‹ L'examen de soi-même pour se bien préparer à la communionChapitre 4 sur 15 · SECONDE RÈGLE POUR CET EXAMEN SE RECONNAÎTRE DANS SA PROPRE PROBITÉ · texte numérisé non relu

SECONDE RÈGLE POUR CET EXAMEN SE RECONNAÎTRE DANS SA PROPRE PROBITÉ

JE dis en second lieu que, pour bien s'acquitter de ce devoir, il faut que chacun s'examine sur sa propre probité, laquelle consiste, comme tout le monde sait, en deux points : s'abstenir du mal, et faire le bien, ou, comme parle TÉcriture, être mort au péché, et vivre à la justice.

Or sur ce sujet voici, ce me semble, à peu près les caractères d'un homme véritablement régénéré*

Le premier est que, quand il s'abstient de faire du mal et qu'il fait de bonnes

œuvres, ce n'est pas tant par Tinclination que lui donne son tempérament, ni par la force de quelques habitudes contractées depuis longtemps, ni par des considérations humaines, prises ou de son propre intérêt ou de son propre honneur, ni par la force de son raisonnement qui lui dicte que le mal est mal et que le bien est bien, que par les considérations de la crainte de Dieu et par le désir de lui obéir et de lui plaire. Ce caractère est digne d'une grande considération ; car c'est précisément ce qui distingue la simple vertu morale ou civile d'avec la vertu chrétienne. On ne peut pas nier qu'il n'y ait encore aujourd'hui un nombre presque infini de personnes qui n'appartiennent point à Jésus -Christ et qui n'ont au fond nulle véritable régénération, qui ne laissent pourtant pas de vivre moralement bien.

Combien y a-t-il eu de gens, dans les plus épaisses ténèbres du paganisme, dont les mœurs, à les considérer par le dehors,

U Examen de soi-même, 33

nous feraient honte, si elles étaient com> parées avec les nôtres ! Combien y en a-t-il dans notre siècle même, parmi ce qu'on appelle le monde, qui vivent et se conduisent d'une manière très honnête, qui sont doux, équitables, accessibles, qui ne font tort à personne et qui cherchent au contraire les occasions d'obliger! Mais il est certain que toute la vertu de ces genslà, quelque belle qu'elle soit aux yeux des hommes, n'est rien qu'une fausse image, parce qu'elle ne procède d'aucun bon principe. Les uns ont en horreur l'injustice, la violence, le larcin, l'adultère et les autres crimes de cette nature, parce que leur tempérament ne les y porte point; les autres ont corrigé leur tempérament par une éducation plus réglée ; les autres s'en abstiennent, parce que les simples lumières du bon sens ou celles de la sagesse philosophique leur font voir qu'il y a du désordre et de l'indignité dans ces sortes d'actions. Les autres, moins honnêtes,

s'éloignent de ces vices parce que leur intérêt ou l'amour de la vaine, gloire y résiste. Mais il n'y en a aucun qui s'en abstienne par la véritable et essentielle raison qui nous en doit retirer, qui est que ces crimes sont en exécration à Dieu, et que ceux qui les commettent ne sauraient jamais lui être agréables.

Je dis la même chose des bonnes œuvres. Des gens du monde qui n'auront nulle part à la régénération en pourront faire de la même espèce en apparence que celles des véritables fidèles : ils pardonneront les injures, ils consoleront les affligés, ils secoureront les oppressés, ils donneront l'aumône aux pauvres, ils seront chastes, sobres, justes, vigilants, débonnaires; de sorte que, à en juger par ce qui parait aux yeux, on ne pourra mettre aucune différence entre eux et de véritables enfants de Dieu. Cependant il importe fort de savoir qu'un fidèle ne s'abstient point du mal et ne fait point le bien par ces seuls principes

U Examen de soi-même, 35

que j'ai marqués ni par d'autres semblables, mais par le désir qu'il a de faire la volonté de Dieu et de s'attirer sa bénédiction, en évitant aussi sa colère.

Il importe fort de savoir que c'est uniquement en cela que consiste l'âme de la véritable vertu, laquelle doit être une obéissance, non simplement aux lois de la nature, mais aux lois du Maître de la nature, et une obéissance non de contrainte, mais d'amour, non simplement pour plaire à soi-même ou pour n'avoir rien à se reprocher, mais pour plaire à Dieu et pour le glorifier autant qu'il nous est possible. C'est ce que l'Écriture nous enseigne, quand elle appelle la sainteté et les bonnes oeuvres un service que nous rendons à Dieu : EitenonSyàit saint FsLuljla grâce par laquelle nous servons Dieu. (Héb. xi, 28).

