DES SUPERSTITIEUX
POUR ne rien oublier de nécessaire dans cet examen, il faudrait» à mon avis, se considérer aussi dans les divers âges de la vie, afin de voir les progrès qu'on a faits dans la sainteté et dans la piété chrétienne. Car si Ton trouve qu'autrefois on ait été sujet à de tels ou de tels vices, qu'on avait de tels ou de tels défauts, et qu'on s'en est corrigé dans la suite par le soin qu'on y a pris et par les motifs de la religion et de la crainte de
Dieu, c'est un bon signe. La piété a ses imperfections et ses faiblesses; mais elles sont comme celles de Tenfance, qui se perfectionne tous les jours, et non comme celles de la vieillesse, qui va tous les jours en décadence. Un faux régénéré est comme un soleil couchant, dont Téclat et la lumière diminuent peu à peu, et qui bientôt va se perdre dans la nuit, ou, si vous voulez, c'est un malade mourant qui perd peu à peu ce qu'il a de vie et qui s'approche insensiblement du sépulcre. Un vrai fidèle au contraire est un soleil naissant qui monte, et qui acquiert des forces à mesure qu'il va plus avant; c'est un malade convalescent, qui est encore faible, mais qui tous les jours fait pour le moins un pas vers une parfaite santé. De gloire en gloire, dit saint Paul, et de foi en foi, cette expression marque un accroissement inséparable de la vraie régénération.
Si donc, en nous examinant nous-mêmes, nous trouvons encore en nous ce
caractère, réjouissons-nous en la grâce de Dieu, c'est une des plus heureuses indications que nous saurions désirer. Mais si au contraire nous ne faisons nuls progrès, si au lieu d'avancer nous reculons, si nous retournons tous les jours vers le monde, dont la vocation divine nous devrait avoir séparés, c'est un signe triste et funeste.
C'est pourquoi l'Apôtre ne parle presque dans toutes ses épîtres que d'accroissement. Soye^j dit-il, remplis de la connaissance de la volonté de Dieu, avec toute la sagesse et toute V intelligence spirituelle, afin que vous vous conduisiez d'une manière digne du Sauveur, pour lui plaire en toutes choses, fructifiant par toutes sortes de bonnes œuvres, et croissant dans la connaissance de Dieu (Col., i, 9, 10). Le corps de Christ, dit-il ailleurs, bien proportionné et bien joint par la liaison de ses parties qui communiquent les unes aux autres, tire son accroissement ^ selon la force quHl distribue dans chaque membre, afin qu'il soit édifié dans la charité
(Ephés., IV, 16). Dans son Epître aux Philippiens, il se propose lui-même en exemple sur ce point. Je laisse , dit-il , Us choses qui sont derrière moi, et, m^avançant vers celles qui sont devant moi, je cours vers le but, vers le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ (Phil., m, 14).
Mais, outre tout ce que nous avons dit jusqu'ici, il est fort important de comparer la véritable piété avec celle d'un superstitieux, afin que l'on se puisse encore juger sur cela : car il est vrai que, quand on jette les yeux sur les fausses religions, il semble d'abord qu'elles ne font pas de moindres impressions sur le cœur de leurs dévots, que la vraie en fait dans celui de ses fidèles. On voit dans les uns et dans les autres une même bonne intention, un même zèle, une même promptitude pour tout ce qu'ils croient être la gloire de Dieu. Ils aiment Dieu chacun selon les idées qu'ils s'en forment, ils le servent à leur manière, et, par la
crainte qu'ils ont de lui, ils tâchent de vivre sans reproche parmi les hommes. Il est donc nécessaire de démêler tout cela pour notre consolation, et pour nous assurer d'autant mieux de la vérité de notre piété à tous égards.
Premièrement, ce qu'un superstitieux appelle piété et dévotion ne consiste pour la plupart qu'en des actes vicieux^ qui ne peuvent être agréables à Dieu et qu'une conscience abusée fait faire. La bonne intention est séduite, le zèle est sans connaissance, la prière est injurieuse à Dieu, et la promptitude à le vouloir glorifier n'est qu'une promptitude à le déshonorer en effet. Q.uel honneur, je vous prie, peuton faire à Dieu, quand on s'imagine qu'il aura pour fort agréables des actions puériles, comme sont celles d'un superstitieux, dont un homme même qui sera tant soit peu sage ne saurait faire d'état? Quel honneur lui peut-on faire quand on s'imagine, comme fait un superstitieux, qu'il y
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a du péché et de TcâFense contre la divine majesté, dans des actions indifférentes, qui d'elles-mêmes n'ont rien de déréglé ni de vicieux, et qu'on s'en fait pourtant une conscience?
