‹ L'évolutionnisme en moraleChapitre 5 sur 18 · DIVERSES MANIERES DE JUGER LA CONDUITE · texte numérisé non relu

DIVERSES MANIERES DE JUGER LA CONDUITE

La règle de la moralité des actions humaines définie. Spencer apprécie à sa lumière diverses manières de juger la conduite. Tous ceux qui ont eu recours à un critérium erroné pour distinguer le bien du mal, ont péché par le même défaut : l'ignorance de Tidée de cause.

Cette idée, nous dit Spencer, est une des plus complexes qui soient. L'homme n'y arrive que lentement. Pour en saisir tous les aspects, il faut un développement intellectuel avancé. L'idée de cause sainement entendue est exclusive, suivant le philosophe anglais, de toute notion de contingence. ««Tout ce qui arrive est causé, et rien de ce qui arrive n'aurait pu ne pas arriver » , tel est le principe qui doit nous guider en cette matière. Partant de cette idée que tous les événements s'enchaînent et se suivent dans un ordre nécessaire, nous dirons que nos actes sont bons ou mauvais par nature, à raison de leurs seules consé-

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s, et indépendamment de tout décret divin laiii. La distinction entre le bien et le mnl )paraitra ainsi basée sur les rapports essen- ?s choses. Au contrairr, quiconque n'est ncore arrivé à cette compréhension parfaite causalité, pensera que la contingence se tous les événements. Dès lors, si le vice e à sa suite certains maux, la vertu certains jes, il croira découvrir dans ce fait l'inter-

I expresse d'une autorité divine ou humaine, nnant ses prescriptions.

iceux qui ont cherché le critérium de leurs .ations morales ailleurs que dans la nature ises, ont ignoré ou perdu de vue le principe sation. Spencer répartit ces moralistes en groupes : l'école théologique, l'école des i, celle des intuitionnistes et l'école utili-

II l'école théologique, le fondement de la ,ion entre le bien et le mal réside dans la

divine, manifestée par un enseignement ou par une inspiration secrète dont la con-

individuelle ne sennt que l'écho. Spencer lit en passant la haute antiquité de la moigieuse et l'influence qu'elle exerce encore l'hui sur un très grand nombre d'esprits.

Mais il lui reproche de ne point tenir compte du principe de causalité. Nos actes, dit-on, ne sont bons ou mauvais que parce que Dieu les prescrit ou les défend ; sans Dieu, il n'y a point de guide moral. Spencer oppose à ces affirmations le dilemme suivant : Ou bien certains actes sont naturellement bons, à raison de leurs conséquences, d'autres naturellement mauvais, et dans ce cas la distinction dont il s agit peut nous être connue expérimentalement : pas n est besoin d'interroger la divinité. Ou bien nos actes ne sont ni bons ni mauvais en soi, ils ne comportent par eux-mêmes ni avantages ni désavantages pour la société ; mais alors, loin d*être, comme on le soutient d'autre part, le fondement indispensable de l'ordre social, la loi divine devient tout arbitraire. En ta supposant universellement violée, les affaires humaines n'en iraient pas plus mal. — On le verra plus loin. Spencer a fort mal compris les principes de la morale théologique.

L'école des légistes fonde la distinction entre le bien et le mal sur la loi civile : Un acte est bon ou mauvais, selon qu'il est permis ou défendu par l'autorité publique. Avant donc que fût instituée cette autorité, il n'y avait pas lieu de répartir les

actes en bons et mauvais. Rien n'étant défendu, tout était licite. ^

Spencer excelle à signaler les inconséquences de cette doctrine, telle qu'on la trouve exposée chez Hobbes. Ce philosophe le reconnaît lui-même, lexistence de Tautorité publique se justifie par les nécessités de Tordre social. Les hommes, en renonçant à l'état de nature, état d'anarchie et de malheur, ont investi l'autorité publique d'une mission : assurer la conservation et le développement de la société. En conséquence de cette mission, l'autorité doit donc arrêter les mesures prohibitives et prescriptives que réclame le bien général, elle doit défendre les actes qui mettent obstacle à ce bien et ordonner ceux qui y tendent. Qu'est-ce à dire, sinon que les décrets du législateur sont soumis à une règle supérieure, déterminée par le but même en vue duquel l'autorité a été instituée? Et dès lors, il n'est plus vrai que la loi civile fonde la distinction entre le bien et le mal : elle se borne à prescrire l'un et à défendre l'autre .