Nous le servirons sans crainte^ dit Zacharie, en sainteiéy et en justice, tous les jours de notre vie : (Luc, n, 74). Une vie à Dieu :

Vous êtes morts, dit l'Apôtre, au pechê, mais

vous êtes vivants à Dieu par Jésus-Christ :

(Rom. VI, II). Une servitude à Dieu : Vous êtes affranchis du péché, dit le même Apôtre, et vous êtes faits les esclaves de Dieu :

(Rom, XII, 22), Un sacrifice à Dieu : Je vous exhorte par les compassions de Dieu que vous offrie:^ vos corps en sacrifice vivant, saint, agréable à 'Dieu, ce qui est votre raisonnable service. (Rom, xii, i).

Il faut donc que nous nous sondions nous-mêmes sur ce point et que nous tâchions de pénétrer notre cœur assez avant, pour reconnaître si nous y découvrirons ce motif qui est inséparable de la vraie sanctification. Car, si nous sentons que ridée de Dieu entre dans le bien que nous faisons et que c'est elle principalement qui nous détourne du mal et qui nous pousse aux bonnes œuvres, c'est une marque assez certaine de la vérité de notre foi. Si au contraire nous n'y sentons pas ces motifs, l'indication ne peut être que très mauvaise.

V Examen de soi-même, 37

Le second caractère est qu'un homme de bien, quelque combat qu'il ait eu en s'abstenant du mal et en faisant le bien, et quelque tentation qu'il ait soufferte pour le porter au contraire, comme il ne faut pas douter qu'on en soufîre fort souvent ; cependant, après avoir obtenu la victoire sur lui-même, il sent une grande joie d'avoir pris le bon parti, et cette joie ne manque pas d'avoir sa relation à Dieu et d'être fondée sur ce qu'il a évité des occasions dangereuses de l'offenser ou qu'il a fait des choses qui lui peuvent être agréables. Il en est autrement d'un homme qui n'a point de régénération. Quand il s'est abstenu du mal ou qu'il a fait le bien, il se trouve dans des mouvements conformes aux principes par lesquels il s'est conduit.

S'il a suivi son tempérament ou la force de son habitude, il ne sent ni joie ni douleur, et il regarde ce qu'il a fait avec quelque espèce d'indifférence. S'il a agi par un principe d'hypocrisie, d'intérêt,

38 V Examen de soi-même,

d'ambition, de vaine gloire, et que le succès ait répondu à son attente, la joie qu'il a est toute de la nature de sa passion, c'est-à-dire mondaine, chamelle, terrestre, et telle que Dieu n*y a aucune part. S'il a agi simplement par la crainte de la peine, il a, à la vérité, de la joie de ne s'être pas attiré du mal; mais en même temps il a du regret de n'avoir pu faire ce qu'il eût bien désiré, si la crainte ne l'eût retenu. Q.uoi qu'il en soit, nul homme qui n'est pas régénéré ne sent cette douce et secrète joie qui est fondée sur ce qu'on a fait son devoir envers Dieu et qu'on est assuré d'avoir son approbation. Il n'y a que les fidèles qui en sont capables ; mais, comme ils ne manquent jamais de la sentir, principalement lorsqu'ils ont eu de la peine à se surmonter eux-mêmes et à éviter l'effort de la tentation, ce caractère me semble un des plus sûrs et infaillibles, et l'on ne doit pas le passer légèrement.

Il ne faut pas aussi négliger une troisième différence qui sépare les vrais fidèles d'avec les mondains, savoir que la vie de ces derniers ne consiste jamais à avoir une justice universelle. Vous pouvez ne trouver pas en eux de certains péchés et y trouver même de certaines vertus morales; mais à mesure que vous les verrez exempts d'un , de deux , de trois ou de quatre vices, si vous les examinez bien, vous les trouverez entachés de plusieurs autres ; et de même, à mesure que vous verrez reluire en eux quelques bonnes œuvres d'une certaine espèce, vous les verrez défaillir en beaucoup d'autres.

La raison de cela est que, quand on n'est pas régénéré par la vertu de la grâce, on ne peut jamais s'abstenir du mal, ni faire le bien que par des principes particuliers, qui ne s'étendent ni à toutes sortes de péchés ni à toutes sortes de vertus.

Par exemple, la force du- tempérament pourra bien éloigner un homme du larcin,

40 VExamen de soi-même,

ou de rivrognerie, ou de la colère et des emportements, elle pourra le porter à la débonnaîreté , à la chasteté, à la sobriété ; l'intérêt et la vaine gloire pourront bien lui interdire telles ou telles actions mauvaises et lui en commander telles ou telles de bonnes ; mais ni le tempérament, ni l'intérêt, ni l'ambition, ni l'éducation^ ni l'exemple, ni les préceptes de la philosophie , ni autres semblables principes ne peuvent jamais aller jusqu'à retirer l'homme de toutes sortes de vices et lui inspirer toutes sortes de vertus . 11 n'y a que la grâce céleste et la religion de Jésus- Christ qui fassent cet effet; elles seules changent l'homme d'un changement général; elles seules le transforment et le font une nouvelle créature. C'est pourquoi ces gens-là peuvent bien avoir l'ombre et l'image d'une vertu particulière; mais ils ne sauraient avoir, non pas même en image, en apparence, une justice universelle.

