V Examen de soi-même
dispositions à la Conversion, produisent dans Texercice des vertus particulières, des actes tellement semblables à ceux que produit une vraie piété, qu'il n'y ait nul moyen de les discerner.
Pour donner donc quelque direction sur ce sujet, je dis premièrement que les marques essentielles et propres d'une véritable foi sont d'aimer la lecture de la parole de Dieu, de fréquenter les assemblées où elle se prêche, de rechercher les livres qui en donnent l'intelligence, d'avoir de la curiosité pour les mystères du salut, de s'en faire une application particulière à mesure qu'on les médite et qu'on les comprend, d'être touché en général de toutes les perfections divines qui paraissent dans ces mystères et principalement de ces trois, de son infinie majesté, de sa parfaite sainteté, de son amour ineffable envers nous; Car ce sont trois choses que la foi choisit sur toutes les autres, dans la méditation des œuvres de Dieu^ parce qu'elles touchent plus
notre cœur, et que notre cœur ne se peut trahir lui-même sur ce sujet.
Pour ce qui regarde les doutes, qui sont comme les faiblesses et les maladies de la foi, ils sont communs aux vrais fidèles et àceuxqu*on appelle temporels, c'est-à-dire qui n'ont qu'une foi à temps. Mais il y a à peu près cette différence entre les uns et les autres : c'est que dans un homme qui n'est pas encore régénéré, tel qu'est un temporel, les doutes sont reçus et écoutés avec quelque espèce de joie. Dans un vrai fidèle, ils ne s'élèvent jamais qu'ils n'apportent avec eux quelque espèce de douleur, parce que l'amour, que nous avons pour Dieu, ne peut souffrir que sa vérité soit combattue par des apparences qui semblent la renverser. Un faux fidèle ne sent rien de cela, il n'aime pas assez Dieu pour s'intéresser ainsi dans sa gloire. Un vrai fidèle cherche d'abord à se satisfaire dans ses doutes, il n'y saurait demeurer longtemps ; et^ quand il est satisfait, il en a une secrète
joie. Un faux fidèle ne sent guère cette joie, ou il est bien aise de demeurer dans ses doutes et de laisser toujours à la partie charnelle, des armes pour résister à la grâce, ne voulant pas que Tesprit du monde, qui est en lui, soit entièrement hors de défense ou, s*il sort de ses doutes par quelque recherche qu'il fait de la vérité, il ne voit triompher cette vérité qu'avec quelque sorte de déplaisir et de mortification.
Quant aux actes de l'espérance, ils peuvent être communs à un vrai et à un faux fidèle , car il n'y a rien sur quoi les hommes se flattent plus aisément. Mais on y peut remarquer ces différences. Tune que l'objet de l'espérance d'un faux fidèle est principalement son propre bonheur, sans qu'il soit extrêmement touché du principe duquel il l'attend. Le vrai fidèle au contraire regarde beaucoup plus dans son espérance^ l'amour ineffable de Dieu, dont il attend de jouir un jour pleinement, que les autres avantages qui lui en reviendront. La rai-
son en est prise de ce qu'un faux fidèle, un demi-régénéré a encore l'amour-propre pour premier principe et son intérêt pour dernière fin; il se regarde beaucoup plus lui-même qu'il ne regarde Dieu ; mais un vrai fidèle aime Dieu souverainement.
De là vient qu'un faux fidèle s'arrête presque uniquement sur son propre intérêt ; de quelque part que lui vienne sa félicité, il ne lui importe; pourvu qu'il soit heureux, c'est assez. Mais un vrai fidèle s'arrête principalement sur le sentiment qu'il aura de l'amour que Dieu lui porte, et il se trouve ravi de se voir dans la faveur et dans la grâce de son bon Père, mettant cette grâce elle-même à un plus haut prix que tout ce qui lui en peut revenir.
Outre cela, un faux fidèle, qui n'a encore reçu que des dispositions à la conversion, et non la vraie forme de la piété, se sent principalement touché de cette partie de son espérance, qui regarde l'exemption de toute sorte de misères, et la jouissance de
mille joies et de mille biens, et pour cette autre partie qui regarde la consommation de la sanctification et l'entière abolition des vices, il ne s'y arrête que peu. Un vrai fidèle au contraire se trouve â la vérité touché de cette première partie de son bonheur; mais il l'est incomparablement plus de la seconde. La cause de cette différence est que^ dans cette demi-con-* version du faux fidèle, le péché demeure toujours le maître du fond du cœur, et il ne s'y trouve combattu que par l'amourpropre, qui craint les suites du péché. Il n'a donc d'aversion pour le péché qu'autant que lui en donne cette crainte. Mais un vrai fidèle a conçu une véritable aver* sion pour le péché même, et il le combat non simplement sous l'idée de ses suites, mais sous sa propre idée, le considérant comme le plus grand ennemi de Texcel* lence de l'homme et comme une chose qui naturellement doit être l'objet de la haine de Dieu. Qjaand donc un faux
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régénéré espère, il est ravi de voir ce jour bienheureux qui le délivrera de toutes les peines qui sont dues au péché, et qui le mettra en possession de la vie et de Timmortalité céleste. Un vrai fidèle va plus loin, il est ravi dans la pensée de ce jour bienheureux qui le délivrera pleinement du péché même^ parce qu'il considère le péché comme une charge et un fardeau qui Taccable, et comme une maladie dont il désire ardemment la guérison.