Le point de vue des intuitionnistes n'est pas essentiellement distinct de celui de l'école théologique. Ils enseignent aussi que la moralité nous

vient directement de Dieu. Elle a été inculquée à l'homme dès lorigine, sous la forme de jugements et de sentiments instinctifs. Elle n'est point acquise, mais essentiellement innée. Lors donc que nous jugeons tel acte bon ou mauvais, ce n'est point parce que l'expérience nous a fnit voir ses avantages ou ses inconvénients, mais en vertu d'un sens ou d'un instinct moral qui tient à notre constitution originelle. La veitu est aimable en soi, elle doit être pratiquée pour elle-même, abstraction faite de ses conséquences.

Spencer adresse à cette doctrine les mêmes reproches qu'à l'école théologique. Elle est antiscientifique, parce qu'elle perd de vue le principe de causation, qui seul peut fournir un fondement rationnel à la distinction entre le bien et le mal.

On sait, d'autre part, comment l'école naturaliste entreprend de faire la genèse des sentiments moraux et rend compte de leur apparente innéité. S'il faut en croire les évolùtionnistes, la moralité a son origine dans l'instinct de la conservation, lequel n'existe pas moins chez l'animal que chez l'homme. Poussés par cet instinct, les individus, qui vivaient primitivement à l'état sauvage, se rapprochèrent les uns des autres, cherchant dans

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une assistance mutuelle le moyen de résister plus efficacement aux agents nuisibles du dehors, et de se procurer plus aisément les choses nécessaires à la vie. La société constituée, l'expérience fit voir peu à peu les avantages sociaux de la vertu et les conséquences funestes du vice. Instruite par ses leçons, lautorité puhlique défendit les actes antisociaux et prescrivit ou encouragea les actes contraires. L'idée d une distinction entre le bien et le mal, entre ce qui est permis et ce qui ne Test pas, se fortifia ainsi de plus en plus dans les esprits par l'action combinée de l'expérience et de l'hérédité. A l'origine, l'homme évite de nuire au prochain afin de ne point encourir sa vengeance; il aide ses semblables pour obtenir à son tour certains services ; il n'est juste et vertueux que dans la mesure où son intérêt le lui conseille. Ainsi la vertu commence par être pratiquée pour les avantages qu'elle procure. La perspective de ces avantages éveille dans l'âme un sentiment agréable qui nous pousse à les rechercher. Puis, en vertu de la loi d'association qui préside au groupement des faits psychiques, le sentiment agréable qui s'attachait aux conséquences d'un acte, finit par s associer à l'acte lui-même. Les actions vertueuses

deviennent ainsi aimables par elles-mêmes. Toutefois à un observateur superficiel, qui se contente de considérer la conscience humaine dans son étal présent, les jugements et les sentiments moraux peuvent paraître choses innées, tandis qu'ils sont en réalité le produit infiniment complexe des expériences accumulées au cours des siècles par les générations passées et de Taction persistante de Théréditc *).

i) Cette théorie repose tout entière sur Tidée d*un état sauvage primitif, à peine distinct de ranimalîté. On suppose que les premiers hommes ignoraient les lois les plus élémentaires de toute organisation sociale, aussi bien familiale que politique ; qu'ils étaient dépourvus de tout sens moral et religieux et vivaient à la manière des animaux, guidés par leurs seuls instincts. On suppose encore qu*i] a fallu à l'humanité une expérience poursuivie durant de longs siècles pour se rendre compte de la valeur morale de ses actes et acquérir l'idée de justice. Or, ce sont là des suppositions gratuites. Envisagée au seul point de vue scientifique, la question de notre état originel reste tout entière ouverte. Elle n'a reçu aucune solution certaine. Toutefois, si Ton considère que l'idée d'une loi supé rienre apparaît chez tous les peuples dès la plus haute antiquité, voire même chez les races les plus inférieures, on a de bons motifs de croire qu'elle ne faisait point défaut aux premiers hommes. Il est permis en outre de se demander si cette idée, loin d'être le produit de la vie sociale, n'a pas été plutôt la condition même de son développement. Pour sortir spontanément de leur état d'individualisme, pour instituer une autorité sociale et s'y soumettre, il eût fallu à nos

