SES PROPRES PÉCHÉS
SI Ton demande de quelle manière l'on doit procéder à cet examen, je réponds en général qu'il y faut procéder saintement, comme devant les yeux de notre Créateur qui nous voit ; sincèrement et de bonne foi , comme s'agissant du plus grand intérêt que nous puissions avoir; scrupuleusement et diligemment, comme étant la chose du monde où il est le plus dangereux de se tromper ; et enfin qu'il y faut procéder d'une manière constante et non interrompue, comme s'agissant d'une
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chose qu'il ne faut p^ laisser impar£ûte.
En particulier, je tâcherai de donner dans ce traité quelques règles pour bien s'acquitter de ce devoir, et voici la .première que je propose :
Il faut nous examiner nous-même sur nos propres péchés. Je dis sur nos propres péchés, car, comme je l'ai déjà dit, pendant que nous sommes sur la terre, nous ne possédons pas une sainteté parfaite ni une justice sans tache; nous n'aurons cette gloire que quand nous serons dans le ciel, mais il y a pourtant bien de la différence entre la manière dont un homme de bien pèche et la manière de pécher d'un méchant homme. Un homme de bien peut non seulement tomber dans des péchés, mais . aussi dans des péchés énormes, qui ébranlent l'état de la conscience et qui contristent le Saint-Esprit, pour me servir des termes de l'Écriture.Mais, entre lui et un méchant homme, il y a, ce me semble, quatre principales diflFérences.
La première est qu'un méchant homme tombe ou peut tomber dans les mêmes excès très souvent, parce qu'il pèche par habitude ou par inclination; un homme de bien au contraire ne peut tomber que rarement dans une même faute énorme^ parce qu'une habitude ou une inclination criminelle, fortement enracinée dans le cœur, est une chose absolument incompatible avec la vraie foi et la vraie régénération. Qiiand donc on voit un homme qui, par le retour des mêmes objets et des mêmes occasions, commet les mêmes crimes, c'est un signe évident qu'il ji'est pas du nombre des vrais fidèles. Un vrai fidèle peut être surpris une fois, deux fois; mais rhorreur qu'il a de sa faute après l'avoir commise, et les ■ précautions qu'il prend ensuite contre sqs propres infirmités, ne peuvent presque pas lui permettre de retomber dans les mêmes actions. La grâce nous est représentée dans l'Écriture sous l'image d'une guerre, et, entre
plusieurs raisons qu'on en peut donner, celle-ci me paraît assez juste : savoir que dans la grâce, comme dans la guerre, on travaille principalement à fortifier les endroits que l'expérience nous a fait remarquer comme les plus faibles et les plus dangereux, qu'on les munit contre les attaques des ennemis, et qu'on s'y applique avec tant de soin qu'à la fin ils deviennent imprenables. Un homme, quel qu'il soit, peut faillir; mais, s'il est dans une perpétuelle intention de se corriger, comme le doit être un vrai fidèle, il est presque impossible qu'il fasse souvent les mêmes grandes fautes.
La seconde différence consiste en ce qu'un méchant homme dans le moment de son péché ne sent presque point ni de remords ni de combats intérieurs; ou, s'il en sent, ils viennent des considérations que lui fournit l'honnêteté morale, et d'une certaine confusion naturelle que tous les hommes à peu près ont de faire
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de mauvaises actions. Ce n'est pas qu'à dire le vrai, cela même ne soit assez faible dans un homme non régénéré, dans le moment de son péché, parce qu^il est vaincu et ébloui de l'idée de sa joie ou de celle de son intérêt qui se rencontre dans son action. Cependant il peut arriver que la seule honnêteté morale donnera dios remords secrets. Mais un homme de bien, et par un homme de bien j'entends un vrai fidèle, un homme véritablement appelé à la communion de Jésus- Christ, cet homme, dis-je, ne tombera jamais dans un grand péché, qu'au* même instant il ne sente de sourdes douleurs dans son âme, des combats et des regrets, qui viendront non seulement des impressions de l'honnêteté et de cette pudeur naturelle dont je viens de parler , mais du sentiment de l'offense qu'il commet contre son Dieu et de la brèche qu'il fait à son propre salut.