Qjiel honneur lui peut-on faire quand on lui rend des cultes qui corrompent l'idée toute spirituelle, immatérielle et in-^ finie que nous devons avoir de lui, selon la vérité de sa nature? Qjiel honneur lui peut- on faire quand on pratique des actes de religion qui supposent dans la créature une participation de l'infinité, qui est pourtant si particulière à Dieu qu^elle ne peut être communiquée à aucun autre? Quel honneur lui peut-on faire quand on s'imagine d'apaiser sa colère et d'expier les péchés par des actions qui ne peuvent avoir aucune proportion ni avec nos offenses ni avec sa justice? Qjael honneur lui peut-on faire, quand, au lieu de se contenter de ce culte, que Jésus-Christ appelle en esprit et en vérité, et qui est si digne de
la nature de Dieu, on met en usage une pompe et une magnificence mondaine qui ne consiste qu'en extérieur et qui ne regarde que les sens? Qjnel honneur lui peut-on faire quand on fait tomber une partie de son culte et de sa piété sur des créatures mortes et inanimées, et qu'on s'en fait un milieu entre lui et nous?
Quel honneur lui peut-on faire quand on établit son service, non simplement dans les choses qu'il a commandées, mais dans des dévotions volontaires qui sont de rinvention des hommes et qui n'ont d'autre recommandation que celle d'une autorité humaine. 11 est donc certain qu'un homme qui fera réflexion sur ces choses et qui trouvera que sa piété et sa dévotion est d'un autte ordre, qu'elle est dégagée et purifiée de toute cette écume, et qu'elle n'a rien que d'évangélique, aura en cela tnéme de grands sujets de joie, et qu'il bénira Dieu de l'avoir mis dans le bon chemin.
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Cependant il est bon de faire ici deux observations, Tune qu'encore qu'on fasse profession d'une religion, dont le culte est fort. épuré, on ne laisse pas de tomber dans la superstition, lorsqu'on se figure que, pour bien s'acquitter des devoirs de la religion, il suffit d'en pratiquer les actes extérieurs, comme de se trouver dans les assemblées publiques, d'y écouter attenti-»
vement la parole de Dieu, d'assister régû" lièrement à toutes les prières qui s'y font, et autres choses de cette nature, ou qu'on se figure que ces actes font le principal de la dévotion. Car c'est convertir le bien en mal. Ces actes sont bons dans leur droit usage, qui est d'être des marques et des exercices de la dévotion intérieure de l'âme, ou des moyens pour nous y confirmer et pour nous y avancer ; mais on les fait superstitieux, dès qu'on en fait ou le total ou le capital de la piété, au lieu que sa vérité, son essence consiste dans le culte intérieur. La seconde observation est
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qu'on peut tomber dans un autre abus qui n'est pas moins pernicieux, savoir de se figurer que tous ces actes extérieurs de la dévotion ne sont pas nécessaires pour le service de Dieu, qu'on les peut négliger sans intéresser la conscience, sous prétexte qu'ils ne font pas le principal, ou qu'on en peut abuser superstitieusement. Car, bien qu'ils ne fassent pas l'essentiel de la vraie sainteté, ils ne laissent pas d'être in-^ dispensa blement nécessaires, par la raison que je viens de dire, qui est que ce sont des marques et des exercices de la piété, et des moyens pour nous y confirmer. Un vrai fidèle évite également l'un et l'autre de ces écueils ; le fond de son âme est consacré à Dieu, mais il ne néglige pas aussi les devoirs extérieurs.
