la toux, l'éternuement, le vomissement. On a vu, dit Vulpian, des fœtus sans cerveau qui criaient et qui suçaient le doigt qu'on leur mettait entre les lèvres. Chaque segment de la moelle paraît se comporter comme un petit cerveau. Si la moelle se trouve divisée au-dessous de l'origine des nerfs respiratoires, toute sensibilité consciente et toute motilité volontaire semblent abolies dans les parties du corps qui sont audessous de la section ; mais, quand alors on chatouille la plante des pieds avec une plume, la jambe se relève sans que le patient s'en aperçoive, « à moins, dit Maudsley, qu'il ne voie le mouvement. » Hunter cite le cas d'un homme qui avait la moitié inférieure du corps paralysée, et dont les jambes exécutaient des mouvements violents toutes les fois qu'on lui chatouillait les pieds; quand on lui demandait s'il sentait l'irritation, il répondait : « Non, monsieur, mais vous voyez que mes jambes la sentent. » — Là est précisément la question. C'est cette conclusion qui est encore aujourd'hui l'objet d'intéressantes controverses. Et il n'y a ici que deux hypothèses vraiment rationnelles. Ou bien il existe jusque dans les plus simples réflexes, comme le croient Pflûger et Lewes, un
(i) Rappelons d'autres faits classiques de ce genre. On sait que Kuss, ayant amputé la tête d'un lapin avec des ciseaux mal effilés qui hachèrent les parties molles de façon à prévenir l'hémorragie, vit l'animal, réduit à sa moelle épinière, s'élancer de la table et parcourir toute la salle avec un mouvement de locomotion parfaitement régulier. La moelle épinière semble une ligne de centres nerveux associés et néanmoins indépendants en une certaine mesure : chaque vertèbre parait former comme un animal distinct. On sait encore que Landry et Vulpian ont divisé en plusieurs segments la moelle épinière du cochon de lait en laissant intact le reste du corps; la communication avec le cerveau étant interrompue, la tête de l'animal ne sentait plus ce qui se passait dans les segments séparés; ces segments n'en continuaient pas moins de vivre et d'avoir leur excitabilité propre, leurs actions réflexes : quand on les irritait, ils réagissaient par des contractions musculaires, et cette excitabilité réflexe a pu durer de trois mois à un an. Qui ne connaît encore l'expérience célèbre de Pflûger? Ce dernier toucha avec de l'acide acétique la cuisse d'une grenouille décapitée, la grenouille essuya l'acide avec la face dorsale du pied correspondant. Pfluger coupa alors ce pied et appliqua de nouveau l'acide au même point; la grenouille essaya de nouveau de l'essuyer avec le même pied, et, n'y réussissant pas, puisque le pied n'existait plus, elle renonça à des efforts infructueux et sembla inquiète, agitée, « comme si elle cherchait un nouveau moyen ». Enfin elle se mit à essuyer l'acide avec le pied du côté opposé.
minimum de sensation, sinon cérébrale, du moins spinale; et conséquemment il y existe, avec de la sensibilité, une appétition rudimentaire. Ou bien, comme le prétendent Maudsley, Wundt, Ferrier et Luys, tous les mouvements accomplis par les centres nerveux inférieurs, une fois séparés des centres supérieurs, sont déterminés d'avance dans l'organisme par sa constitution mécanique et résultent simplement des propriétés mécaniques du système nerveux.
Dans les deux hypothèses, remarquons-le d'abord, « l'inconscient » en soi de Hartmann, qui ne serait plus du pur mécanisme, mais une existence à la fois mentale et inconsciente, est une entité parfaitement inutile ; il est illogique d'imaginer un « esprit inconscient » qui règle sans le savoir les mouvements de l'animal aujourd'hui adaptés à un but : c'est Jà une hypothèse de métaphysique fantaisiste. Maintenant, des deux hypothèses vraiment scientifiques, quelle est la plus probable? Il nous semble que les deux peuvent être vraies à la fois, chacune dans son domaine : les réflexes ont une explication en partie mécanique, en partie psychique. Sans doute on peut imaginer un mécanisme devenu assez parfait pour que la grenouille ou l'homme décapités continuent d'étendre la patte ou le bras sous une excitation : l'hypothèse mécaniste de Descartes est ici soutenaWe. Mais, d'autre part, en poussant à l'extrême cette hypothèse, on aboutirait à l'automatisme des bêtes ; or, chez les bêtes, il y a évidemment sensation. Enfin nous avons reconnu que le mécanisme réflexe est postérieur à 1 appétit. Il n'est donc pas prouvé que, dans les tronçons séparés d'un myriapode, qui continuent à marcher et à se détendre, il n'y ait pas encore quelque sensation. 11 n'est pas prouvé qu'il n'y ait point de même des sensations confuses dans la moelle épinière d'un vertébré quand cette moelle réagit, surtout si l'on considère l'animal total comme un composé de vivants et une société d'organismes. Aussi Ferrier, après avoir dit que des mouvements réflexes parfaitement adaptés u peuvent être produits sans conscience par la moelle épinière », ajoute cet aveu : « Il n'y a pas, dans la physiologie des centres nerveux, un problème plus difficile que celui qui consiste à distinguer les phénomènes purement réflexes des phénomènes de conscience, d'intelligence, de sensation^). »
Pour montrer que le sentiment et l'appétition sont répan-
{V Les t onctions du cerceau* traduction de M. de Varigny, p. 29.
