‹ L'évolutionnisme en moraleChapitre 4 sur 18 · ÉVOLUTION DE LA CONDUITE · texte numérisé non relu

ÉVOLUTION DE LA CONDUITE

« La conduite, nous dit Spencer, suit une évolution parallèle à celle des structures et des fonctions. » Qu'est-ce à dire ? A mesure que Ton s'élève dans la hiérarchie des êtres, on trouve, en même temps que des organes et des fonctions plus complexes, une conduite phis développée. Mais en quoi consiste ce développement ? Les organismes qui occupent les degrés inférieurs du règne animal exécutent certains mouvements auxquels il est impossible d'assigner un but. Un infusoire, par exemple, se meut comme au hasard et semble le jouet dlmpulsions étrangères. Chez de tels

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êtres, les actes adaptés à des fins sont en petit nombre et d'une grande simplicité. De plus, les adaptations sont imparfaites. Les animaux inférieurs n'ont pour protéger leur vie que des moyens d'une efficacité restreinte ; à la merci de leurs ennemis, ils semblent uniquement destinés à leur servir de pâture. De là le caractère essentiellement éphémère de leur existence.

Chez les animaux supérieurs, au contraire, les actes accomplis en vue d'un but sont nombreux, une multitude de fins particulières et immédiates se subortlonn<'nt naturellement à une fin générale : la conservation de l'individu et de l'espèce. 11 en résulte une conduite plus complexe. Cette conduite est en outre plus efficace que celle des êtres inférieurs : les actes sont d'autant mieux adaptés à leurs fins que l'organisme est plus développé et appartient à une espèce plus élevée. Le mammifère se défend mieux contre ses ennemis que rinfusoire dont nous avons parlé tantôt.

De même, la conduite des hommes comparée à celle (les animaux présente des adaptations à la fois plus nombreuses et plus parfaites d'actes à des fins. Et parmi les hommes eux-mêmes, les sauvages veillent à la conservation de leur exis-

tence avec une sollicitude beaucoup moins efficace que les peuples civilisés. Il suffit, pour s'en convaincre, de voir comment les uns et les autres se nourrissent et se protègent contre les intempéries des saisons.

L'évolution de la conduite se poursuit donc parallèlement à celle des structures et des fonctions, elle se caractérise par une complexité et une efficacité croissantes. Cette conclusion ne s'appuie pas seulement sur les faits, elle se justifie par des considérations a prmH. Un moyen est dautant meilleur qu'il est plus efficace! La conduite n'étant qu'un ensemble de moyens mis en œuvre pour assurer la conservation et l'augmentation de la vie, sa perfection devra se mesurer à son degré d'efficacité, ^îais il importe de bien comprendre la façon dont Spencer entend l'augmentation de la vie, fin suprême de toute conduite. La conduite la plus développée ne sera pas nécessairement celle qui assurera à l'individu la plus longue durée d'existence. ^ La longueur de la vie, écrit Spencer, n'est point par elle-même la mesure de l'évolution de la conduite, il faut encore tenir compte de la quantité de vie w ^) ; et

1) MorcUe é valut ionnistet trad. Bibliothèque scieQtiiique internationale (£m. Alglave).

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ailleurs : ** L'augmentation de la vie ne doit pas seulement se mesurer dans le sens de la longueur, mais encore dans le sens de la largeur » - C'està-dire, si nous comprenons bien, qu'il faut tenir compte ici de la complexité de la conduite.

Le propre d'une conduite développée est d'augmenter la vie, mais il y aura augmentation de vie par le fait même que les actions se multiplieront et manifesteront des facultés plus variées.

Ainsi de deux animaux, le plus vivant ne sera pas nécessairement celui dont l'existence atteindra le plus long terme, mais plutôt celui qui dans un temps donné dépensera la plus grande somme d'énergie. Pour apprécier Ibs résultats d'une conduite, il faut donc tenir compte tout à la fois et de la durée et de la quantité de vie. Telle est bien la pensée de Spencer, lorsqu'il écrit : ^ Pour estimer la vie, nous en multiplierons la longueur par la largeur et nous dirons que l'augmentation vitale qui accompagne l'évolution de la conduite résulte de l'accroissement de ces deu!^ facteurs «. Il est facile, après cela, de s'élever à la conception d'une conduite idéale ou absolument parfaite.

Plaçons-nous tout d'abord au point de vue de

la conservation et du développement de Tindividu. La conduite individuelle la plus parfaite permettra à l'agent de vivre le plus longtemps possible, on même temps qu'elle comportera l'activité vitale la plus énergique et la plus variée. Par le fait d'une telle conduite, l'adaptation de Torganismc à son milieu sera adéquate. Grâce à l'action combinée de ses fonctions et de sa conduite, l'animal réagira efficacement contre les influences nuisibles. Cette adaptation parfaite de l'être au milieu n'aura pas seulement pour effet de prolonger l'existence, elle permettra encore à l'individu de mettre enjeu toutes les ressources de sa nature.

Si tel est l'idéal d'une conduite individuelle, quel sera celui d'une conduite collective? Quand pourra-t-on dire qu'une telle conduite atteint sa plus haute perfection? Lorsqu'elle assurera avec une entière efficacité la conservation des existences individuelles, la propagation de l'espèce et le développement des facultés de chacun. Mais pour atteindre ce résultat, deux conditions seront requises: P Les individus ne pourront se contrarier les uns les autres, dans la poursuite de leurs fins respectives ; 2^ ils devront se prêter une assistance mutuelle.