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Abordant ensuite l'examen de l'utilitarisme, Spencer lui reproche de n'être point encore entré dans une phase vraiment scientifique. Les utilitaristes nous apprennent sans doute à apprécier nos actes d'après leurs conséquences, ils constatent certaines relations causales, mais négligent de les ériger en règles universelles et nécessaires, qui

ancêtres, préteDdument sauvages, une intelligence parfaite dn bien commun et de l'harmonie foncière des intérêts individuels, intelligence qui, au sein mAme de nos sociétés civilisées, fait défaut au plus grand nombre. Quoi qu'il en soit, l'école évolulionniste entreprend assurément une tâche impossible, en voulant découvrir dans les seuls instincts de la vie animale le germe de la moralité. C'est assez d'un moment de réflexion pour s'en convaincre. La moralité, telle que nous la trouvons au dedans de nous-mêmes et comme on l'entend communément, implique la croyance an devoir, c'est-à-dire à une loi absolue et universelle qui nous ordonne de faire le bien et d'éviter le mal ; elle Implique encore ie sentimeut de la liberté et de la responsabilité. L'agent moral se reconnaît soumis au devoir, il se proclame en même temps capable de mériter et de démériter, c'est-à-dire libre et responsable. De plus, la loi morale lui apparaît naturellement comme l'acte d'une autorilé transcendante qui l'impose et la sanctionne et vis-à-vis de laquelle existe la responsabilité. Parvenu à la véritable perfection morale, il obéira à cette loi non par crainte ou par intérêt, mais parce qu'il y verra l'expres' sion d'une volonté souveraine, infiniment respectable en elle-même, et jugera de sa dignité d'Être raisonnable de conformer sa conduite aux prescriptions de la raison absolue.

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puissent s'appliquer à l'avenir comme au passé, et servir de bï^e à des appréciations morales ultérieures. Cette généralisation des données de l'expérience est le propre de la méthode scientifique. A ce point de vue, l'utilitarisme est resté tout empirique. Ce n'est pas assez de juger que tel acte est bon ou mauvais pour avoir produit tels effets, il faut encore affirmer qu'il n'en eût pu produire et n'en produira jamais d'autres, parce que la relation de l'antécédenl au conséquent n'est pas chose contingente ou de hasard, mais se rat- Or, on chercherait Tsinement les éléments de lu moralité, ainsi entendue, dans les purs instincts de l'animal. L'instinct est une forte aveugle, une impulsion innée à laquelle on obéit machinalement et d'une manière toute nécessaire ; l'agent morBi, an contraire, poursuit librement la réalisation d'un idéal absolu que sa raison lui propose. L'animal agit sous l'empire d'impulsions irrésistibles, il obéit aux sollicitations de biens sensibles et particuliers; l'homme agit d'après les lumières de la raison, et c'est l'amour du bien universel et absolu qui inspire sa conduite. Il existe donc une différence essentielle entre eux. En rain fait-nn intervenir ici les influences héréditaires. On oublie que l'hérédité ne crée rien, qu'elle ne peut que développer ce qui préexiste à l'étal de germe. Elle ne fera donc jamais sortir la moralité d'un être amoral. On exagère aussi son rôle, en lui attribuant le po"""'' de transmettre tes idées morales d'une génération à Vi C'est par l'enseignement et non par voie d'hérédité q transmettent les idées morales.

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tache à l'ordre universel et nécessaire d'après lequel se déroule la trame des événements.

En terminant la critique de l'utilitarisme et par manière de conclusion, Spencer nous apprend ce que doit être la morale pour mériter le titre de science et quel rôle y doit jouer l'idée de cause.