Je viens à la charité. Chacun sait qu'elle a deux objets. Dieu et le prochain; et, pour ce qui regarde Dieu, on ne saurait, à mon avis, nier qu'un Temporel, c'est-àdire un homme du nombre de ceux que Jésus-Christ décrit dans sa parabole du Semeur , - qui ne croient que pour un temps, n*ait quelquefois de légers sentiments d'amour pour Dieu. Mais ils sont bien différents de ceux qu'en a un véritable régénéré. Comme le premier s'aime toujours beaucoup plus lui-même que
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Dieu, tout ce qu'il sent d*amour pour Dieu ne consiste presque qu'en quelques actes de reconnaissance, pour ce qu'il en espère, et ces mouvements ne sont ni fort viCs ni fort profonds, car une âme qui n'est pas encore véritablement convertie est toujours ingrate. Mais un vrai fidèle se sent infiniment obligé à son Dieu, non seulement pour les biens qu'il en a reçus et pour ceux qu'il en espère, mais principalement parce que Dieu Ta aimé par une pure miséricorde, sans qu^il Tait en nulle manière mérité, et lors même qu'il était digne de toute sa haine.
D'ailleurs il aime Dieu de cet. amour qu'on appelle de respect et d'estime, qui est fondé sur les perfections ineffables de la divinité, qui la rendent infiniment digne de l'amour de toutes les créatures.
Il l'aime d'un amour de désir, ce que David a si bien exprimé dans son psaume 42 :
Comme le cerf brame après le courant des eaux, ainsi soupire mon âme après toi, ô
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Dieu, Mon âme a soif de Dieu, du Dieu fort et vivant; oh! quand entrerai-je et me présenter ai-je devant la face de Dieu? Il l'aime de cet amour qu'on appelle de proximité, en le considérant comme son Créateur, son Rédempteur et son Père.
Enfin, il l'aime de cet amour qu'on nomme de service, car il veut rapporter à la gloire de son Dieu toute sa vie, ses pensées, ses paroles, ses actions, comme à la dernière fin qu'il doit avoir sans cesse devant les yeux.
Ce véritable et solide amour que le fidèle a pour Dieu se découvre principalement dans les occasions où l'on voit le nom de Dieu et celui de Jésus-Christ, son Fils, ou glorifié, ou déshonoré par autrui. Car, dans ces sortes de rencontres, un faux régénéré ne manquera jamais d'avoir égard à l'intérêt qu'il peut prendre dans les actions d 'autrui, et s'il s'y trouve intéressé en sa personne, s'il s'imagine qu'elles lui fassent du préjudice, il en aura
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du chagrin et du déplaisir, encore que d'ailleurs elles honorent Dieu, et, si elles le déshonorent, il ne laissera pas d'en avoir de la joie, pourvu qu'il y trouve de l'avantage pour lui-même. Car, comme je l'ai déjà dit souvent, c'est l'amour-propre qui règne et qui tient le premier rang dans un cœur qui n'est pas encore véritablement converti.
Un vrai fidèle au contraire ne peut jamais voir faire des actions où Dieu est glorifié, de quelque manière que ce soit, sans en avoir de la joie, ni en voir faire d'autres où il est déshonoré, sans en avoir un sensible déplaisir. Qu'il y prenne ou qu'il n'y prenne pas d'intérêt personnel, il n'importe, il y en trouve toujours assez dans celui de Dieu. C'est un caractère que nous voyons dans la charité de saint Paul .
