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CHAPITRE PREMIER

I. — Dans l'hypothèse des deux aspects, le lien des faits mentaux entre eux

est supprimé. — Confusion du lien chronologique avec le lien logique et le lien psychique.

II. — Le lien des faits mentaux avec les faits physiques est inexpliqué et indéterminé. — Changement d'état de Bain. Hétérogénéité des termes.

III. — L'origine des faits mentaux demeure incompréhensible. — Le développement de ces faits inutiles est également incompréhensible. — Leur disparition par ^habitude est incompréhensible. — Le lien de tous les faits entre eux est un déterminisme de correspondance mutuelle; or, dans le vrai détermi-

nisme, il n'y a point d'épiphenomène; tout a de l'action; le psychique doit donc aussi être compté parmi les facteurs de révolution universel h

ilfe. '

Lien des faits mentaux entre eux dans l'hypothèse du double

aspect.

Beaucoup de savants et de philosophes font du mental et du physique deux royaumes différents : c'est le dualisme; mais ils ne se contentent pas toujours de placer les deux séries, mentale et physique, à côté Tune de l'autre : ils accordent

2o2 DUALISME DES DEUX ASPECTS, PHYSIQUE ET MENTAL.

une complète indépendance au physique, et le mental, au contraire, se trouve en complète dépendance. Toutefois, les partisans du double aspect ne conçoivent pas cette dépendance du mental par rapport au physique en termes de cause et & effet, comme dans le matérialisme; car ils reconnaissent que le physique ne peut causer le mental, pas plus que le mental, selon eux, ne peut causer le physique. Il y a donc, au lieu de causation, une harmonie préétablie, mais avec cette circonstance importante que c'est la matière qui est l'essentiel et donne la basse fondamentale de l'harmonie, tandis que le mental est l'accidentel et l'accompagnement. Les faits matériels sont des phénomènes premiers; les faits mentaux sont de simples épiphénomènes. On a ainsi ce qu'on pourrait appeler un dualisme à tendance matérialiste, où on n'ose pas dire que le mental soit le physique, ni môme soit causé par le physique, mais où on soutient que le mental est un « aspect collatéral » du physique, et que, par lui-même, il ne cause rien et est sans force. Le mental est un je ne sais quoi qu'on déclare purement dépendant et qui pourtant n'offre aucun lien de dépendance comme corollaire par rapport à quelque facteur général et primordial.

Le premier caractère de cette hypothèse, c'est de supprimer le lien propre des états mentaux entre eux. En effet, selon cette théorie des idées sans force, dont nous avons déjà montré plus haut diverses conséquences, un état de l'esprit n'est jamais produit par un autre ni même vraiment lié à un autre; tous les états de l'esprit ne sont liés qu'à des états du corps. Erreur de supposer que nos idées, par exemple, s'éveillent jamais l'une l'autre en vertu d'une convenance interne, d'une nécessité rationnelle ou même émotionnelle ; erreur de croire que l'espoir déçu soit parmi les réels facteurs de la tristesse et l'explique, que les prémisses d'un raisonnement rendent vraiment raison de la conclusion. Les idées et sentiments sont simplement juxtaposés dans cet ordre, sans aucune cohésion mutuelle et propre, parce que les processus nerveux auxquels ils correspondent respectivement se sont provoqués Tun l'autre dans ce même ordre, déterminé par des forces toutes mécaniques. Suivant cette théorie, les uniformités de liaison entre les états de l'esprit seraient donc de simples uniformités dérivées, résultant des lois de succession entre les états du corps, qui seuls les déterminent. Il n'y aurait pas de lois mentales primi-

tives; il n'y aurait même véritablement aucune loi de l'esprit. La seule vraie connaissance des lois prétendues psychologiques reviendrait à la physiologie (1).

Cette première conséquence de la théorie est, selon nous, une pure hypothèse dépourvue de toute preuve, contraire même à l'observation de la conscience. De quel droit banniton la loi de ce domaine intellectuel où précisément elle est conque? Si le lien logique entre une conclusion et ses prémisses dans un raisonnement n'est pas un véritable lien, une véritable loi, il n'y aura nulle part de loi, car, en définitive, toute loi est de la logique appliquée (2). De même, pourquoi bannir a priori toute condition de changement, toute causalité et toute force du domaine où nous saisissons la seule apparence saisissable de l'action causale et de la force, c'est-à-dire du domaine mental? Au dehors, rien que des phénomènes qui se suivent plus ou moins régulièrement; c'est seulement en nous que nous sentons le pâtir et Y agir, la force subie et la force exercée. Il est donc étrange et que tout ait des lois propres excepté ce qui pense la loi même, et que tout agisse pour sa part excepté le seul être qui se sente agir, sente l'action des autres êtres et conçoive l'idée d'action.