On vient de le voir, l'application du principe de causalité aux phénomènes moraux démontre l'existence de relations nécessaires entre ces phénomènes et leurs conséquents. Comme les fonctions physiologiques, les faits moraux, c'est-à-dire les actes qui composent la conduite, sont en connexion intime avec l'entretien et le développement des forces vitales. Pour établir cette connexion, pas n'est besoin de faire intervenir une autorité théologique ou politique quelconque. Ce n'est pas en vertu d'un décret divin ou humain qu'un trouble physiologique, affectant une partie de l'organisme, se répercute sur les autres ; de même l'action des phénomènes moraux sur la vie individuelle et sociale résulte de la nature même des choses, elle en est l'inévitable conséquence. Un exemple mettra cette vérité dans toute sa lumière.

Tout moraliste condamnera au nom de la justice la conduite du patron qui impose à l'oy.-

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vrier une tâche au-dessus de ses forces ou lui refuse un salaire rémunérateur. Or précisément, des faits de cette nature auront^ pour conséquence nécessaire d'affaiblir le tempérament de l'ouvrier, de le rendre inapte au travail, de lui soustraire en tout ou en partie ses moyens de subsistance, de le mettre dans l'impossibilité de réparer ses forces dépensées. L'ouvrier est-il père de famille, le régime auquel il est astreint influera sur la constitution de ses enfants. Si les abus industriels se généralisent, si le travail est partout mal rémunéré et soumis à des conditions insalubres, la classe ouvrière tout entière en pâtira et, par contre-coup, la vie sociale elle-même. Il y a donc une relation très intime entre le respect des règles de justice et d'équité dans le contrat de travail, et l'entretien et le développement des forces individuelles et sociales. Encore une fois, cette relation est basée sur la nature, elle n'est qu'une relation de cause à effet, et selon que l'effet est avantageux ou nuisible à la vie, les actes dont il procède méritent l'éloge ou le blâme. C'est à raison des inconvénients qui viennent d'être signalés, que le moraliste condamne la conduite du patron qui paie à l'ouvrier un salaire insuffisant

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et lui impose une tâche trop lourde. Ainsi en estil de tous les actes que comporte la conduite humaine. Ils tendent par leur nature même à favoriser ou à entraver l'essor des fonctions vitales.

Or, le moraliste qui veut faire œuvre de science devra envisager ce point de vue. Partant de cette idée qu il existe des rapports nécessaires entre la conduite d'une part, la conservation et le développement de la vie d'autre part, il interrogera l'expérience pour découvrir ces rapports et les formulera en lois. Selon que les actes seront utiles ou nuisibles à la vie, il les classera en bons ou mauvais, dégageant ainsi du principe de causation les règles de notre conduite.

Mais là ne s'arrêteront pas les développements de la science morale. Non seulement elle nous apprendra à considérer certains faits comme les conséquents inévitables de nos actes, mais encore elle nous montrera dans ces derniers les conséquents non moins inévitables d'autres antécédents, lesquels seront d'ordre physique, biologique et physiologique. A mesure que progresseront les sciences, les affinités entre ces divers ordres de phénomènes, les relations causales qui les enchaînent les uns aux autres 3eviendront plus mani-

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festes. L'esprit humain apprendra chaque jour davantage à voir dans ces divers phénomènes comme autant d'aspects ou de manifestations d*un principe unique : la force ; à réduire toutes les lois à une loi unique : celle de l'évolution. Les phénomènes moraux n'échapperont pas à cette synthèse, ils prendront place dans le système général de l'univers. La loi qui les régit ne sera plus qu'une forme spéciale de la loi d'évolution, et la morale, après avoir revêtu un caractère métaphysique et théologique d'abord, exclusivement empirique ensuite, s établira enfin sur une base rigoureusement scientifique.

C'est à ce résultat qu§ doivent tendre tous les efibrts du moraliste.

En conséquence, Spencer entreprend dans les chapitres suivants d'étudier la conduite au point de vue physique, .biologique, psychique et sociologique. Son but est de nous montrer qu'envisagée sous chacun de ces aspects, la conduite apparaît soumise à la loi d'évolution qui a été définie plus haut.

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