Lorsque, étant à Athènes, il vit dans cette ville un grand nombre de superstitions qui y régnaient, l'histoire remarque que son esprit s'aigrissait à la vue de ces
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fausses dévotions, qui d'ailleurs ne l'intéressaient point personnellement. D'autre côté , lorsqu'il vit plusieurs personnes mues de jalousie contre lui, qui se mêlèrent de prêcher l'Evangile par un principe de vaine gloire, quelque intérêt personnel qu'il eût dans l'action de ces gens-là, qui semblaient lui ravir une partie de l'honneur de son apostolat, il ne laissa pas d'avoir de la joie de voir que, de quelque manière que cela se fît, l'Evangile était prêché. Les uns, dit-il, prêchent Christ par envie et contention; les autres au contraire le font de bonne volonté. Les uns annoncent Christ par contention et non pas purement^ croyant ajouter un surcroît d'afflictions à mes liens, mais les autres le font par charité, sachant que je suis établi pour la défense de r Evangile. Quoi donc? De quelque manière que ce soit, ou par un ^èle apparent, ou en vérité, Christ est toujours annoncé; c'est de quoi je me réjouis, et je m'en réjouirai tou^ jours (Phil., I, 16-18),
A regard du second objet de la charité»
qui est le prochain, j'avoue que la justice, la tempérance, la bonté, la compassion sont des vertus morales, qui peuvent se trouver dans des personnes non régénérées. Outre cela, les mêmes distinctions que nous faisons pour ceux que saint Paul appellent les domestiques de la foi, les fausses religions les font aussi. Un païen aimera sans doute plus un païen, et un mahométan, un mahométan, qu'un homme d'une autre religion ; la simple conformité de mœurs et de sentiments fait cet effet. Cependant il est certain qu'en cela même, la vraie piété a quelque chose de particulier à quoi elle se fait reconnaître. 10 Elle aime en général tous les hommes, parce qu'elle voit en eux les traits de l'image de Dieu, et c'est principalement ce qui les lui rend aimables.
20 Plus elle voit reluire cette image dans un sujet, plus elle l'aime. Une marque d'un homme de bien est d'aimer les gens
de bien, de rechercher leur commerce et leur familiarité, et d'être prompt à les servir. 30 La vraie piété, à proprement parler, ne hait personne. Un homme de bien peut être sujet à de premiers ressentiments, à des mouvements de colère et d'emportement, mais il n'y saurait demeurer longtemps. Car la charité revient de ces défaillances et reprend bientôt le dessus. C'est pourquoi la plus mauvaise marque qui se puisse découvrir dans un homme, c'est celle de le voir animé durant un long temps d'une haine et d'un ressentiment implacable; comme, à Topposite, une des plus assurées et des meilleures est d'être enclin et facile à pardonner. Mais cette facilité ne doit venir ni de stupidité ni de légèreté d'esprit ; elle doit être accompagnée d'une juste connaissance de l'injure qu'on a reçue et procéder d'un désir de faire son devoir et d'une imitation de Dieu, qui nous pardonne tous les jours mille péchés.
Une quatrième vertu sur laquelle il est bon de se fonder soi-même, c'est la prière. Ce n'est pas que les faux fidèles ou les faux justes ne prient Dieu, et qu'ils ne le prient quelquefois avec plus d'ardeur et de transport, si vous voulez, que les gens de bien. Mais d'ordinaire leurs prières ne regardent que des intérêts temporels.
Ils ont peu d'attachement aux trois premières demandes de l'Oraison dominicale :
Ton nom soit sanctifié, ton règne vienne^ ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Ils n'ont pas aussi beaucoup de ferveur à demander à Dieu la grâce de son Saint- Esprit. Ils ne peuvent pas même sentir cette secrète joie qui naît de l'approche de Dieu, ni cette douce confiance qu'on a en ses bontés. Il en est autrement d'un vrai juste. Dans ses prières, il ne manquera pas de recommander à Dieu ses intérêts temporels, avec une entière soumission pourtant aux ordres de sa Providence. Mais il ne manquera pas principalement de lui
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demander les choses que la piété lui fait souhaiter, savoir la gloire de Dieu et sa propre sanctification. Sa prière au reste se trouve le plus souvent terminée par une sainte joie et par une entière confiance en la bonté divine, comme il se voit dans plusieurs psaumes^ qui, après avoir commencé par des plaintes tristes et par des paroles d'angoisse , finissent par une assurance admirable et par un parfait rétablissement de joie. Voyez sur ce sujet le psaume 6, le 13, le 22, le 31, le 42 et plusieurs autres.
Je finis ce chapitre en disant que, pour en tirer le fruit auquel il est destiné, il ne faut pas se contenter d'une simple lecture, il faut le méditer dans toutes ses parties, en bien comprendre le sens et la substance, et en pénétrer les principes. Mais surtout il est nécessaire de s'en faire l'application, c'est-à-dire de le réduire en pratique chacun sur soi-même, en s'examinant exactement, et de point en point,
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selon toute retendue de cette direction que je viens d'y donner. J'avoue que, pour s'en bien acquitter, il faut plus de temps qu'on n^en donne d'ordinaire aux actes de la dévotion, car ce n'est pas ici Touvraged'un jour ni de deux. Mais, si l'on a tant soit peu son salut à cœur, on ne plaindra pas les moments qu'on emploiera à s'en assurer, et, si l'on n'est pas tout à fait brutal et stupfde, on sera peut-être bien aise de se connaître sur un sujet qui nous importe plus que cette vie.