Cette hypothèse a son origine dans une confusion que nous avons déjà signalée (3) : on ne distingue pas les lois en quelque sorte chronologiques qui relient les faits mentaux d'avec les lois logiques et psychologiques. Certes, quand une pensée semble en réveiller une autre par association de contiguïté dans le temps ou dans Y espace, ce n'est point, en réalité, une pensée qui se lie à une pensée; l'association n'existe pas alors entre les deux pensées, mais entre les deux états du cerveau ou des nerfs qui conditionnent ces pensées; l'un de ces états rappelle l'autre, chacun d'eux étant accompagné, à l'instant de sa production, d'un état de conscience particulier qui n'est qu'une sensation affaiblie. Mais est-il certain que toutes les lois mentales soient réductibles à des associations par contiguïté, conséquemment mécaniques? Si Y association par similarité se réduit, en tant qu'association, à une consécution par contiguïté, il n'en est pas moins vrai que la similarité même est un rapport tout intellectuel; supprimez la pensée, il y aura encore des objets qui resteront chacun comme il est,

(i) Voir Mill, Logique, h, p. 43o.

(2) Voir, pins haut, page 23.

(3) Ibid.

mais, tant qu'il n'y aura pas de pensée pour les comparer, il n'y aura pas vraiment de ressemblance, comme telle : les termes existeront sans que le rapport en soit dégagé. La ressemblance est un phénomène mental, parce qu'elle n'existe que dans et pour la conscience; elle n'existe réellement, comme ressemblance, qu'en étant aperçue. Auparavant, elle n'était que virtuelle ; il existait des ohoses, avec tels et tels caractères, mais Y identité àe, ces caractères suppose une comparaison. L'identité et la non-identité sont donc des rapports intellectuels, logiques et psychiques : quand je raisonne, le mécanisme cérébral fait apparaître successivement, par voie de contiguïté, les divers termes et les diverses propositions avec les mots qui les expriment; mais la conscience de la convenance logique, de l'identité partielle ou totale entre les divers termes, est la conscience du vrai lien intime de ces termes, dont la contiguïté dans le temps ou l'espace n'est que le lien extérieur. Cela est si vrai que ce qui seul satisfait la pensée, c'est la réduction de toute loi à quelque rapport d'identité ou de non-identité, de ressemblance ou de différence : la loi logique et la loi mathématique, voilà les seules vraies lois, dont les autres ne sont que la préparation, les seules raisons satisfaisantes pour un être capable de raisonner. On peut imaginer un automate qui serait une parfaite machine à calculer et à raisonner, sans aucune conscience ; mais il n'y aurait alors vraiment calcul et raisonnement que pour un témoin capable de conscience. Aucune juxtaposition régulière de termes ou de nombres ne constituerait un raisonnement logique ou mathématique sans une pensée qui relie d'un lien intellectuel les termes fournis l'un après l'autre par le mécanisme.

Lien des faits mentaux et des faits physiques dans l'hypothèse du double aspect.

Le lien des faits mentaux non plus entre eux, mais avec les faits physiques, ne demeure pas moins indéterminable et inexplicable dans la théorie des deux aspects. Que signifie d'abord ce terme à! aspect? Il n'est, comme le terme de reflet, qu'une simple métaphore susceptible des sens les plus divers. Bain nous dit qu'il emploie ce terme pour exprimer Y union du physique et du mental sans localiser ce qui n'a pas d'extension. « Si, dit-il, j'avais deux choses étendues à joindre, je pourrais aisément exprimer leur jonction en termes de situation locale : l'une à côté de l'autre, Tune sur l'autre, Tune dans l'autre, etc. Mais, quand Tune des choses est sans étendue, l'union doit être exprimée en termes plus réservés. Je décris la transition de l'aspect objectif au subjectif comme quelque chose d'analogue à ce qui a lieu quand nous passons de l'acte de regarder le firmament au sentiment du froid; c'est un changement d'état, pour emprunter une expression à certaine école de théologiens qui parle des cieux de la même manière (1). »

