LE POINT DE VUE SOCIOLOGIQUE
L'animal se préoccupe avant tout de conserver sa vie, d'assouvir ses passions, d'élever sa progé-
niture. L'instinct de la conservation individuelle, celui de la procréation, l'instinct maternel ou paternel, sont les grands mobiles de sa conduite. Toutefois, chez certaines espèces inférieures, se découvrent des sentiments de sociabilité assez développés. Mais, abstraction faite de ces cas exceptionnels, les règles de la conduite animale ont un caractère purement individuel et familial. Selon Spencer, l'homme lui-même est demeuré originairement étranger aux sentiments de sociabilité.
Un état pré-social ou d'individualisme précède leur apparition. Mais Taltruisme, se développant au cours des âges, devient bientôt le caractère dominant de notre nature et différencie nettement l'homme des autres animaux. De là une distinction importante entre les lois de la conduite animale et celles de la conduite humaine. Les premières ont trait seulement à la vie individuelle et familiale, les secondes régissent en outre les rapports de l'individu avec ses semblables, abstraction faite de toute idée de consanguinité. Or, ce dernier point de vue constitue précisément l'aspect sociologique de la conduite.
Il sollicite surtout l'attention du moraliste. On
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le comprend sans peine. L'instinct de la conservation personnelle, celui de la procréation, l'amour des parents pour les enfants sont des mobiles d'action assez forts par eux-mêmes, pour que les hommes leur obéissent spontanément, sans y être déterminés par une action coercitive du dehors. Partant, il n'a point fallu de grands efforts pour faire comprendre aux individus la nécessité d'obéir à de tels penchants. Il n'en est pas de même pour les sentiments de sociabilité. Aujourd'hui encore, ces sentiments sont fréquemment en conflit avec les penchants égoïstes. Pour suivre les premiers, il faut bien souvent sacrifier les seconds. Or ceci exige un effort. Les instincts altruistes insuffisamment développés, ne sont pas assez puissants pour régir la conduite de l'individu en toutes circonsiances.il faut qu'un enseignement démontre aux hommes la nécessité de leur obéir, et que la crainte des sanctions humaines e't divines supplée à l'insuffisance des mobiles naturels. Et c'est ainsi que l'on attribue souvent d'une manière exclusive le caractère de moralité aux règles qui gouvernent notre conduite vis-à-vis du prochain. Quelles sont ces règles ? Quelles modifications subissent-elles au cours de l'évolution? Examinons ces deux questions.
Le but final de la société est d'assurer la conservation et le développement de l'individu . Les hommes n'ont accepté les charges de la vie sociale que pour en retirer de plus grands avantages. L'ordre social se justifie par son utilité. Les membres d'un corps sont intéressés à son existence, puisqu'ils participent de sa vie. Il existe donc une harmonie foncière entre la vie de chacun et celles de tous, entre la fin de l'individu et celle de la société. Toutefois, aussi longtemps que révolution n'a point accompli son cours, cette harmonie demeure incomplète. Des conflits surgissent entre les intérêts privés et l'intérêt public.
Où trouver la solution de ces conflits, et comment s'imposera-t-elle peu à peu en vertu de la loi générale du progrès ?
L'évolution sociale, nous dit Spencer, a pour point de départ l'état de guerre et tend vers un état de paix universelle et permanente.
L'état de guerre est caractérisé par la prédominance du principe d'autorité ou des droits du plus fort dans Tordre politique et domestique, et par le développement parallèle des activités militaires et des activités pacifiques ou industrielles. Dans cet état, la liberté individuelle doit être
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partiellement sacrifiée aux exigences de la discipline militaire. Une action prompte et énergique est nécessaire pour faire face à toutes les éventualités d'une vie de combats et de périls. L'autorité, concentrée entre les mains du plus fort, revêt un caractère absolu. Elle présente ce caractère jusque dans Tordre domestique, ainsi que rattestent les prérogatives de la puissance paternelle, et les pouvoirs du maître sur l'esclave. De plus, le code de la conduite sociale contient des prescriptions différentes et opposées, selon qu'il s'agit des membres d'une même collectivité ou de collectivités ennemies. Les hommes doivent s'entr'aider mutuellement s'ils appartiennent à une même tribu ; mais à legard des membres d'une tribu rivale, la haine et la vengeance sont un devoir. Écraser ses rivaux pour n'être point écrasé par eux, telle est la règle qui préside aux relations entre les divers groupes sociaux. D'autre part, la conservation de chacun d'eux exige que tous ses membres s'unissent dans une action commune contre l'ennemi. L'anarchie au sein de la collectivité paralyserait son action au dehorâ. De là certains sentiments de solidarité entre les individus qui appartiennent à une même coUec-
