LE POINT DE VUE PSYCHOLOGIQUE
On vient de voir le rôle biologique des états de conscience. Par la direction qu'ils impriment à la conduite, ils favorisent l'exercice et l'équilibre des fonctions. •^
En outre, ils constituent par eux-mêmes des stimulants ou des obstacles à l'activité physiolo-
44 l'hypothèse évolutionniste en morale.
gique de ranimai, selon qu'ils sont une source de plaisirs ou de souffrances.
Considérons maintenant ces mêmes états en tant que mobiles conscients qui nous font agir sur le monde extérieur. Voyons comment nos impressions, produites par les agents du dehors, influent à leur tour sur nos mouvements physiques et les adaptent à leur fin. Ce point de vue est essentiellement psychologique.
P Quels sont les éléments ou les facteurs que suppose l'adaptation d'une conduite à sa fin chez un être conscient ?
2^ Quels caractères présente l'évolution de la conduite envisagée au point de vue psychologique?
Spencer examine tour à tour ces deux questions.
1) Éléments que suppose V adaptation de la conduite à sa fin chez Vêtre conscient.
Nous l'avons dit tantôt, l'animal dont les actes sont bien ordonnés recherchera les choses utiles et évitera les choses nuisibles. En cela, il sera guidé par ses impressions, c'est-à-dire par l'action qu'exerceront sur lui les objets extérieurs sous forme d'attractions ou de répulsions. Pour que se réalise l'adaptation d'une conduite à sa fin chez un être conscient, il faut donc :
LES PRINCIPES DE LÀ MORALE ÉVOLUTIONNISTE. 4f6
1** Un objet capable d'affecter l'organisme.
2° Que cet objet possède certaines propriétés qui le rendent avantageux ou nuisible à Tanimal.
3** Que celui-ci éprouve sous l'action de l'objet une impression désagréable ou agréable.
4^ Que, réagissant à la suite de cette impression, il exécute certains mouvements qui lui permettent de s'approprier les choses utiles et d'éviter les choses nuisibles.
2) Caractères psychologiques de Vévolution morale.
On peut les énumérer comme suit :
P Complexité croissante des mobiles et prépondérance de plus en plus accusée des mobiles idéaux sur les mobiles sensibles.
2^ Tendance des mobiles idéaux à s'ériger en lois.
3** Transformation des mobiles idéaux tour à tour politiques, religieux et sociaux.
4"* Affaiblissement graduel du sentiment du devoir.
Mais avant d'entreprendre l'analyse détaillée de ces caractères, il nous faut éclaircir certaines notions préliminaires que l'auteur explique longuement dans sa Psychologie.
Nous avons dit que Spencer s'occupait spécialement ici des rapports de la conduite avec nos états psychiques. Voyons donc tout d'abord ce que l'auteur entend par ces états : il distingue entre les sensations présentatives, représentatives et rereprésentatives.
Une sensation présentative est une inapression ou un état de conscience que nous rapportons à un objet présent, agissant actuellement sur nos organes.
Une sensation représentative, appelée aussi idéale, est la reproduction d'une sensation présentative. C'est une image rappelant un objet disparu. La sensation représentative n'est donc qu'un phénomène de mémoire.
Une sensation rereprésentative est l'image d'une image ; c'est la reproduction d'une impression que l'imagination a déjà reproduite une première fois. Ayant fixé dans ma conscience l'image d'un objet, je me représente à nouveau cette image : c'est là une rereprésentation.
Les sensations présentatives sont les sensations proprement dites ; celles qui appartiennent au second et au troisième groupe sont des représentations d'ordre idéal (images, idées). Une émotion
est un ensemble de sensations idéales associées. Une émotion naissante est un ensemble de sensations idéales associées à des sensations présentatives.
Considérés au point de vue de Tinfluence qu'ils exercent sur la conduite de l'être conscient, les états psychiques constituent des mobiles sensibles ou des mobiles idéaux, selon que l'animal se laisse guider par des sensations proprement dites, c'està-dire présentatives, ou par des sensations idéales, c'est-à-dire représentatives ou rereprésentatives (images, idées).
Cette terminologie définie, examinons de plus près les différents caractères psychologiques de l'évolution morale.
\^ . Caractère : Complexité croissante des mobiles et prépondérance de pliis en plus accusée des" mobiles idéaiuc sur les mobiles sensibles.