Voilà, il faut en convenir, une explication assez mystique : le théologien bouddhiste ou chrétien, quand il passe du temporel à l'intemporel, se retourne pour ainsi dire tout entier, change son état mental, voit l'existence sous un aspect tout nouveau, « sous l'aspect de l'éternité » . Est-ce bien ainsi que nous passons du physique au mental, comme nous passerions du phénomène connaissable à l'inconnaissable noumène? — Ce qui est ici directement connaissable, c'est précisément le mental, qu'on nomme un aspect; pour connaître le matériel, nous sommes obligés ou de nous mettre de côté tout entiers par la pensée (et alors que sera le résidu?), ou de prêter au dehors quelque chose de ce que nous trouvons dans le prétendu «aspect» intérieur.

Bain, sentant le vague de cette théorie, s'est efforcé de trouver une formule plus scientifique. Chez l'animal et chez

(1) Minci, t. VIII, p. 402 et suiv.

l'homme, les actions mutuelles du physique et du mental sont, dit-il, des « séquences » où le mental et le physique sont toujours « accouplés à la fois dans l'antécédent et dans le conséquent », de manière à former un développement de deux séries parallèles. On dit que la frayeur, par exemple, déprime et dérange les fonctions du corps; mais le fait antécédent n'est pas, en quelque sorte, un morceau de conscience pure et sans corps, une frayeur toute psychique : c'est un état de conscience incorporé uans une série de modifications nerveuses. « Il y a donc une causation à double aspect : du mental-physique donnant naissance à du mental-physique.»

Objecte-t-on à Bain qu'un trait d'union (mental-physique) n'est pas une explication, il répond : — Sans doute, mais c'est la formule exacte de ce fait que, dans les cas où on suppose des états mentaux causant des états physiques, l'antécédent complet et véritable est le mental uni au physique, non le mental seul. — Aussi Bain finit-il par appeler cette union une « cause double et conjointe, une union de deux facteurs ».

Il eût été naturel d'en conclure que, si le mental ne produit pas à lui seul tout le résultat, le physique seul n'y suffirait pas davantage. Au lieu de cette conclusion logique, Bain arrive à une conséquence qui contredit son principe. Selon lui, — et aussi selon Spencer, — « l'efficacité du mental » est due entièrement aux modifications nerveuses et non à quelque pouvoir que le mental posséderait. — « On me pressera de dire quelle voie je prendrais dans une théorie de l'évolution, quand j'aurais atteint le degré de l'échelle où des êtres conscients apparaissent; suivrais-je alors seulement la chaîne de la causation physique, ou introduirais-je le sentiment comme un facteur coopérant, comme quelque chose de plus qu'un accompagnement ou une expression additionnelle du physique? Voici ma réponse : je m'en tiendrais au physique et ne dirais rien du mental dans la ligne de la causation. » — Mais alors, demanderons-nous, que devient la « cause double et conjointe », «l'union de deux facteurs » que vous posiez tout à l'heure, si vous éliminez entièrement le facteur subjectif comme ne causant rien. — « Je ne vois pas, dit Bain, comment nous pourrions faire du subjectif un agent, en nous en tenant aux strictes limites de notre expérience. Dans nos livres de psychologie, nous pouvons bien laisser une place à la cause et à l'effet parmi les éléments subjectifs, dire par exemple que les sensations donnent lieu aux idées, aux émo-

tions, aux volitions, et celles-ci à d'autres idées, émotions, volitions; mais nous savons bien que ce n'est pas là un courant de pures subjectivités; ces faits ont leurs rapports physiques. » — Sans doute, mais il faut simplement conclure de là que le mental, dans notre expérience stricte, ne se montre jamais agissant seul^ sans support matériel ; vous, au contraire, vous concluez qu'il n'agit en aucune façon, qu'il n'a aucune part à l'effet total, qu'il n'est point un des facteurs, mais une expression additionnelle du physique. Une pareille conclusion déborde vos prémisses et, de plus, elle contredit expressément la causation double que vous aviez d'abord posée : au lieu du mental-physique produisant le mental-physique, vous dites maintenant que c'est le physique seul qui produit le mental-physique. Il faudrait pourtant choisir.