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Ainsi l'idéal de la conduite collective implique la coopération des efforts individuels en vue du bien de tous. Il en résultera une conduite à la fois plus complexe et plus eflScace. Et maintenant, s'il est vrai que la conduite en général, dont la conduite humaine représente actuellement la forme la plus élevée, obéit à une loi essentielle de progrès qui la rend de plus en plus efficace au point de vue de la conservation et du développement de l'espèce, on doit en conclure que Thumanité évolue spontanément vers un idéal de solidarité sociale. On le voit, par le fait de l'évolution adaptant de mieux en mieux l'être à son milieu et par conséquent l'homme à la société, l'altruisme se dégage insensiblement de l'égDïsme primitif.

FONDEMENT DE LA DISTINCTION ENTRE LE BIEN ET LE MAL OU CRITERIUM DE LA MORALITÉ.

La conduite en se développant devient donc de plus en plus complexe et efficace, elle aboutit à une augmentation de vie au profit d'un individu ou d'une classe. Telle est, on vient de le voir, la

conclusion que Spencer dégage de l'hypothèse évolutionniste, ^

Il s'efforce ensuite de montrer que cette conclusion se trouve ratifiée par l'opinion commune du genre humain sur la valeur morale de nos actions. En d'autres termes, une conduite, développée ou parfaite selon la loi de l'évolution, est précisément celle que le langage usuel appelle bonne.

Pour le prouver. Spencer analyse les applications les plus fréquentes de l'idée de bonté. Les comparant entre elles, afin d'en dégager un élément commun, il arrive à cette conclusion qu'une chose est dite bonne lorsqu'elle répond à sa destination, lorsqu'elle se prête à Tusage qu'on en veut faire. Au contraire, on l'estimera mauvaise, si elle est mal adaptée à sa fin. Dans ce sens, on dira qu'un bon couteau est celui dont la lame est tranchante, un bon fusil celui qui porte loin et juste, une bonne maison celle qui abrite convenablement ses habitants, etc. En ces différents cas, nous apprécions les choses, selon qu'elles sont plus ou moins bien adaptées à leurs fins.

Or, notre point de vue reste toujours le même quand nous appliquons les idées de bien et de mal aux actions humaines. Ces actions, avons-nous

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f dit, sont accomplies tantôt dans un but exclusive-

ment individuel, c'est-à-dire au profit de l'agent lui-même, tantôt au profit de ses enfants, ou enfin au profit des autres hommes. Maiy que l'on considère la conduite sous sa forme individuelle, fami- [ liale ou collective, on arrive toujours à cette

^ conclusion, quelle est estimée bonne dans la

mesure où elle favorise la conservation et le déve- % loppement de la vie. Nous blâmerons celui qui

^ compromet sa santé dans la débaucha, ne prend

9 aucune précaution contre les rigueurs du froid,

se soumet à un régime nuisible d'alimentaiion. ^ Au contraire, quelqu'un observe- t-il les règles do l'hygiène, cherche-t-il à développer ses facultés dans une juste mesure, il nous paraîtra agir rai- I sonnablement, c'est-à-dire ôeen.

De même, on louera la conduite des parents

y qui s'attachent avec une sollicitude intelligente à

: conserver la santé de leurs enfants et à développer

leurs aptitudes physiques et mentales; mais «i un

système d'éducation entrave ce développement et

compromet la santé de l'enfant, il sera réputé mau-

: "" vais. Enfin, celui dont la conduite est bienfaisante,

;; non seulement pour lui-même ou pour ses enfants,

\} mais encore pour les autres hommes, s'attire les

i, louanges de tous.

Ainsi les règles qui permettent d'apprécier le degré de développement des divers genres de conuite, et se dégagent de l'hypothèse évolutionaiste, sont implicitement reconnues par tous les hommes, comme le prouvent les applications les plus usuelles des idées de bien et de mal. Ces règles servent de base à nos jugements moraux.

Toutefois, elles n'en sont point le dernier fondement; elles impliquent elles-mêmes un postulat. Un moyen efficace n'est vraiment bon que si la fin en est bonne. Celui qui a réussi à se venger de son ennemi en lui enlevant la vie, a bien agi au point de vue du but qu'il poursuivait, en ce sens que les mesures qu'il a prises pour réaliser ses projets criminels ont été efficaces. Mais le but étant mauvais, on condamnera les actes qui y tendent. En proclamant une action bonne, on suppose bonne la fin poursuivie par l'agent. Conséquemment l'appréciation d'une conduite efficace dépendra du point de savoir si la vie est bonne en elle-même, c'est-à-dire si la vie vaut la peine de vivre. D'une part, le spectacle de l'évolution nous a fait voir une conduite de plus en plus efficace à mesure que nous nous i^ommes trouvés en présence d'organismes plus élevés ; d'autre part, les hommes

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ont coutume d'appeler bonne une conduite d'où résulte une certaine augmentation de vie. Or, il s'agit de justifier leur opinion. L'évolution est-elle un bien ou un mal i La conservation et le développement de la vie sont-ils choses désirables en soi ? Oui, si la vie comporte finalement plus de joies que de peines ; non, dans Thypothèse contraire. Selon donc que Ton sera optimiste ou pessimiste, on jugera bonne ou mauvaise une conduite efficace. Si la vie est plus féconde en misères qu'en jouissances, à quoi bon la prolonger i Et comment louer une conduite qui, en nous conservant lexistence, nous ménage un surcroît de misères ?

Sur cette question fondamentale : ^ La vie vaut-elle la peine de vivre ? r les opinions se divisent. Toutefois, le pessimisme et l'optimisme s'inspirent d'une vérité commune : la conduite doit être estimée bonne, si la vie quelle entretient et développe au sein de l'humanité procure finalement à celle-ci plus de jouissances que de souffrances.

Pour tout le monde, le but suprême de l'existence est donc de jouir ; la distinction entre le bien et le mal repose sur la conformité ou l'opposition des actes à ce but.

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