CHAPITRE V
QUATRIÈME RÈGLE, SE CONSIDÉRER DANS LES DIFFÉRENTS ÉTATS OU l'oN
s'est trouvé
UNE des principales parties de cet examen est de tâcher de nous reconnaître dans les différents états de. la vie où nous nous sommes trouvés, comme d'affliction et de prospérité, de pauvreté et d'abondance, d'abaissement et d'élévation, de santé et de maladie. Car c'est particulièrement dans ces états que le cœur se découvre à lui-même tel qu'il est.
Un mondain qui se trouve dans la prospérité, quelque vertu morale ou civile et quelque disposition à la piété qu'il puisse
68 VExamen de soi-même,
avoir, ne peut presque qu'il ne s'oublie lui-même et qu'il ne tombe dans la négligence des choses de la religion, dans l'orgueil, dans la confiance en ses richesses, dans le luxe, dans le mépris de ses inférieurs et de ses égaux : et en un mot qu'il ne donne une assez libre carrière à ses passions. L'amour-propre qui règne en lui est flatté par les bons succès et par le bon état où il se trouve ; et, comme le monde lui est favorable, il s'y abandonne presque sans mesure et sans résistance.
Un vrai fidèle ne fait pas cela, car, dans la jouissance des prospérités temporelles, il élève toujours son cœur à Dieu, pour le reconnaître l'auteur de ses biens, il s'y humilie en sa présence, et plus il en reçoit de faveurs, plus s'en reconnaît-il indigne. U conserve, dans cet état, la justice et l'équité, et il prend garde à ne pas abuser des avantages qu'il a, mais de les rapporter à l'avancement de sa sanctification. J'avoue que la prospérité temporelle gâte souvent
VExamen de soi-même. 69
les gens de bien, et qu'elle les jette même quelquefois dans la négligence de leur salut, dans l'ingratitude envers Dieu, dans la débauche et dans l'injustice. Mais il est certain que, s'ils sont véritablement gens de bien, il ne se peut qu'ils ne gardent toujours quelque mesure dans ces excès, parce que, si d'un côté la prospérité favorise les restes de la corruption naturelle, la grâce de l'autre ne souffre pas qu'on se perde efttièrement, elle s'oppose à la licence de la chair, et l'empêche de la déborder. Il y a toujours dans les plus violents mouvements des passions une sourde résistance de la vertu, qui se fait sentir dans le fond du cœur, lors même qu'elle demeure comme vaincue. Il y a aussi quelques bons intervalles où l'esprit revient â lui-même, et alors il fait réflexion sur la vanité des choses du monde et sur leur fragilité, et de ces réflexions naissent d'ordinaire les mouvements du retour à Dieu et de la repentance.
Il est donc fort important qu'un homme
70 VExamen de soi-même.
s'examine sur cela même et qu'il voie de quelle manière il s'est conduit dans les plus grandes prospérités, comment il les a reçues, quelle a été sa reconnaissance envers Dieu, quel fruit de sanctification il en a tiré, jusqu'où est allé l'abus qu'il en a fait, quels combats il a senti dans son cœur lorsqu'il en a abusé, quelle mesure il a gardée dans ses excès, quelles réflexions il a. fait ensuite sur lui-même, et quels sentiments de repentance il en a eus.
Dans les afHictions du monde, un faux régénéré perd d'ordinaire le peu de joie et de confiance qu'il avait en la grâce de Dieu, et il se persuade facilement que Dieu ne l'aime point, puisqu'il a permis les mauvais succès qui lui sont arrivés.
Dans cet état, il agit d'ordinaire, ou selon son tempérament, ou selon ses habitudes.
Si son tempérament est fier et impétueux, l'affliction ne fait que l'irriter, il s'emporte contre Dieu, il s'aigrit contre les hommes, il murmure contre la Providencç, il couve
U Examen de soi-même, 71
des ressentiments violents, il médite des vengeances. Si son humeur est un peu plus modérée, il se tourne du côté des moyens humains pour y chercher quelque remède à son mal, et il applique uniquement à cela toutes les lumières de sa pru* dence. S'il est timide et d'un esprit bas, il se laisse aller aux plaintes et aux regrets, et va chercher dans la douleur et dans les larmes sa consolation. SUl est imbu des principes de la philosophie, il se jette dans une certaine dureté farouche, et il tâche de former en lui-même une indifférence et une insensibilité pour le bien et pour le mal.