« Dans l'évolution des êtres conscients, continue Bain, nous devons placer le physique sur l'avant et non sur l'arrière; nous pouvons constater F apparition^ l'aspect subjectif avec le développement de la structure physique, mais nous ne pouvons pas même dire que le côté subjectif réagisse sur l'autre côté et avance son propre développement. Nous assumons simplement que, si par quelque moyen nous pouvions réaliser un certain arrangement de nerfs et d'autres organes, une manifestation subjective s'ensuivrait, comme quelque chose qui se produit le long du chemin ; qu'avec des arrangements plus avancés et plus compliqués, il y aurait une subjectivité plus avancée. » — Ainsi, encore une fois, loin d'avoir une « cause double et conjointe », nous n'avons qu'une seule cause, l'automatisme physique, qui va droit son chemin ; seulement « le long du chemin », un accident imprévu, un accompagnement extraordinaire se produit : l'automate, tout d'un coup, se met à sentir, à penser et à vouloir.

Spencer, dans sa biologie, soutient une thèse analogue. Selon lui, un homme ne mange pas parce qu'il a faim, ne boit pas parce qu'il a soif. Il ne se marie pas et ne s'entoure pas d'une famille pour son plaisir et son agrément. L'admettre, ce serait introduire des causes subjectives dans la liste générale des facteurs, où ne doivent figurer que des forces physiques ; ce serait contredire la théorie de la conservation de l'énergie. L'homme fait tout ce qu'il fait en vertu des seules relations qui produisent en lui ses divers états physiques, en vertu de la seule structure de son mécanisme nerveux. La crainte de la peine comme telle, l'espoir du plaisir comme tel, doivent être exclus des causes des actions

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humaines. Quelle que soit l'intensité des plaisirs et peines dont nous avons l'expérience, quels que soient les désirs, les tristesses, les joies renfermées dans les innombrables variétés du subjectif, tout cela ne produit aucune interférence avec le cours exactement mécanique des choses dans les automates appelés animaux ou plantes. Le subjectif, comme cause efficace, n'a point de place dans la chaîne des événements cosmiques, dans la série de la « causation ». Il n'est toujours qu'un aspect qui vient s'ajouter à la causation mécanique.

Cette hypothèse de Spencer et de Bain a pour but de maintenir l'unité et l'homogénéité dans les explications scientifiques, sans intrusion ni irruption possible du mental. Mais autre chose est la science, autre chose la philosophie. On n'obtient l'homogénéité du côté physique qu'en laissant l'autre aspect absolument hétérogène avec le premier et, qui plus est, avec lui-même, puisqu'il n'y a plus de loi vraiment propre pour communiquer une unité intrinsèque aux termes de la série mentale. Cette division de la réalité en deux portions incommensurables est aussi peu satisfaisante pour la pensée philosophique que « l'obligation de calculer avec des termes hétérogènes ». De plus, comme l'absolue dépendance du mental par rapport au physique ne peut s'exprimer en termes de cause et iï effet, elle demeure inexprimable autrement que par les métapnores déjà indiquées, lesquelles sont des mots et non des explications : reflet, réverbération, accompagnement, expression additionnelle, accessoire, etc.

Le lien des faits physiques entre eux scra-t-il au moins assuré par l'élimination de tout élément psychique? — Non ; ce lien demeure en réalité indéterminé ou tout extérieur. On ne peut plus dire qu'une chose : c'est que les faits se sont suivis jusqu'à présent dans tel ou tel ordre, et que nous, machinalement, par habitude, nous attendons pour l'avenir les mêmes phénomènes dans les mêmes circonstances. Mais alors, pourquoi réserver tout l'honneur de l'activité efficiente aux phénomènes physiques et le retirer aux phénomènes psychiques? Ces derniers ne sont ni plus ni moins inertes que les autres, mais ils sont liés comme les autres, liés aux autres, et les autres leur sont liés à leur tour, d'un lien d'ailleurs contingent, d un lien de fait et d'habitude, qui n'a aucune nécessité logique (1).

(1) Voir James, loco cit.