ttÉr>ucTION D E L'ACTE RÉFLEXE AU PROCESSUS APPÉTITIF. 241
dus dans tout l'organisme et que le mécanisme réflexe a luiïflêncie un fond psychologique, on peut tirer argument des âoct,x*inesde révolution et de la sélection universelle. L'anatoïïûfc comparée, avec Geoffroy Saint-Hilaire , voit dans le crâne une vertèbre plus développée, partie antérieure de la colonne vertébrale, et le cerveau n'est de même que la partie antérieure de la moelle épinière : le crâne et le cerveau sont de simples produits d une « différenciation » et d'une « intégration » progressives. De même, la substance grise du cerv ^au et celle de la moelle offrent à l'anatomie et à la physiologie des éléments histologiques semblables; comment <ïonc le biologiste ou le psychologue pourrait-il leur attribuer des propriétés absolument différentes? Si on n'a pas le *3roit d'induire ici l'existence d'une forme de conscience ^Du de sentiment semblable à la nôtre, on a le droit d'induire Xrne sensibilité, une mentalité plus ou moins différente de la nôtre. Sans cela, il faudrait prétendre que le ver de terre ne sent pas parce qu'il n'a pas de cerveau et parce que la sensibilité nous est connue seulement, à nous, comme liée à l'ébranlement cérébral. Aucune analogie, aucune induction ne serait possible si on admettait que l'absence d'identité complète supprime tout raisonnement du semblable au semblable; il faut seulement tenir compte à la fois des ressemblances et des différences. Jules Luys dit lui-même : « J'ai été amené à considérer d'une façon générale le fonctionnement dynamique du cerveau comme n'étant qu'une amplification plus ou moins considérable du mode de fonctionnement des différentes régions de l'axe spinal. » Qu'est-ce que le fonctionnement « dynamique » du cerveau, sinon la sensation et l'appétition motrice? La sensation et l'appétit ne doivent donc être que ((l'amplification» de ce qui se passe déjà dans la moelle. Les fonctions du cerveau se ramènent, selon Luys comme selon Vulpian, à des actions réflexes très compliquées; or les actions réflexes du cerveau ont un côté mental, la sensation; donc il est possible et probable que les actions réflexes de la moelle aient aussi un côté mental, mutatis mutandis, aussi rudimentaire qu'on voudra. « Le moral, disait Cabanis, est du physique retourné; » mais le physique, à son tour, et surtout le physiologique est du moral retourné, car on peut concevoir tout aussi bien que l'appétition soit le véritable « endroit des choses », que les mouvements soient de simples effets ou des rapports d'appétitions.
Le cerveau est l'organe principal et dominateur de
ï\ï ItKDUCTIOX Di: L'ACTE ItÉFLEXE AU PROCESSUS AIM'ÉTITIF.