tivité. Exposés aux mêmes périls, ayant à lutter contre un ennemi commun, leur intérêt est de vivre en bonne entente et de se prêter une assistance mutuelle. Ainsi, tandis que l'esprit militaire arme une tribu contre l'autre, l'altruisme, qu'engendre la conscience d'un péril commun, pousse les membres de la tribu à s'entr'aider mutuellement, déterminant déjà l'essor des activités pacifiques.-
Par le fait de l'évolution ou du progrès social, ces activités tendent à devenir prédominantes. Les sentiments humanitaires s'étendent bientôt au delà des frontières des peuples. Comme les entreprises de l'esprit de conquête sont moins fréquentes, la nécessité d'une autorité forte et absolue devient aussi moins impérieuse. La liberté individuelle, sacrifiée tout d'abord aux exigences de la défense commune, revendique ses droits. La Morale ne prescrit plus seulement la bienveillance entre membres d'une même collectivité, mais entre hommes, quelles que soient les différences de race et de nationalité. Ainsi l'évolution de la conduite sociale s'accomplit dans le sens de la paix et de la liberté. Elle atteindra son terme lorsque seront définitivement taries toutes les sources d'antago-
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nisme et de discorde d'individus à individus, de nations à nations. Quand se réalisera cet état idéal ? Dans un avenir que Spencer ne prétend pas déterminer ; on en comprend sans peine la raison. Mais ceux qui reconnaissent le dogme de l'évolution auront foi dans les prédictions du philosophe naturaliste. Il nous a montré, en effet, l'évolution réalisant de mieux en mieux les conditions de la vie, ou, ce qui revient au même, l'adaptation de l'être à son milieu. Or, l'individu a besoin de la société pour vivre et se développer. Partant, l'évolution, agissant dans un sens favorable à la vie, adaptera de mieux en mieux l'individu au milieu social, d'où l'expansion des sentiments altruistes. — Dans ses « Premiers Principes 95 , Spencer nous a donné la formule générale de l'évolution. Elle détermine le passage du simple au complexe, de rhomogène à l'hétérogène. Elle a fait sortir, des combinaisons relativement simples du règne inorg^.nique, les combinaisons de plus en plus complexes du règne organique. C'est elle encore qui a engendré la vie sociale par le groupement des organismes individuels. Cette vie ne peut que se développer dans le sens d'une solidarité de plus en plus étroite entre tous les
membres de la famille humaine. Tout cela doit s'opérer fatalement, comme se sont réalisées à lorigine les combinaisons de la matière brute.
Du reste, cette loi d'évolution se manifeste déjà dans les formes successives que revêt la coopération sociale. De même que la vie organique, la vie sociale va se compliquant davantage et se diversifiant en fonctions distinctes. A Torigine, tous les membres de la collectivité se livrent à des occupations analogues, poursuivent par des efforts semblables certains avantages communs.
Telle est la forme de coopération la plus simple et la plus homogène. Ainsi, chez les organismes inférieurs n'apparaît point encore la différenciation des organes et des fonctions. On voit déjà cette forme primitive de coopération sociale dans la conduite des sauvages qui unissent leurs efforts dans le but de s'emparer d'une proie qu'ils se partagent ensuite.
Mais, insensiblement, naît la division du travail, multipliant les organes du corps social en vue de fonctions distinctes. Des professions diverses se créent; il s'établit des échanges de services, puis des échanges de choses, réglés par des contrats. Toutefois ceci n'est point encore la forme définitive de la coopération.
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Non seulement l'état social parfait exclut tout antagonisme entre les individus ou les sociétés, non seulement il implique l'échange des services et des choses et, par conséquent, le respect des contrats /réglant ces échanges, mais il réclame encore de chaque individu certains services gratuits au profit du prochain. La conduite n'atteindra sa forme la plus élevée que lorsque, à la coopération basée sur des services qui se compensent mutuellement, viendra s'ajouter l'action désintéressée de la bienveillance.
Ainsi, après nous avoir appris que le but de la vie est de jouir, la Morale évolutionniste nous ordonne d'agir afin que se réalisent un jour les conditions d'un état social parfait.
Avant d'aborder la discussion du système, résumons-en brièvement les principaux traits :
Y La conduite est l'ensemble des actes de l'homme ou de l'animal qui tendent à la conservation et au développement de la vie.
2° La conduite suit une évolution parallèle à celle des structures et des fonctions. Elle apparaît de plus en plus complexe et efficace à mesure que l'on s'élève dans la hiérarchie des êtres.
3° La conduite efficace ne doit être jugée bonne
que si la vie constitue une source plus féconde de jouissances que de souffrances.
4^ La conduite présente différents a.spects : physique, psychologique, biologique et sociologique. Envisagée sous chacun de ces aspects, elle apparaît soumise à la même loi d'évolution définie tantôt.
S"" Favorable au développement de la vie, l'évolution de la conduite doit amener finalement la réalisation d'un état social parfait, caractérisé par l'expansion aussi complète que possible des sentiments altruistes et l'harmonie de tous les intérêts individuels.