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Veut-on cependant, en introduisant de nouveau cette «pensée unifiante », cette raison raisonnante qu'on avait voulu reléguer dans les intermandia, rétablir en toutes choses, avec la nécessité logique, un déterminisme de lois universelles, une correspondance nécessaire et nécessairement réciproque de tous les phénomènes? Fort bien; mais, dans le déterminisme universel, il n'y a point de phénomène accessoire, ni surajouté, ni superflu : il n'y a point d' « épiphénomène ». Ma pensée doit être aussi nécessaire à l'existence de la terre et du soleil que l'existence de la terre et du soleil à ma pensée. Tout est causant et causé, liant et lié, agissant et agi, déterminant et déterminé : mon ombre même est aussi nécessaire que mon corps et, en définitive, aussi réelle. Le mental en un mot, est aussi essentiel au tout que le physique. On ne peut donc prétendre que le sentiment n'ait aucune part dans le résultat final, que 1 histoire d'un organisme ou d'une espèce aurait été précisément la même sans la sensibilité et la conscience qu'elle a été de fait avec la sensibilité et la conscience (1).

(1) Voir Y Introduction.

Origine des faits mentaux dans l'hypothèse du double aspect.

Considérons maintenant le mental en lui-même, et non plus seulement dans son rapport avec le physique ; nous verrons que, dans l'hypothèse du double aspect, l'origine du mental comme son mode d'existence est absolument incompréhensible. Le mental n'est pas un être, ni un effet de la matière, ni une partie de la matière, qu'est-ce alors et d'où vient-il? — C'est un aspect surajouté, toujours un aspect. Voilà donc une nouvelle catégorie à joindre aux catégories d'Aristote et de Kant : celle des aspects. Mais de deux choses l'une : ou l'aspect surajouté n'existe pas partout, mais seulement chez les êtres vivants ou même chez les animaux, et le mental n'est alors la doublure que d'une partie des phénomènes mécaniques; ou, au contraire, il est un aspect essentiel et universel, toujours parallèle à l'aspect physique, comme le « convexe » est toujours doublé du « concave » : il y a partout des aspects, « nemine aspiciente. » Examinons tour à tour ces deux hypothèses. La première explique le cours des événements cosmiques en termes matériels, — atomes, mouvements, forces, répulsions, attractions, etc., — jusqu'à un certain point à partir duquel la langue matérialiste fait défaut ; alors survient le mental (sensations, sentiments, etc.), comme nécessaire pour d'autres explications. Le philosophe se trouve donc obligé de commencer ses explications avec un seul aspect, et de finir avec deux. C'est ce que fait Spencer dans ses Premiers Principes et dans sa Biologie. La nature, d'abord une, se double et prend deux faces quand l'animal apparaît. Comment ce second aspect a-t-il pu se produire ? Comment au pur inconscient a pu se surajouter un rayon de conscience? Est-ce d'en haut qu'est descendu ce rayon, qui éclaire la marche des choses sans servir à la modifier? Et comment la nécessité a-t-elle pu ainsi aboutir à produire du superflu? La réponse est d'autant plus impossible que Spencer considère la conscience comme d'un tout autre ordre et d'une tout autre sphère que le mouvement; lui-même avoue que la pensée ne peut et ne pourra jamais se déduire du

mouvement, que nous pourrions connaître tous les mouvements présents, passés et à venir de l'univers, sans en déduire la pensée. S'il en est ainsi, le mental ne pouvait être impliqué dans des facteurs qui, par hypothèse, étaient tout mécaniques; et il n'a pu davantage être effet de causes par rapport auxquelles il est impossible de montrer sa dépendance. Dès lors, quand vous voyez « apparaître » le sentiment parmi les résultats de l'évolution physique, antérieurement insensible, vous devez comprendre que les limites de vos facteurs primitifs ont été dépassées. Vous êtes obligé de reconnaître parmi vos facteurs précédents plus que vous ne supposiez. Spencer, au nombre de ses données initiales, a placé seulement les « attractions et répulsions moléculaires» ; il décrit toute l'évolution de la biologie avec ces seuls termes matériels, puis, une fois arrivé à l'animal et à l'homme, il trouve quelque chose d'absolument neuf, la sensibilité; il devrait s'écrier alors, selon la remarque de M. Guthrie: — Je suis plus riche que je ne pensais : je croyais ne tenir dans ma main que mouvement et matière, et voici de la pensée (1) !