Qjaelque impétueux que soit le mouve-
ment de la passion, quelque violente et emportée qu'elle soit, s'il a véritablement reçu en son cœur la forme de la piété, ou, si vous voulez que je m'exprime ainsi, s'il a reçu le sceau de la grâce d*cn haut, il n'est pas possible que son cœur ne fasse de la résistance.
(Quelque épaisse et noire que soit la nuée dont la chair et le sang couvrent alors son esprit, il n'est pas possible qu'il ne voie toujours au travers de ce voile l'image de son Dieu, lequel il outrage avec tant d'ingratitude. J'avoue que cette nuée de la chair et du sang efface pour la plupart ces images et leur ôte la principale partie de leur efficace; car, si cela n'était pas, il ne tomberait pas dans le péché. Mais je dis qu'elle ne saurait les couvrir tellement qu'il n'y en reste toujours quelque sentiment dans le fond de l'âme, et c'est de ce sentiment que procèdent ces douleurs secrètes et ces regrets cachés, qui étonnent et épou-
vantent Thomme, au milieu même de la joie de son péché.
Xa troisième différence est qu'un méchant homme, c'est-à-dire un homme du monde, que Dieu n'a pas encore régénéré, ne sent que très peu les mouvements de la repentance après avoir péché.
C'est ce qui arrive particulièrement lorsque son crime lui a heureusement succédé, je veux dire lorsqu'il en a reçu quelque grande joie, ou qu'il lui en est revenu quelque grand profit, ou qu'il en a retiré quelque honneur et quelque gloire extérieure parmi les hommes. Les succès qui flattent sa volupté, son avarice ou son ambition, et qui s'ajustent avec l'amour-propre, ne lui permettent presque pas d'écouter la voix de la conscience, ni les plaintes de la vertu qu'il a si lâchement abandonnée..
Il en est tout autrement d'un fidèle :
quand il est tombé dans ces sortes de fautes, par la surprise des sens et par
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TefFort de la passion, il n'y saurait demeurer longtemps ; il s'en relève par la repentance. Quelque heureux succès qu'ait eu son crime, il n'est pas possible que l'idée de son Dieu et celle de Jésus- Christ, son Sauveur, ne se représentent à lui et ne le fassent revenir de son égarement. Et comme, quand nous sommes parmi des étrangers qui nous flattent et nous caressent, nous pouvons bien dans le moment de ces douceurs sentir diminuer en nous le souvenir de notre chère patrie et celui de notre maison ; mais, dès que l'esprit n'est plus tant préoccupé, nous revenons à nous-mêmes, et il ne se peut que l'amour de notre pays et de notre chère famille ne reprenne le dessus et n'agisse puissamment sur notre cœur, pour nous obliger au retour : de même il est aisé de comprendre que, dans l'accès des passions et pendant tout le temps que l'enchantement du péché dure, le souvenir de ce que nous devons à Dieu et à
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Jésus -Christ, son Fils, souffre quelque éclipse; mais, quand la force du charme a cessé et que nous sommes remis dans le. sang- froid, il faut nécessairement que nous rappelions la mémoire de notre premier état, et c'est alors que la face de Dieu justement inité se représente à nous et fait naître dans nos cœurs de sensibles et de violents repentirs.