En second lieu, je dis que la dévotion d'un superstitieux diffère de celle d'un vrai fidèle dans l'impression que l'une et l'autre font sur les cœurs , et dans les effets qu'elles y produisent. Il ne faut pas s'ima-
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giner, par exemple, que la persuasion qu*on a de Terreur soit égale à celle qu'on a de la vérité. Je sais que saint Paul dit que Dieu donne efficace à Terreur en ceux qui ne veulent pas croire la vérité, afin qu'ils croient le mensonge. Mais cela ne veut pas dire une parité d'efficace; un esprit trompé est comme un honmie endormi, qui s'agite après les images d'un songe, qui n'en reconnaît point la fausseté, mais qui pourtant n'en saurait avoir à beaucoup près la même assurance qu'un homme qui veille à des objets qu'il voit et qu'il sent. C'est Tignorance, la préoccupation et la confu^ sion qui produisent une persuasion fausse ; hiais c'est la lumière, la distinction et lé sentiment qui en produisent une véritable; Je dis la même chose de la confiance ; celle qu'une piété sincère donne est d'une toute autre force que celle qui peut venii* de la superstition. La première est la voix intérieure de Dieu même qui se fait ouïr dans la conscience de l'homme, et le té-
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moignage du Saint-Esprit ; la seconde n'est qu'une imagination qui ne saurait avoir rien de solide. Cette seconde est un amusement de la conscience, qui charme pour ainsi dire ses inquiétudes durant quelque temps et divertit sa douleur ; mais la première est une véritable tranquillité, une paix qui ôte toutes les causes de la frayeur et qui leur substitue des causes de joie et de consolation. C'est une paix qui est à l'épreuve des réflexions et qui se soutient dans les occasions où elle doit déployer sa vertu, au lieu que l'autre succombera infailliblement si elle est mise à l'examen, c'est-à-dire si l'on en recherche soigneusement les fondements et les principes, où qu'elle ait à se défendre contre des objets terribles. Une fausse confiance s'évanouit et abandonne l'homme dans les grandes afflictions et dans les approches de la mort et du jugement, au lieu qu'une véritable demeure ferme et y triomphe.
Pour ce qui regarde l'amour de Dieu, si
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Ton peut dire que la superstition en inspire quelques sentiments, il ne faut pas douter qu*ils ne soient fort différents de ceux d'un vrai fidèle. L*amour d'un vrai fidèle est tout de la partie supérieure de Tâme, tout du nouvel homme, tout épuré des choses terrestres, tout dégagé des sens. Mais celui d'un superstitieux a son principal siège dans la passion; il est plus charnel que spirituel, plus des sens que de la religion. De là vient que ce dernier est d'ordinaire indiscret et impétueux, semblable au feu d'une fièvre et à la violence d'un torrent ; au lieu que le véritable est plus tranquille^ semblable à la chaleur naturelle ou à un fieuve qui coule doucement. Celui d un superstitieux est tout de la nature de son principe^ conforme à l'idée qu'il se fait de Dieu, et, selon que cette idée est brouillée, l'amour qu'elle fait naitre Test aussi. D'ailleurs, comme nous avons dit que la persuasion qu'on a de l'erreur est incomparablement
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plus faible que celle qu'on a de la vérité, il faut aussi reconnaître que cet amour que l'erreur produit, quel qu'il soit en luimême, ne possède jamais le cœur avec cette force, ni n'y est si enraciné que le sincère et véritable. Ce dernier le pénètre et y règne ; mais Tautre n'en occupe, si j'ose m'exprimer ainsi, que la superficie, pendant que l'amour propre y tient toujours le premier rang et qu'il possède le fond.
C'est donc sur toutes ces différences, et en général sur tous les caractères que j'ai donnés jusqu'ici, que je désire qu'un homme s'examine, s'il a dessein de se bien connaître lui-même et de s'assurer de la vérité de* sa régénération. Non que je prétende que tout le monde soit capable de suivre exactement ces règles l'une après l'autre, ni de les examiner ponctuellement^ car il faut pour cela de la lumière et de Texpérience ; et combien y en a-t il qui n'en ont que peu et qui pourtant dans
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leur simplicité ne laissent pas de vivre en la crainte de Dieu et de sentir son témoignage en leur âme. Mais, si elles ne sont pas tout à fait propres pour les plus petits, elles serviront au moins pour ceu^i qui ont quelque élévation et quelque avancement en connaissance, et, si Ton y veut apporter de l'attention^ j'espère même qu'il y aura peu de personnes qui n'en tirent quelque fruit.