Les états de conscience ou psychiques peuvent être envisagés sous deux aspects :
a) En tant qu'ils sont produits en nous par des causes extérieures et s'associent entre eux.
b) En tant qu'ils provoquent de notre part une certaine réaction et nous déterminent à agir à notre tour sur le monde extérieur.
48 l'hypothèse évolutionniste en morale.
Le second point de vue sera surtout celui du moraliste. Toutefois, il est en connexion intime avec le premier. C'est pourquoi Spencer commencera par nous faire connaître l'évolution des états psychiques, abstraction faite de leurs rapports avec la conduite.
On peut énumérer comme suit les diverses phases de cette évolution :
P Sensations isolées ou simples se rapportant à un aspect unique d'un objet présent.
2° Sensations associées se rapportant à divers aspects d'un ou de plusieurs objets présents.
3** Emotions naissantes ou combinaisons de sensations présentatives avec des sensations représentatives. L'animal associe les impressions que lui procure la présence actuelle d'un objet, avec le souvenir d'impressions passées. Exemple : un chien désobéissant, voyant son maître brandir un bâton, associe à la vue de ce geste le souvenir d'une douleur ressentie autrefois dans des circonstances analogues.
4° Emotions ou groupes de sensations exclusivement idéales ou représentatives.
5° Emotions complexes ou associations de divers groupes de sensations représentatives.
6*" Sensations rereprésentatives, reproduisant des sensations représentatives.
Tâchons de découvrir les principales étapes de ce processus dans le développement de Tenfant. L'enfant n'aperçoit tout d'abord que des phénomènes isolés. Il perçoit successivement un son, une couleur, une forme, une odeur, mais sans établir de liaison entre ces diverses sensations. Si vous lui prenez la main, l'idée ne lui viendra point de tourner la tête de votre côté. C'est la première phase du processus intellectuel.
Au second stade, les sensations deviennent complexes'; elles se présentent par groupes, d'après certaines lois d'association.
Au troisième, la mémoire s'éveille, mêlant aux impressions actuelles la représentation d'impressions antérieurement subies, rattachant le présent au passé. L'enfant se souvient : la vue d'un aliment excite sa convoitise, elle lui rappelle une impression gustative éproutée dans des circonstances analogues. Les sensations présentatives se combinant avec des sensations représentatives ou d'ordre idéal, forment ce que Spencer appelle desémotions naissantes. Puis, à un stade plus avancé encore, l'enfant n'a plus besoin de sensations
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actuelles pour faire revivre en lui les sensations passées ; sa mémoire, son imagination travaillent spontanément sur les données fournies par des expériences accumulées.
Dès ce moment, se forment des groupepients de plus en plus complexes de sensations représentatives ou rereprésentatives, constituant des émotions proprement dites. Tels paraissent être le développement des états de conscience, et la loi de leur association. A mesure que ces états se diflférencient de la simple impression sensible, point de départ de l'évolution psychique, pour devenir idéaux ou émotionnels, la vie intellectuelle se perfectionne. La conscience développée se caractérise par des associations plus complexes de sensations idéales.
Si nous envisageons maintenant l'évolution psychique au point de vue moral, c*est-à-dire en considérant les états de conscience dans leurs rapports avec la conduite, nous voyons se réaliser la même loi : à savoir que la complexité des états de conscience et la prépondérance des sensations idéales sont en raison directe du développement de la conduite.
Au point de départ de l'évolution, une impres-
sion simple, se rapportant à un objet présent et n'en révélant qu'un seul aspect, détermine un mouvement simple adapté à un but immédiat.
Tel est le mouvement d'un polype étreignant de ses tentacules une substance animale.
Puis, des stimulus associés provoquent des mouvements associés. L'objet se montre alors sous divers aspects, produit sur l'organisme diverses impressions. Ces impressions s'associent et font naître des mouvements complexes qui s'enchaînent entre eux et se subordonnent finalement à un même but : tels, les mouvements d'un chat guettant sa proie. Cette fois les stimulus d'action sont déjà nombreux et la conduite compliquée. L'animal est guidé par des impressions diverses affectant la vue, l'odorat, l'ouïe. Il exécute une série de mouvements, dont les derniers seuls seront immédiatement adaptés au but poursuivi, tandis que les autres ne s'y rapporteront que d'une manière plus ou moins directe.