Il en est au contraire d'un vrai fidèle.

La crainte de Dieu et son amour, le désir de lui obéir, de le servir et de lui plaire, sont des principes qui régénèrent tout le cœur et qui en bannissent toutes sortes de péchés, qui y établissent une justice et une sainteté à tous égards. J*avoue qu'il y demeure encore beaucoup d'imperfection; car qui est-ce qui peut dire : J'ai purifié mon cœur , je suis net de mon péché (Prov., XX, 9). Mais c'est parce que, la sainteté étant répandue partout , l'imperfection de même est répandue partout , et non que la sainteté occupe une place et l'iniquité une autre. Il n'en est pas comme de notre jour naturel, où la lumière et les ténèbres sont séparées ; mais il en est comme d'un matin, où, quoique la lumière règne, elle règne, pourtant mêlée avec l'obscurité .

C'est une sainteté qui est complète et entière à l'égard de ses parties ; toutes les vertus qui la doivent composer y sont, et tous les vices qui la détruisent en sont

chassés, mais c'est-à-dire que toutes les vertus y sont encore infirmes et languissantes, et que les vices n'y sont pas tout à fait déracinés. Cela n'empêche pourtant pas qu'il ne soit vrai que la régénération chrétienne donne une inclination universelle pour le bien et une aversion générale pour le mal, encore que cette inclination et cette aversion ne soient pas dans le dernier degré de leur perfection. Il en est à peu près du nouvel homme dans la grâce comme d'un jeune enfant dans la nature; il a toutes les parties essentielles qui le doivent composer, un corps et une âme, un corps fourni de tous ses différents organes, extérieurs et intérieurs, une âme douée de toutes ses puissances, bien que tout cela soit encore faible et fort éloigné de ce qu'il fera dans l'âge de virilité.

Pour faire donc un juste examen de nous-mêmes, il nous faut reconnaître sur ce point et voir si nous trouverons en nous cette justice universelle, cette incli-

nation générale pour toute sorte de bonnes œuvres et cette aversion pour toute sorte de vices ; car si dans le cours de notre vie nous découvrons quelques habitudes au mal, de sorte que nos vices et nos vertus marchent ensemble et fassent comme deux lignes parallèles, c'est une marque certaine qu'il n'y a point en nous de véritable régénération.

Un quatrième caractère de cette véritable régénération, c*est l'humilité dans la pratique des vertus et dans la fuite des péchés. En effet, un homme non régénéré qui, par la force de quelqu'un de ces principes que nous avons déjà marqués, vivra moralement bien, ne manquera jamais de devenir fier et orgueilleux par le sentiment de la probité. Car, comme c'est l'amourpropre et non la crainte de Dieu qui règne dans son cœur, par une suite nécessaire, il faut qu'il rapporte à sa propre gloire tout ce qu'il voit de bon en lui, qu'il s'en fasse un fond d'estime, ou,

44 VExamen de soi-même,

comme parle un prophète, qu'il encense à ses rets et qu'il sacrifie à ses filets (Hab., I, 16). Mais au contraire, comme c'est Tamour de Dieu qui règne dans le cœur d*un vrai fidèle, et qu'il le regarde toujours comme sa dernière fin ou comme son principal objet, il ne se peut qu'il ne rapporte à la gloire de Dieu tout ce qu'il voit en lui-même de bon et qu'il ne s'en tienne obligé comme d'une grâce qu'il a reçue. Dans le sentiment donc de ses meilleures actions, il faut nécessairement qu'il demeure humilié, quelque joie qu'il en ait, parce que plus il fait de bonnes œuvres, plus il se trouve près de Dieu et plus par conséquent est-il ébloui de toutes parts de l'éclat de sa majesté infinie. Plus il fait du bien, plus il pense à Dieu, et plus il y pense, plus se compare-t-il avec lui et se reconnaît cendre et poudre dans cette comparaison. Qpand David a dit au psaume second : Serve^i VÉtemel avec crainte, rèjouisse^-'Vous avec tremblement ! il n'a pas

eu dessein de dous inspirer la frayeur ou l'épouvantement, car la frayeur n'est pas compatible avec la joie, et elle est plus propre â nous faire fuir la présence de Dieu qu'à nous en faire approcher pour le servir. Il a donc voulu seulement nous marquer l'humilité, qui ne résiste point à la joie et qui est la compagne inséparable des bonnes œuvres du ôdèle.