toute la vie mentale, il a les fonctions les plus nobles, mais il n'exclut pas la part des autres ganglions à la sensibilité générale. Les sensations qui viennent des sens et des viscères, le cerveau les additionne, les combine, les modifie et, par un mode de transformation profondément mystérieux, les élabore en idées. Il est, dit Lewes, le généralissime qui contrôle, dirige et inspire les actions de tous les officiers subordonnés; mais supposer que ces subordonnés n'aient pas aussi leurs fonctions indépendantes, c'est une erreur, « Généraux, colonels, capitaines, sergents, caporaux, simples soldats, tous sont des individus comme le généralissime, avec un pouvoir inférieur et des fonctions différentes, selon leurs positions respectives. Mais, si le commandant en chef est tué, l'armée a encore ses généraux; si les généraux sont tués, les régiments ont encore leurs colonels. Bien plus, par un effort énergique, un caporal peut faire tenir ferme à sa compagnie. C'est là la situation de l'animal à qui on a enlevé son cerveau; chaque partie séparée de l'organisme a encore son général, son colonel ou son simple caporal. » Malgré cette juste comparaison du corps vivant avec une armée, Lewes n'a pas expressément enseigné la doctrine des sociétés d'organismes formant un agrégat de cellules vivantes, qui, quand elles sont des cellules nerveuses, deviennent capables de sensations plus vives. Il n'y a point, dans le système nerveux, un seul et unique centre de sensibilité et d'appétit, mais un très grand nombre de centres appotitifs et quasi-seusitifs, qui communiquent entre eux à l'état normal et se transmettent l'irritation [l). Cette hypothèse a l'avantage d accorder aux deux autres tout ce quelles renferment de positif, sans faire les mêmes exclusions. A ceux qui voient dans le cerveau, avec Luys et Maudsley, un fonctionnement mécanique d'actions réflexes, on peut donc dire : — Oui, tout se fait dans le cerveau selon des lois mécaniques, sans exception : mais, d'autre part, les lois mécaniques sont les mêmes que les lois mentales de l'appetition, et rappétitiou est le dedans du mécanisme : c'est parce qu'il y a dans les éléments cérébraux aise ou malaise rudimeutaire qu'il y a plaisir ou douleur dans la conscience totale du cerveau: et c'est aussi parce qu'il y a de \ amies sensations ou appêtitions dans les éléments médullaires que ces éléments réagissent sous les excitations.
I Sur !o> -iooit'tes 'i organismes, outre les t;-iv:ni\ ,ie ><:lnieftle et Lilieafel'i. von fc!<i[.>uu>. U'< &tcitfti.'-< uiu/naît'>\ et l'erriei*. les Loî"/i. ; es <jn:/na£e$.
Ce qui cause une légitime répugnance aux esprits scientifiques, tels que Maudsley, dans l'hypothèse qui répand la sensibilité et l'appétit tout le long de la moelle, c'est que plusieurs partisans de cette dernière hypothèse ont voulu voir 'dans la réaction des centres inférieurs une pensée adaptant des moyens à des fins, une volonté poursuivant un but ; ce qui les a obligés en même temps de supposer que cette volonté est « inconsciente ». Mais il n'est nullement nécessaire de placer dans la moelle une « conscience médullaire » analogue à ^ conscience cérébrale, qui aurait Vidée d'un obstacle à écarter ^t la volonté de l'écarter ; on n'y doit placer qu'une sensibilité diffuse et un appétit aveugle. Toute l'argumentation de Maudsley en faveur du pur mécanisme est viciée par la confusion de <^ette sensibilité avec la finalité intellectuelle. Ainsi, il croit >éfuter Pfluger en . disant : « Le fait qu'un mouvement atteint ce qu'on nomme un but n'implique pas nécessairement que ce fait soit volontaire, prémédité ou conscient (1). » Sans doute, mais ce n'est point là la vraie question. Il ne s'agit pas de savoir s'il y a dans la moelle raisonnement , préméditation, réflexion consciente ; il s'agit de savoir simplement s'il y a dans les centres nerveux de la moelle des appétitions et sensations plus ou moins vagues, ou, si l'on veut, des subsensations. Dans cette hypothèse, sous l'influence d'une irritation sentie comme gênante , ces centres réagiraient aveuglément, mais cependant de manière à donner le branle au mécanisme habituel et héréditaire des organes, qui aboutit, par exemple, à tel mouvement du pied ou de la main. « Le fait de sentir, dit Maudsley, implique-t-il ce que nous entendons par ces paroles : Moi je sens, moi j'ai conscience? Il est impossible alors que le polype ou la moelle sans cerveau sentent. » — Nous répondrons que sentir n'implique nullement : « Moi je sens, » que la conscience immédiate d'une douleur n'implique pas la conscience réfléchie, que des cellules peuvent être émues d'une manière pénible sans que l'individu, comme individu, le sente. C'est probablement ce qui a lieu dans l'expérience de Goltz. Si on place dans le creux de la main étendue une grenouille privée de ses hémisphères cérébraux, elle s'y accroupit tranquillement; si alors, comme fit Goltz, on retourne la main doucement, la grenouille remue une patte, puis l'autre, de façon à ne pas tomber et à monter peu à peu sur le bord de la main qui
(1) Physiologie de l'esprit, tr. fr., p. 129.