Si les principes de la religion chrétienne ont fait en lui quelque impression considérable, il se tourne du côté de la prière, mais ce n'est simplement que dans la vue d'être délivré de l'affliction qui le presse, et non par aucune véritable douleur d'avoir offensé Dieu et de s'être attiré ces marques de sa disgrâce ; moins encore agit-il
72 UExamen de soi-même.
par une sainte et forte résolution de se corriger pour l'avenir.
Ce ne sont point là les caractères d'une véritable piété : car un fidèle dans ses afflictions, sentant le mal qui le presse, le regarde d'abord comme une marque visible de la colère divine qu'il a attirée sur lui. Puis, faisant réflexion sur ses propres péchés et sur l'abus qu'il a fait des faveurs du ciel pendant qu'il en a joui, il se condamne lui-même, et il conçoit une vive douleur de s'être si mal gouverné. Il regarde avec horreur le parti de Temportetement et de la colère contre Dieu, et, bien loin de murmurer contre sa providence, il en reconnaît avec soumission le pouvoir, la sagesse et la justice. 11 rappelle à son souvenir toutes les grâces qu'il en a reçues, toutes les consolations qu'il a senties dans sa communion, tous les motifs qu'il avait de le servir et de le craindre, et tout cela forme en lui un vif déplaisir de n'avoir pas fait son devoir et
un dessein sincère de s'amender. Ensuite, il se tourne du côté de Dieu avec humilité, et, quoiqu'il se voie sous sa colère, il ne laisse pas d'être encore persuadé de son amour et de lui dire avec Job : Quand iu me ferais mourir y je ne laisserais pas d'espérer en toi (Job, xiii, 15). Il le prie, mais le principal sujet de sa prière est d'obtenir la rémission de ses péchés et la grâce de la sanctification pour l'avenir. Pour ce qui regarde son affliction présente, il la souffre constamment, et, après avoir essuyé les premières larmes de la nature, il relève son courage, il reprend ses esprits, et il arrête le cours de sa douleur, non par le principe d'une je ne sais quelle insensibi-^ lité philosophique, qui n'est qu'orgueil et brutalité, mais par celui d'une sainte résignation à la volonté de Dieu, sachant au reste que l'affliction même, quand il en usera bien, tournera à son avantage, puisque toutes choses concourent ensemble au bien de ceux qui aiment Dieu (Rom., vin, 28). Il
74 U Examen de soi-même.
ne néglige pas les moyens humains lorsqu'il les voit être propres pour sa délivrance ; mais, quand il les emploie, c'est toujours en implorant sur eux la bénédiction du ciel et en les regardant comme dans l'ordre de la Providence.
Un méchant homme^ un faux régénéré ne fera pas difficulté d'employer pour sa délivrance des moyens criminels et illégitimes ; mais un homme de bien les rejettera avec indignation, en se souvenant que son principal but est non de se délivrer de l'affliction, mais d'apaiser Dieu et de retourner en grâce avec lui.
Qpant aux causes secondes dont les afflictions sont procédées, il ne les regarde point avec des désirs et àts desseins de vengeance, mais il leur pardonne comme il veut que Dieu lui pardonne à lui-même, et, tenant sos yeux uniquement attachés sur ses propres fautes et sur la justice de la verge d'en haut, qui sont les premières et principales causes de son mal, il con-
L Examen de soi-même. y 5
damne les premières et adore cette dernière. A toty Seigneur, est la justice^ et à moi la honte et la confusion de face (Daï^, y ix, 7). Si Taffliction vient de la profession de rÉvangile, et que la religion ait attiré quelques souffrances, de la part du monde, sur ceux qui la suivent, un faux régénéré s'y conduira d'une toute autre manière qu'un véritable fidèle. Car celui-là tâchera d'abord par les détours de son adresse de s'accommoder au temps pour se mettre à couvert de l'orage. Il sera toujours prêt à biaiser, à dissimuler, à céder au torrent, et pour cet effet à élargir les bornes de la conscience. Il condamnera comme des rigides et des scrupuleux ceux qui^ dans les choses de la conscience et de la piété, ne voudront en nulle manière fléchir. Lorsque ces accommodements n'auront plus de lieu, il s'irritera contre la persécution, il appellera à son secours la haine, la colère, la passion, la sédition, et tout ce que la chair et le sang lui suggéreront.
pour repousser le mal par le mal et l'outrage par Toutrage. Enfin, quand tout cela sera court et qu il ne pourra par ces sortes de voies se délivrer de raffliction, il se lassera et se rebutera de souffrir, il commencera à regarder la profession de l'Évangile comme quelque chose d'odieux, qui le prive de son repos, de ses biens, de ses plaisirs, qui sont ses grands intérêts ; il la regardera comme une barrière dans son chemin qui anête tous ses desseins et qui traverse toutes ses espérances, et de là suivra bientôt la désertion entière et ouverte de la religion. Car, comme on Ta déjà dit, c'est l'amour-propre, c'est-à-dire un amour terrestre et mondain , qui règne encore dans son cœur et qui y tient le premier rang.