Enfin un cinquième caractère qu'il faut remarquer sur ce sujet est qu'un vrai fidèle ne fait jamais de bonnes œuvres, ni ne se détourne des occasions de péché, qu'il ne lui reste toujours un désir ardent d'aller plus loin et de s'avancer de plus en plus dans la sainteté. La raison de cela est que le fidèle trouve, dans les bonnes œuvres qu'il fait, des signes et des témoignages de son élection, et de la communion avec Jésus-Christ, et qu'au contraire sa confiance à cet égard est troublée par les péchés qu'il commet. C'est ce qui produit en lui à la vue de ses bonnes œuvres

cette joie ineffable et glorieuse (I Pier., i, 8), dont TEcriture parle, cette paix de Dieu, dont saint Paul dit qu^elle surpasse toute intelligence (Phil., 4, 7), ce repos et cette assurance qui faisait dire à David, L* Eternel est ma lumière, de qui aurais-je peur? U Eternel est la force de ma vie, de qui aurais^je de la crainte (Ps. xxvn).

Mais c'est ce qui produit aussi le désir dont je parle de se confirmer toujours dans le bien, car il regarde ses bonnes œuvres comme des gages de Pamour que Dieu lui porte et comme des fondements de la .

grande espérance qu'il a. D où il s'ensuit qu'il souhaite sans cesse de faire des progrès dans la sainteté, puis qu'à mesure que la sainteté s'avance, le sentiment de son élection et de sa communion avec Jésus-Christ son Sauveur, s'avance aussi, et que son espérance s'affermit de plus en plus ; au lieu que, par ses péchés, la pre-> mière de ces choses est fort troublée, et la seconde fort ébranlée. D'ailleurs, plus il

s'âvance dans la sainteté, plus il est persuadé qu'il fait son devoir et qu'il est agréable à Dieu ; à cause de quoi les bonnes œuvres qu'il fait lui sont elles-mêmes un aiguillon et un encouragement pour l'avenir. Ce qu'on dit par opprobre d'un avare qu'il n'est jamais content de ce qu'il a, qu'il est toujours altéré; nous le pouvons dire, en titre de louange, d'un homme de bien, qui se fait un trésor de ses bonnes actions. Il ne dit jamais : c'est assez 1 il souhaite sans cesse d'en augmenter le nombre, à cause de quoi Jésus-Christ lui attribue une faim et une soif; bienheureux , dit-il, sorti ceux qui ont faim et soij de la justice (Matt,, v, 6).

Il n'en est pas ainsi d'un homme non régénéré. Car quand il fera quelques actions moralement bonnes, ou par la force du tempérament, ou par un principe d'hypocrisie et d'intérêt, il ne sentira pas ce désir ardent de s'avancer dans la sainteté, dont nous parlons. Les actions qui viennent du

48 VExamen de soi-même»

tempérament n'apportent pas avec elles cette pointe qui excite pour Tavenir, et beaucoup moins celles qui procèdent de rhypocrisie ou de l'intérêt. J'avoue que ceux qui font le bien, par l'estime qu'ils ont pour le bien même^ peuvent sentir quelque chose qui approche du désir dont il s'agit ; mais ce ne sera jamais un désir de plaire à Dieu et de lui être agréable ; ce sera seulement un désir de ne rien faire qui puisse choquer la droiture et l'équité naturelle. Or il est vrai que, dans des hommes que Dieu n'a pas encore régénérés, ce désir ne saurait être extrêmement vif ou animé.

Quelque honnêtes et épurés que soient d'ailleurs leurs sentiments, ils ne sauraient égaler celui qu'a un homme de bien pour acquérir de plus en plus la faveur et la grâce de son Dieu. Qu'on se serve donc encore de ce moyen, si l'on veut procéder comme il faut dans T examen de soi-même, et qu'on le joigne avec les autres que

U Examen de soi-même. 49

je viens de proposer dans cette troisième règle. Ils sont tous d'un usage naturel et facile : je suis persuadé que, si on les exécute bien, on pourra fonder sur eux un jugement assuré ; car comme d'un côté chacun peut aisément reconnaître si dans le bien qu'il fait il a égard à Dieu et à sa propre conscience, si après qu^l s'est déterminé à le faire, il sent de la joie d'avoir pris le bon parti ; s'il sent en son cœur une inclination générale pour le bien et une aversion générale pour tout ce qui s'appelle péché ; si ses bonnes œuvres sont accompagnées d'humilité et d'anéantissement devant Dieu; si, à mesure qu'il en fait, il sent croître en lui le désit d'en faire davantage, il y a d'autre part de la solidité et de la certitude à conclure de tout cela la vérité de sa foi et la sincérité de sa conversion.

Page 1