Souvent, grâce à la diversité des mobiles qui entrent en jeu, se manifeste chez l'animal une certaine hésitation, dans laquelle Spencer croit découvrir un commencement de délibération. Un temps plus ou moins long s'écoule avant que l'im-
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pression reçue réagisse sur les nerfs moteurs et se traduise en acte. Ce phénomène résulte d'un conflit entre différents mobiles. L'animal, voyant les choses sous plusieurs aspects, ne découvre pas seulement les avantages de ses actes, mais encore leurs inconvénients. Il est alors l'objet de sollicitations opposées. Pendant que le chat s'approche enl*ampant de sa proie, son regard découvre tout à coup un ennemi à l'horizon. Une impression nouvelle s'empare de lui ; elle le pousse à fuir ; mais l'appât du butin le retient. Les deux impressions se combattent, et, tandis que le conflit persiste, l'action demeure en suspens.
Un conflit de ce genre ne surgit pas toujours, comme dans l'exemple cité, entre des sensations proprement dites. Il peut se faire aussi que l'influence des mobiles sensibles soit combattue par celle des mobiles idéaux, ou encore, qu'une idée entre en lutte avec une autre idée. La présence de tel objet éveille dans la conscience de l'agent l'image d'un objet analogue dont l'expérience lui a montré les avantages ou les inconvénients. Il se souvient des maux que te) plaisir a entraînés jadis à sa suite. Concluant, par une induction spontanée, du passé à l'avenir, il renonce à se
procurer un plaisir du même genre et s'efforce de refréner ses penchants. Sollicité, d'une part, par une sensation présentative ayant pour objet un bien actuel ; d'autre part, par uïie sensation idéale ou représentative, qui se rapporte à quelqu événement éloigné, il se décide à sacrifier le présent à l'avenir et prend pour règle ou mobile de sa conduite la sensation idéale.
A un stade encore plus élevé de l'évolution, lorsque se forment des associations très complexes d'idées et de sensations, les conflits de tendances deviennent d'autant plus fréquents, que des mobiles plus nombreux et plus variés entrent enjeu. Alors apparaissent ces délibérations prolongées qui caractérisent la conduite de l'homme réfléchi.
Par cela même que les actions d'un agent se subordonnent à des fins plus éloignées, elles forment des enchaînements de phénomènes ou des agrégats plus complexes, et les mobiles qui les déterminent se différencient plus nettement de la simple sensation. A l'évolution des états psychiques correspond donc une évolution analogue de la conduite.
Veut-on traduire la pensée de Spencer en un
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langage plus simple, on dira que l'agent moral est d'autant plus parfait que sa conduite est plus éclairée et plus réfléchie; conséquemment, qu'il cède moins aux premières impressions, et se laisse guider davantage par la prévision des événements éloignés. Or, voyant les choses sous des aspects plus nombreux, il disposera pour agir de mobiles plus variés, et sa conduite en deviendra plus complexe et moins uniforme. D'autre part, comme il s'appuiera sur ses expériences passées pour prévoir l'avenir, ses mobiles seront aussi plus souvent de l'ordre idéal que de Tordre sensible.
11 importe toutefois de ne pas exagérer ici la pensée de l'auteur. Si la prépondérance des mobiles idéaux est à ses yeux un signe de progrès moral, il ne méconnaît pas cependant le rôle des sensations. C'est ainsi qu'il s'attache longuement à réfuter certains préjugés, provenant d'une interprétation trop absolue de ce principe, que la conduite doit se régler plutôt d'après des mobiles éloignés que d'après des impressions premières. Le présent a de justes exigences dont il faut tenir compte. Ce serait une erreur de croire que l'homme qui s'abandonne aux premiers mouvements de la nature, obéissant aux suggestions
spontanées des sens, suive nécessairement et toujours une voie funeste. La. conservation de la vie dépendra parfois d'une décision subite, d'une action instinctive déterminée par des sensations.
Tel résultat immédiat peut nous importer davantage qu'une fin plus éloignée. Bien sot serait celui qui se priverait du nécessaire, s'exposant à la maladie et à la mort, afin de réaliser quelqu'épargne en prévision des éventualités de l'avenir.