Quant au vrai fidèle, sa conduite dans ces tristes occasions est tout autre. Premièrement, il regarde les afflictions comme des suites presque ordinaires de la vraie religion, etj au lieu d'en être scandalisé, il
n'en est que plus confirmé. Il repasse dans son esprit tout ce que Jésus-Christ et ses apôtres nous ont dit sur ce sujet : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-ménte, et qu'il se charge de sa croix et me suive (Matth. xvi, 24). Si vous étie^^ du monde, le monde aimerait ce qui serait à lui, mais parce que vous n^êtes point du monde et que je vous ai choisis dans le monde, c^est pour cela que le mondevoushait(]EA^y xv, 19). Fous serej^ haïs de tous, à cause de mon nom; mais celui qui persévérera jusqu'à la fin, c'est celui-là qui sera sauvé (Matth., x, 22).
Cest par plusieurs afflictions qu'il nous faut entrer dans le royaume de Dieu (Actes, xiv, 22), Si nous mourons avec Christ, nous vivrons aussi avec lui; si nous souffrons avec lui, nous régnerons aussi avec lui (II TiM., n, II et 12). Le Seigneur châtie celui qu'il aime et il frappe de ses verges tous ceux qu'il reconnaît pour ses enfants. Si vous souffre^^ le cîkUiment, Dieu vous traite comme ses enfants, car quel est V enfant que son père ne châtie pas
(Hébr., XII, 7)? Bien-aimés, ne trouve:^ pas élrangCy si vous êtes comme dans la fournaise pour être éprouvés, comme s'il vous arrivait quelque chose d'extraordinaire,car vousave7j>art aux souffrances du Christ (I Pierre, 'iv, 12.) Secondement, il envisage les afflictions dans tout ce qu'elles ont de beau et de noble, pour n'en être pas ébranlé, savoir en tant que c'est une conformité avec Jésus- Christ : Regardons y dit l'Apôtre, à Jésus chef et consommateur de la foi , lequel a souffert la croix et a méprisé V ignominie (Héb. xii 2) ; en tant que nous avons l'honneur d'y soutenir la cause de Dieu et de l'Evangile :
// vous a été donné pour Christ non seulement de croire en lui, mais aussi de souffrir pour lui (Phil., I, 29) ; en tant que ce sont comme des degrés qui nous élèvent vers le royaume céleste : Notre légère affliction du temps présent produit en nous le poids d'une gloire infiniment excellente ; en tant que ce sont des moyens pour faire paraître le prix et l'excellence de notre foi
et de notre piété : L'épreuve de votre foi, qui est beaucoup plus précieuse que Vor périssable et qui toutefois est éprouvé par le feu, vous tourne à louange et à gloire, lorsque Jésus- Christ paraîtra (I Pierre, i, 7); en tant que ce sont des occasions où Dieu a coutume de glori&er sa sagesse et sa puissance en la conservation de l'Eglise : Quand tu passeras par les eaux je serai avec toi, les fleuves ne te noieront point, et, quand tu marcheras dans le feu^ tu ne seras point brûlé (Es., XLin, 2); en tant qu'elles sont d'ordinaire accompagnées d'un nouveau degré de grâce que Dieu accorde à ses enfants :
Dieu est fidèle qui ne permettra pas que vous soye':^ tenté au delà de vos forces, mais avec la tentation, il vous en donnera aussi V issue, de sorte que vous la puissie'^ supporter (ICoR., X, 13).
Ainsi le fidèle regardant les souffrances de l'Eglise dans ses vues, au lieu d'en être troublé et abattu, il en fait au contraire la matière de sa joie et de sa gloire, selon
8o UExamen de soi-même.
que saint Paul disait : Nous nous glorifions en nos tribulations.
En troisième lieu, il est incapable de faire aucune brèche à sa conscience pour s'en délivrer. Il ne s'expose pas à la vérité, ni ne va au devant des maux pour s'y jeter témérairement, car ce serait tenter Dieu.
Il les fuit même et les éloigne autant qu'il le peut légitimement, mais il seroit bien triste de s'en être exempté par aucune mauvaise voie, ni d'avoir cherché son repos par aucun relâchement de sa con^ science ni par aucun acte d'hypocrisie.