.Les heureux succès n'y font rien, car l'amour-propre n'est pas celui qui règne dans Tâme d'un vrai fidèle: l'amour de Dieu y tient la première place, et, quoiqu'elle ait été rudement attaquée par la fureur de cette partie qu'on appelle les appétits et qu'elle ait été comme contrainte de céder au torrent, elle n'a pourtant pas perdu tout à fait ni son sang ni sa force* De là viennent ces déplaisirs amers, ces soupirs, ces larmes, ces contritions de cœur, ces gémissements ardents que l'on voit dans les fidèles après leur chute. Nous en avons un bel exemple en
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la personne de David dans le psaume cinquante et unième, où il exprime tous les traits d'une vive et profonde repentance ; ODieu^ dit-il, aie pitié de moi, selon ta gratuité, et, selon la grandeur de tes compassions, efface mes transgressions. Lave-moi de plus en plus de mon iniquité, et me nettoie de mon péché : car je connais mes transgressions, et mon péché est continuellement devant moi; j'ai péché contre toi, contre toi pro^ prement, et j'ai fait ce qui est désagréable à tes yeux. Ne me rejette point de devant ta face, ne m'ôte point l'esprit de ta sainteté,
La quatrième différence est qu'un homme qui n'est pas régénéré peut non seulement tomber, et tomber plusieurs fois, dans des péchés d'une même espèce, mais il peut aussi en même temps en commettre plusieurs de différente espèce, un adultère, une trahison, une calomnie, une injustice; car, pourvu que ces péchés s'accommodent avec l'amour -propre et qu'ils le flattent à divers égards, il ne fera
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pas difficulté de s*en charger en même temps. Mais il n'en est pas de même d'un vrai fidèle ; il peut à la vérité, par la surprise de quelque grand objet, se laisser éblouir et commettre une grande faute; cependant il n'est point capable d'en commettre en même temps plusieurs de différentes sortes, ni de tomber dans un abandon général de la sainteté ; car comme un corps percé de plusieurs plaies ne laisse pas d'être dans un état mortel, encore que chaque plaie en particulier ne soit pas mortelle , ainsi une régénération qui serait attaquée par divers endroits et combattue par plusieurs différentes atteintes ne saurait sans doute subsister, encore que chaque atteinte en particulier ne soit pas tout à fait incompatible avec la qualité de régénéré, je veux dire encore qu'elle ne l'efface, et ne la détruise pas entièrement.' C'est là la première règle que nous donnons pour l'examen de soi-même, savoir qu'un homme fasse réflexion sur
ses propres péchés passés, et qu'il forme son jugement sur ces quatre diflférences que nous venons de remarquer. Car il est certain que s'il se trouve engagé dans des vices d'habitude, qui le fassent souvent retomber dans les mêmes offenses, si dans le moment qu'il pèche il ne sent point de résistance, ou si tout au plus il ne sent que les résistances de l'honnêteté morale et humaine, sans que l'idée de Dieu, celle de Jésus-Christ, son rédempteur, et celle ^ de son salut y aient aucune part, s'il ne s'est pas bientôt relevé par une vive et vraie repentance, accompagnée de regrets cuisants, s^il se trouve chargé de plusieurs péchés de diverses sortes, c'est une marque assurée que la corruption de la nature règne encore en lui, et qu'il n'est point véritablement dans la communion de Jésus-Christ, Ces choses ne se trouvent point dans un cœur que le Saint-Esprit a sanctifié et à qui il a donné la forme de la justice. Mais si,dans l'examen qu'il fera.
il y trouve tout le contraire, si les fautes qu'il aura commises sont plutôt des actes de faiblesse et de surprise que des effets d'une vieille habitude; si en les commettant il a senti des combats en son cœur, de la part de la grâce, et par les principes de la piété; si la victoire de la chair n'a pas duré longtemps et a donné lieu à une sincère repentance ; si, à mesure que l'infirmité a eu le dessus dans un endroit, les autres parties de la piété et de la sainteté se sont maintenues ; il peut raisonnablement conclure que sa régénération n'est pas vaine ni chimérique; il peut tirer de là des motifs de consolation et d'espérance, et être persuadé que Dieu l'aime et qu'il ne l'abandonnera pas.