Pour éviter ce coup de théâtre miraculeux, il faut passer à une seconde hypothèse et supposer un aspect mental sous tous les phénomènes physiques, dans le monde inanimé comme dans le monde animé. Le dualisme s'étend ainsi d'un bout à l'autre de la série des êtres. Mais alors on comprend moins que jamais Y origine de l'aspect mental. De plus, si le mental accompagne partout le physique, n'est-il pas naturel de croire que les deux séries doivent, en leurs principes originels, former une seule et même série?

Admettons cependant, sans aucune explication d'origine, l'existence du mental parallèlement au physique ; il faut maintenant en expliquer le développement à mesure que la série physique se développe. Or, ce développement est inexplicable dans la théorie des deux aspects, parce qu'il demeure, en vertu même de l'hypothèse, absolument inutile et inefficace. Par exemple, puisque le plaisir et la douleur sont sans action et sans force réelle, comment se fait-il qu'ils se soient progressivement développés au cours de l'évolution ? D'où vient cette grâce inutile du plaisir que nous fait en certains cas la nature, et d'où naît surtout cet accessoire gênant de la douleur, dont la nature aurait bien dû faire l'éco-

(1) Voir sur ce point Guthrie, loc. cit.

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nomie? S'il y a dans la nature quelque « adaptation des choses », c'est le monde de la vie qui offre surtout cette adaptation; or, c'est précisément dans ce monde que se produisent ces phénomènes sans utilité et non adaptés : la faim, la soif, le plaisir de manger ou de boire, l'amour, etc. Pourquoi cette succession savante de reflets dans la conscience, si les reflets sont absolument inactifs et si la conscience ne sert absolument à rien? Dans le monde physique, les reflets sont eux-mêmes des manifestations d'énergie, des modes de mouvement qui entrent dans la formule totale et y ont un rôle. Qu'est-ce donc qu'un reflet psychique ne produisant nulle part aucun effet d'aucune sorte ?

Si l'apparition et le progrès de Faspect mental sont inintelligibles, sa disparition, par exemple sous l'influence de l'habitude, ne l'est pas moins : vous ne pouvez pas dire, en effet, que le mental soit alors devenu inutile, puisqu'il l'a toujours été. Le mental s'en va donc comme une ombre mystérieuse de la même manière qu'il était venu. Quand nous apprenons à jouer du violon, la conscience existe d'abord en plus de l'automatisme physique ; puis la conscience s'élimine et il ne reste plus que l'automatisme, qui, du reste, à lui seul, eût pu apprendre à jouer du violon ; les mouvements du violoniste, en effet, dans cette hypothèse , sont la résultante des mouvements antérieurs indépendamment de toute conscience et de toute sensibilité sous- jacente. Mozart eût aussi bien écrit Don Juan s'il n'avait trouvé aucun plaisir à la musique. Leibniz eût aussi bien trouvé le calcul infinitésimal s'il n'avait aperçu par la pensée aucun lien entre les principes et les conséquences ; Pascal eût fait de la géométrie sans la conscience de l'accord entre les conclusions et les prémisses : pour le savant comme pour l'ignorant la conscience est du «luxe». Le livre bon ou mauvais que je compose, je Faurais écrit de la même manière quand même je n'aurais compris le sens d'aucun terme ni eu aucune conscience de philosopher ; vous le liriez de la même manière, et vous donneriez les mêmes marques d'assentiment ou de non-assentiment, alors même que vous ne comprendriez pas un mot et n'auriez aucun plaisir ou déplaisir à la lecture. L'univers, extérieur ou intérieur, est une lanterne magique que le grand Inconnu qui montre le spectacle aurait pu oublier d'éclairer sans que rien fût changé à la procession des personnages.

Nous avons donc, en définitive, un vrai miracle dans la na-

ture : le monde contient des faits qui n'influencent en rien leurs voisins, dont l'existence ou la non-existence, aussi loin que le reste va, n'a nul besoin d'entrer en ligne de compte. Le mental n'a plus qu'une dignité inactive et vaine, ïotium cum dignitatc. Le domaine de la pensée est alors, a-t-on dit, « la moitié antiscientifique de l'existence universelle », et, comme la science est la pensée même, il s'ensuit que la science comme telle, c'est-à-dire la pensée embrassant le monde, est précisément l'aspect antiscientifique du monde. 11 y a une profonde irrationnalité précisément dans cette partie de la nature que nous appelons la raison, puisque celle-ci est une addition superflue à la somme totale de l'existence.