C'est un préjugé communément répandu qu'il est permis de ne point tenir compte des impulsions des sens, lors même qu'elles n'entrent pas en conflit avec des mobiles idéaux. Rien de plus irrationnel. Spencer nous a dit plus haut le rôle des sensations dans la conduite. Elles dirigent généralement l'animal vers les choses utiles et le détournent des choses nuisibles. Le plaisir sera donc plus souvent favorable que nuisible à la vie de l'organisme. Or, ceci n'est pas moins vrai des plaisirs immédiats, vers lesquels nous poussent nos impressions premières, que des plaisirs éloignés qui ne nous apparaissent qu'à la lumière des jugements idéaux.
Certes, il y a lieu de soumettre au contrôle de
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la réflexion les impulsions des sens. Mais il ne s'ensuit pas que jamais il ne faille les suivre et que Ton doive dans tous les cas sacrifier les plaisirs du présent à ceux de l'avenir.
Néanmoins, ajoute Spencer, si Ton tient compte de ce correctif, il reste vrai de dire que la moralité réside généralement dans le triomphe des idées sur les sensations proprement dites. Elle consiste dans le renoncement à un bien présent en vue de quelque bien futur à acquérir ou de quelque mal à éviter. S'il faut en croire les évolutionnistes, on en trouverait déjà les premiers rudiments chez le chien qui renonce à dérober un mets à la table de son maître, par crainte d'un châtiment. Ici la considération de l'avenir l'emporte sur les impressions du moment. L'animal sait par expérience que son larcin ne manquera pas de lui attirer la colère du maître. La sensation quil éprouve, en flairant Tobjet de ses convoitises, s'associe à une sensation idéale, lui rappelant les coups que lui ont valus ses méfaits passés. Tandis que la sensation présentative le pousse à agir, la sensation représentative le, retient. Obéissant à la seconde, il nous donnerait déjà l'exemple d'une conduite morale. Il en serait
LE& PRIlfCIPES DE LA MORALE ÉVOLUTIONNISTE. 57
de même du sauvage qui s'abstient de prendre le bien d'autrui pour éviter des représailles.
2^ Caractère : Génémlisation des mobiles idéaux.
Toutefois, aussi longtemps que les mobiles idéaux présentent un caractère exclusivement empirique, la conscience morale n'existe encore qu'à l'état rudiraentaire. Le chien, dont il a été question tantôt, s*est souvenu de quelques cas particuliers dans lesquels un châtiment lui a été infligé. Mais il ne s'élève pas à la conception d'une loi qui lui interdit d'une manière générale telle ou telle catégorie d'actes. L'induction qu'il opère repose sur des faits* isolés, ses conclusions n'ont qu'une portée limitée, elles visent seulement les circonstances présentes. Au contraire, la conscience morale apparaît sous une forme plus parfaite, lorsque Tagent s'inspire de règles universelles basées sur un grand nombre d'observations ^). Pour cela, il faut supposer un état social
') L*auteur reconnaît donc que le chien ne s*élève pas à la conception d'une loi générale et absolue. Il dit encore que Tètre vraiment moral n'agit point par crainte ou par intérêt. Mais alors, comment peut-il trouver le germe de la moralité dans la conduite du chien, qui se borne à associer des impressions sensibles et ne cède qu'à la crainte d'un châ*
déjà développé, dans lequel les individus, s'appuyant à la fois sur leur expérience personnelle et sur celle de leurs contemporains, et mettant à profit les expériences accumulées des générations passées, formulent en lois absolues les conclusions pratiques qui se dégagent de ces inductions multiples, et obéissent à certains modes d'agir traditionnels.
3® Caractère : Transfœvnation des mobiles idéaux, devenant moraux après avoir été sociaux^ politiques et religieux.
Le propre des mobiles idéaux, nous venons de le voir, est de subordonner la conduite à des fins plus éloignées, et de déterminer l'individu à renoncer aux plaisirs présents. L'esprit de renoncement résulte de l'influence persistante de ces mobiles. Or, ils varient au cours de l'évolution. Simplement sociaux à Torigine, ils deviennent ensuite politiques, religieux, et enfin moraux.
Chez les tribus sauvages primitives, dénuées
liment? La doctrine évolutionniste se heurte toujours à la même difficulté : expliquer comment la connaissance sensible et concrète de Tanimal devient la connaissance abstraite et universelle de Thomme? comment le désintéressement moral peut avoir son origine dans Tlnstinct de jouissance ?
d'organisation politique et religieuse, on s'abstient de certains actes nuisibles au prochain de peur d'encourir sa vengeance.