Car il sait que la droiture du cœur, de la langue et des oeuvres est la chose du monde la plus agréable à Dieu et que celui qui veut que nous soyons prudents comme des serpents veut aussi que nous soyons simples comme des colombes. Il sait même que ces sortes de biaisemens ne sont pas seulement contraires à la simplicité chrétienne, qui ne permet pas que nous fassions jamais, sous quelque pré-
L'Examen de soi-même. 8i
texte que ce soit, la moindre violence à notre conscience, mais qu'ils sont aussi contraires à la véritable prudence.
Car, outre qu'ils éloignent de notre conduite la bénédiction de Dieu, et qu'ils nous font tomber dans une lâcheté reprochable, ils ne font que donner lieu au monde à pousser les choses plus loin, dans l'espérance d'y réussir ; de sorte que, pour être prudents comme des serpents, le plus sûr est d'être toujours simples comme des colombes.
Pour un quatrième, il ne tombe point aussi dans cet inconvénient qui est ordinaire aux faux fidèles, d'avoir recours aux emportements, aux séditions, aux cruautés, aux violences criminelles pour repousser la persécution. Il ne négligera pas une apologie de sa cause, car elle est naturelle, juste et permise; mais il ne pratiquera point de moyens injustes et condamnables quand même il y trouverait des facilités.
Car il se souvient de l'exemple de Jésus- Christ, son sauveur, lequel, lorsqu'on lui
disait des outrages, tCen rendait points et qui^ Iorsqu*on le maltraitait, ne faisait point de menace, mais se remettait à Celui qui jugejus^ tement (I Pierre, ii, 23).
Enfin^ si Tâffliction dure longtemps, il la souffre patiemment sans se relâcher. Il excite sa piéié pour essuyer les larmes de la nature et pour en arrêter les plaintes ; mais, quoi qu'il en soit, il est bien éloigné de concevoir l'aversion contre la religion qui lui attire ces souffrances, y estime qu'il rCy a point de proportion entre les souffrances du temps présent et la gloire avenir (Rom., vni, iS). A celui qui vaincra, je lui donnerai à manger de V arbre de vie, qui est au milieu du paradis de Dieu, (Apoc, ii, 7). J'avoue qu'il peut arriver quelquefois qu'un homme de bien soit surpris, et par manière de dire accablé, par un premier mouvement de crainte ou d'espérance, ou par quelque autre illusion que lui feront des objets extraordinaires et imprévus, comme nous le voyons dans l'exemple de saint Pierre.
U Examen de soi-même. 83
Mais ces funestes accidents ont toujours ces trois caractères, l'un que le cœur y résiste, et qu'il combat intérieurement tout ce que la bouche fait. Ce sont de ces sortes d'actions qu'on appelle de contrainte, non qu'elles ne soient en quelque manière volontaires, mais parce qu'elles ne sont volontaires que par la faiblesse de la volonté, qui n'a pas la force de se soutenir elle-même et qui se laisse aller par défaillance, de sorte que l'homme fait le mal qu'il ne veut point, et qu'il l'abhorre à mesure qu'il le fait. L'autre caractère est que ces chutes ne durent pas longtemps.
Dès qu'elles sont arrivées, le cœur se relève par une sincère repentance. On tourne ses yeux sur Jésus-Christ, et on rencontre ses regards qui viennent nous percer l'âme.
Qu'as-tu fait, disent ces terribles regards, qu'as- tu fait, ingrat et lâche serviteur? tu as abandonné ta conscience et trahi le dépôt de ma vérité, tu as outragé ma grâce et changé mon amour en indigna-
tion, tu t'es rendu indigne de mon salut.
Rends-moi compte de l'aspersion de mon sang et de Tesprit de ma sanctification dont je t'avais honoré.
Là se changent en un instant tous les objets qui sont au devant de lui, la lumière lui devient des ténèbres, et les créatures les plus mortes prennent des bouches pour lui reprocher son crime. Là viennent les sanglots, les cris de Tâme et les pleurs amers. Mon Dieu, dit-il, mon Sauveur, fais-moi miséricorde, ne me reprends point en ta colère , ne me châtie point en ta fureur. La repentance ne cesse point qu'elle n'ait entièrement réparé le mal.
A cela l'on peut ajouter un troisième caractère qui est que ces tristes accidents ne peuvent tout au plus arriver qu'une fois à un vrai fidèle, car l'horreur d'une pareille faute ne s'efface pas facilement de la mémoire, et, comme je l'ai dit ailleurs, la piété se fortifie dans les endroits où elle a reçu atteinte et s'y met hors d'état d'être surprise.