Si la conscience était tellement inutile, elle aurait entièrement disparu par sélection, comme elle disparaît déjà dans les faits d'habitude. Il n'en est pourtant pas ainsi : la conscience monte de plus en plus haut, illumine des hauteurs de plus en plus éloignées de son point de départ, mais elle ne disparaît pas. Elle acquiert au contraire une subtilité, une délicatesse croissante, en même temps qu'une compréhension croissante. Les détails inférieurs sont sans doute abandonnés par elle à l'habitude et à l'action réflexe ; mais, là où la conscience se porte, elle manifeste une sensibilité de plus en plus aiguë avec une intelligence de plus en plus étendue. Son apparent recul devant le mécanisme n'est qu une concentration progressive, et, quand certains savants se figurent pour l'avenir un automatisme embrassant la totalité de l'être humain, ils sont dupes d'une illusion d'optique : ils ne voient pas que l'homme devient à la fois de plus en plus machine par le côté inférieur de son être, de plus en plus conscience par le côté supérieur.

— Mais, demande Bain, comment avoir une certitude en faveur de l'hypothèse qui déclare ainsi la subjectivité utile, nécessaire même à l'évolution des êtres vivants? Il faudrait, pour cela, pouvoir montrer de palpables contradictions. Si B est évidemment impliqué dans A, alors nous ne saurions prétendre que A aurait pu être produit ou aurait pu se développer sansB; mais la subjectivité est de fait alliée à l'objectivité « sans aucune implication que nous puissions découvrir ». Dès lors, conclut Bain, nous sommes obligés de dire que les deux sont unis, mais non unis nécessairement, car il n'y a là ni implication ni carnation.

Selon nous, au contraire, il y a à la fois implication et causation.En effet, le principe de contradiction nous oblige à ne

pas mettre dans nos conclusions plus que n'impliquent nos prémisses, et, d'autre part, le principe de causalité nous oblige à ne pas admettre des effets sans cause. Or, sinous ne plaçons dans nos facteurs initiaux, dans nos principes, que des ((imités d'attraction et de répulsion »,des changements delieu opérés par des atomes dont l'un passe simplement à droite et l'autre à gauche, nous aurons beau combiner ces facteurs et ces principes, nous n'en ferons jamais, comme dit Pascal, réussir la plus petite pensée ni le plus petit sentiment. Ne placer parmi les données de la formule génératrice que des

fmrticules sans vie, c'est se condamner à n'introduire ensuite a vie et le sentiment que par une négation des principes de contradiction et de causalité.

— Mais, dira-t-on encore, les facteurs réels, les causes objectives peuvent fort bien contenir plus que ne contiennent nos formules. — A la bonne heure, c'est précisément ce que nous croyons pour notre part ; mais alors, ne présentez plus vos formules mécaniques comme des principes suffisants d'explication. Dites : — Puisque la matière devient consciente d'ellemême, il y avait quelque chose, dans les facteurs originels, qui était capable de s'organiser en conscience ; les unités ultimes de la matière étaient des unités d'attraction et de résistance avec quelque chose de plus. — C'est ce quelque chose que vous avez précisément supprimé et que vous essayez en vain d'introduire plus tard par une sorte d'escamotage.

Il est donc opposé à la fois au principe de contradiction et à celui de causalité de représenter le mental soit comme conséquence, soit comme effet de facteurs supposés tout physiques ; d'autre part, un aspect qui n'est ni la conséquence ni l'effet des facteurs initiaux est un phénomène sans cause. Nous revenons ainsi au dilemme déjà posé : — Si le double aspect n'existe que chez les êtres vivants, d'où vient cette exception qui suppose une création? Si le double aspect existe partout, alors le philosophe ne peut se contenter d'explications purement mécaniques, même dans le monde minéral. Seul le physicien peut le faire : l'étude physique des minéraux et du monde inorganique, en effet, ne roule que sur des relations d'espace et de temps, d'où, par abstraction, on exclut le réel objectif, et aussi le réel subjectif. Mais, dans l'homme, nous ne pouvons faire abstraction de ce fait que l'être existe pour soi : la psychologie ne peut donc être purement mécanique ; encore bien moins la métaphysique et la cosmologie.

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