Les mobiles idéaux sont alors exclusivement sociaux.
A un stade plus avancé de l'évolution sociale, lorsque les nécessités de la guerre confèrent l'autorité au plus fort et au plus habile, la crainte qu'il inspire assure le respect de ses ordres. Dès ce moment les mobiles deviennent politiques.
L'état de guerre presque continuel, dans lequel s'écoule la vie des peuples primitifs, exige l'établissement d'une autorité absolue. Celle-ci prescrit ou défend certains actes en vue de favoriser les opérations guerrières ; la discipline militaire prend alors naissance et apparaît comme un rudiment de législation.
Aux mobiles politiques s'ajoutent bientôt les mobiles religieux. Ils entrent en jeu lorsque se répand la croyance aux esprits. Sous lempire de cette croyance, le peuple attribue au chef défunt une survivance mystérieuse. Sa physionomie persiste dans l'imagination populaire et prend des aspects redoutables. Il devient un dieu ou un demi-dieu, qu'il faut se garder d'irriter. Une
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crainte superstitieuse assure le respect de ses volontés. Transmises par la tradition, celles-ci prennent la forme de coutumes jusqu'au moment où elles se fixent dans un code de lois.
Mais ces mobiles d'ordre religieux et politique ne revêtent pas encore un caractère de moralité. Aussi longtemps que l'homme obéit à la loi parce qu'il craint la vengeance divine ou les peines établies par l'autorité civile, sa conscience morale n'est point encore formée. Les mobiles vraiment moraux sont tirés de la considération des rapports nécessaires qui existent entre nos actes et leurs conséquents naturels. L'homme véritablement moral s'abstient d'une jouissance présente, non parce qu'elle est interdite par une autorité divine ou humaine, dont il craint les menaces, mais parce que de sa nature elle conduit à des conséquences nuisibles à la société.
Toutefois, les sentiments moraux ainsi définis ne se développent que lentement. Spencer reconnaît l'influence considérable qu'exercent encore aujourd'hui les mobiles religieux et politiques. Il ne conteste pas leur utilité. Ils ont pour mission de préparer l'avènement des sentiments moraux. En apprenant aux hommes à bien vivre, la reli-
gion leur permet d'expérimenter les avantages que procure la vertu. Peu à peu nous prenons l'habitude d'apprécier nos actes par leurs conséquences, et de cette façon s'élabore insensibleinent la conscience morale.
L'apparition tardive des sentiments moraux s'explique suffisamment dans l'hypothèse de Spencer
Pour que l'homme puisse juger des conséquences éloignées de ses actes, et formuler en lois les rapports qu'il constate entre tel genre de conduite et tels effets utiles ou nuisibles à la vie, il faut que des inductions multiples fournissent une base à ses appréciations, et qu'aux données de son expérience personnelle, il ajoute , les données de l'expérience des autres. Or ce travail suppose un degré déjà élevé de culture intellectuelle. Selon Spencer, cette culture fait encore défaut à la plupart des hommes. Incapables de mesurer les conséquences de leurs actes, ils n'ont d'autre guide moral que les décisions d'une autorité soit humaine, soit divine, ou tout au moins réputée telle,
4® Caractère : Affaiblissement graduel du sentiment du devoir.
62 l'hypothèse ÉVOLUTIONKISTE EN MORALE.
Un dernier trait de révolution morale, réside dans raffaiblissement graduel du sentiment d'obligation. Ce n'est là qu'une conséquence des considérations qui précèdent.
Le sentiment du devoir, d'après Spencer, est celui d'une action coercitive, par laquelle une autorité nous impose ses prescriptions. Or, il est évident que plus nous serons guidés par la prévision des conséquences bonnes ou mauvaises de nos actes, moins nous aurons besoin, pour pratiquer la vertu, de faire appel au stimulant de sanctions positives et artificielles, telles que la crainte de châtiments. Par le fait mémo aussi, s'affaiblira en nous le sentiment d'une contrainte extérieure ou de l'obligation.
S'il est permis d'ajouter foi aux prédictions de Spencer, telle sera un jour la perfection de la nature, que les hommes ne seront plus vertueux par devoir, mais par plaisir.