s'élève ; si on continue de tourner la main, la grenouille finit par se trouver sur le dos de cette main et y reste immobile jusqu'au moment où, par un mouvement inverse, on la force à revenir sur la paume. Les sensations musculaires et le sentiment de la pesanteur, excités dans la moelle de la grenouille, produisent les mouvements adaptés; le stimulus sensoriel met en jeu dans la moelle le même mécanisme auquel aurait eu recours la stimulation intellectuelle et volontaire. Cette dernière stimulation, d'ailleurs, chez Têtre normal, ne pourrait pas agir sans l'action des centres inférieurs : elle se borne à susciter ou à diriger cette action. Le§ centres inférieurs , au contraire , peuvent agir et réagir sans les centres de l'intelligence et de la volonté, pourvu qu'il y ait une excitation sensorielle ; c'est ce qui a lieu chez la grenouille sans cerveau, et nous croyons que cette excitation sensorielle enveloppe une émotion plus ou moins agréable ou pénible, qui a aussi son siège dans la moelle. Si cette même grenouille privée de ses hémisphères est caressée légèrement, entre les épaules ou au flanc, elle coasse avec une régularité machinale, une fois à chaque attouchement. L'animal à l'état normal ne coasse pas, ou il coasse plusieurs fois. C'est que ses hémisphères, selon la remarque de Maudsley, lui permettent alors d'arrêter ou de renforcer à son gré l'action réflexe. Les grenouilles mêmes qui ne veulent pas coasser lorsqu'elles ont le cerveau intact le font facilement et régulièrement après l'ablation des hémisphères. De même, après cette ablation, elles s'abstiennent toutes de coasser si l'irritation, au lieu d'être agréable, est douloureuse; elles font alors des gestes de défense, ou parfois poussent un cri de douleur. 11 est probable qu'il y a alors, parallèlement au jeu du mécanisme, une émotion de malaise psychique plus ou moins vague. A en croire Maudsley, au contraire, et aussi Spencer, ces actions seraient « aussi complètement physiques que les mouvements successifs du piston et des roues d'une machine à vapeur. » De même, ajoute Maudsley, il n'est pas plus étonnant de voir les jeunes canards nager immédiatement dans l'eau, par un mécanisme réflexe, et les poulets se noyer, « que de voir le bois flotter et le fer s'enfoncer (1) ». Parler ainsi, c'est n'apercevoir qu'un côté du phénomène. Assurément il y a dans les actions réflexes un mécanisme, et même, si on ne considère
(1) Physiologie de V esprit, tr. fr., p. 189.
que les actions et réactions extérieures entre les cellules, tout y est mécanique ; mais, en môme temps, il doit y avoir dans les cellules mêmes un « côté sensoriel ». Et ce côté sensoriel n'est pas uniquement la simple excitation mécanique ; il est cette excitation, plus un certain état psychique des centres nerveux secondaires, analogue de loin à l'état que nous appelons sensation, émotion de plaisir ou de déplaisir, appétition : c'est le réflexe appétitif. Quand le cerveau est intact, les sensations se communiquent aux hémisphères, s'y condensent, s'y centralisent; le cerveau enlevé, les sensations restent dispersées dans les centres nerveux secondaires. Sans doute la preuve directe est impossible ; l'est-elie moins quand il s'agit de prouver à un Descartes ou à un Malebranche qu'un chien frappé qui se plaint sent le coup de pied? De nous à l'animal nous raisonnons par analogie ; la même analogie est encore valable, quoique affaiblie, de l'animal ayant ses hémisphères à l'animal privé de ses hémisphères, ou, si l'on veut, des centres nerveux cérébraux aux centres nerveux spinaux, qui, dans cette société de cellules qu'on nomme organisme, ne sont que des vivants d'ordre inférieur, soudés et subordonnés à des vivants d'ordre supérieur. Encore une fois, si les centres de la moelle étaient absolument mécaniques, sans aucun élément psychique, cet élément manquerait aussi dans le cerveau, puisque le cerveau n'est que le prolongement de la moelle et l'amplification de ses propriétés. Il est donc faux d'assimiler les mouvements réflexes sensoriels aux mouvements d'un piston ou d'un morceau de liège, qui, évidemment, sont étrangers à toute « stimulation psychique ». Selon nous, les centres nerveux réagissent les uns sur les autres d'une manière à la fois mécanique et mentale, comme des gens qui, dans une foule pressée, se poussent et se donnent des coups de coude, et qui se trouvent tous à la fin portés vers une certaine direction, alors même qu'ils ne l'auraient ni connue ni voulue. Chacun en particulier n'a cherché qu'à éviter le malaise d'une pression extrême, et il se trouve pourtant que tous réalisent une sorte de manœuvre plus ou moins compliquée. De même, dans l'animal récemment décapité, des sensations sourdes se produisent comme d'habitude le long des cellules de la moelle ; comme d'habitude, elles entraînent à leur suite des mouvements, et alors commence la pure mécanique : comme d'habitude, en effet,- ces mouvements convergent vers le même point et produisent cette même contraction de la patte ou du
bras que l'animal aurait produite s'il avait connu un danger et voulu s'y soustraire. Il n'a rien connu, pourtant, ni expressément voulu; ses éléments ont vibré sous le couple sensations plus ou moins aveugles, et la finalité apparente du dernier résultat n'est que l'effet dernier de l'harmonie organique réalisée dans l'espèce par la sélection -naturelle. Ainsi s'expliquerait l'expérience du docteur Robin : l'habitude des mouvements de défense, descendue dans la moelle du supplicié, se réveillerait comme les actions réflexes naturelles, probablement sous la stimulation d'une vague douleur répandue dans les cellules encore vivantes et vibrantes.
On voit que la vie, l'appétit, la sensibilité, la conscience n'est pas cette chose une et indivisible qu'avait imaginée le spiritualisme traditionnel ; elle est susceptible non seulement de directions multiples, mais de diffusion, de concentration, de transmission et de déplacement : les phénomènes qui se produisent chez les animaux inférieurs coupés en diverses parties en sont la preuve. Le mental, dans l'organisme, ne se perd pas plus que le physique; il y a une succession mutuelle des divers états mentaux comme il y a une succession des divers modes de mouvement appelés affinité, chaleur, lumière, électricité, etc. ; Yappétition se retrouve sous toute motion des êtres vivants, et le mouvement de leurs cellules le plus mécanique en apparence renferme un appétit infinitésimal, par rapport auquel nos appétits conscients d'eux-mêmes, distinctement douloureux ou agréables, sont ce que la masse du soleil incandescent est par rapport à un de ces atomes dispersés qui peuplent l'espace.
Si nous voulons étendre plus loin encore l'induction, nous dirons : — Ce ne sont pas les seuls mouvements des êtres animés, réflexes ou autres, qui supposent, comme ressort intérieur, au moins un rudiment d'émotion infinitésimale; mais tous les mouvements, jusque dans le règne inorganique, sont probablement soumis à la même loi. Les mouvements, en effet, suivent toujours ce qu'on appelle « la ligne de la moindre résistance »; le philosophe, pour interpréter ce fait, ne peut que raisonner par analogie avec ce qui se passe en nous-mêmes; or, la ligne de la moindre résistance, en nous, c'est la ligne de la moindre peine ; en dehors de nous, le philosophe ne peut donc se représenter la force intime qui produit le mouvement que comme une activité tendant à se déployer avec le moins de peine possible. Cette activité
est précisément le processus appétitif ou la volonté primordiale, c'est-à-dire le désir non raisonné et inintelligent, quoique accompagné d'une émotion plus ou moins sourde. Dès qu'on rejette l'antique hypothèse de créations vraiment spéciales et successives, qui auraient introduit miraculeusement dans le monde d'abord une matière tout insensible, puis des êtres sentants avec des organes spéciaux et des instincts spéciaux, on est bien obligé d'admettre que, dans les moindres particules de la matière prétendue inerte, il y a encore l'embryon de la vie, le germe de la sensibilité et de l'instinct, une émotion élémentaire qui est la vrai.e raison de Y impulsion motrice. Aussi , contrairement aux savants qui, par une tendance toute matérialiste, veulent ramener Tordre mental à un mécanisme d'automate et à une complication de réflexes, nous allons montrer, en passant de la psychologie à la cosmologie, qu'il faut rétablir l'élément d'ordre mental parmi les principes mêmes de l'évolution universelle et de l'universel mécanisme. On reviendra un jour à la pensée qu'Aristote avait exprimée en une de ses formules brèves et profondes : « Tout mouvement est une sorte d'appétit. » De même que la production ou la circulation du mouvement dans l'univers est inintelligible sans une activité universelle, cette activité même est pour nous inintelligible sans une sensibilité universelle. Il n'y a donc « rien de mort dans la nature», comme le disait encore l'Aristote du dix -septième siècle, Leibniz. Tout se fait par voie mécanique, mais tout se fait en même temps, si on peut parler ainsi, par voie sensitive et appétitive. Il n'y a point, d'un côté, un esprit sentant, de l'autre, une matière absolument insensible qui cependant pourrait être sentie. Non; si ma main sent l'instrument de musique qu'elle touche et presse pour en tirer toute sorte de sons, c'est que cet instrument même, cet organe fabriqué par l'art humain aurait pu, dans de certaines conditions naturelles et à travers des transformations moins superficielles, devenir ma main.