LES PROGRÈS DE LA DÉVOTION AU SACRÉ-CŒUR DE JÉSUS-CHRIST
Le Père de la Colombière étant mort, ses ouvrages furent donnés au public (1). Le Journal de ses retraites fut trouvé si beau et si édifiant, qu’on le fit imprimer avec ses autres écrits. Dieu, par un trait de providence conforme à ses desseins, avait permis, comme . l’a
(1) Il mourut à Paray-le-Monial, le 15 février 1682. Ilaété déclaré vénérable le 8 juin 1880. Sa béatification semble très prochaine.— Note de l'Editeur.
remarqué, que le Père y insérât la révélation dont on a parlé. Elle fut donc imprimée avec le Journal, et ce fut le premier moyen que Notre-Seigneur employa pour rendre publiques, tant la révélation que la dévotion à son Sacré-Cœur. Il suscita bientôt après, pour la même fin, un autre Père de la même Compagnie, célèbre depuis par tant d'excellents ouvrages de piété, à qui il inspira le même zèle (1). Il le conduisit à Paray où il connut la Sœur Marguerite, et il eut tant de part à sa confiance, que cette sainte fille entretint depuis, jusqu’à sa mort, un commerce de lettres avec ni, pour la direction de sa conscience, lui découvrant, avec une entière ouverture de cœur, les secrets de son âme et les grâces qu’elle recevait.
Ce fut ce nouveau directeur que Jésus-Christ avait choisi pour écrire de la dévotion à son sacré Cœur. Le premier ouvrage qui sortit de sa plume fut un livret sur ce sujet (2). Cet essai fut si bien reçu, qu’en en fit en peu de temps plusieurs éditions. Ce succès engagea l’auteur à composer un lus grand ouvrage, où la matière fût traitée à fond. Ce second livre eut le sort du premier : il se répandit partout ; on en fit plusieurs éditions, et il
(1) Le Père Jean Croiset, mort le 31 janvier 1738.— Note de l'Éditeur.
(2) Ilest intitulé: La Dévotion au Sacré-Cœur de N.-S, J.-C. —La première édition a paru à Dijon, en 1689. C’est ce livret, croyons-nous, et non celui de la Sœur Joly, visitandine, publié à Moulins, que la B. Marguerite.-Marie envoya à Québec en 1689, comme nous l’apprend une lettre qu’elle écrivit au Père Croiset, le 15 avril 1689. . Notre-Seigneur, dit-elle, m’a fourni l’occasion d'envoyer à Québec, en Canada, le livre de Dijon: La Dévotion au Sacré-Cœur. Et le 16 mai 1690, peu de mois avant sa mort, écrivant au même : «Je suis bien aise que vous ayez envoyé cette dévotion (du S.-Cœur) à Maïte. Étendez-la autant que votre divin Maître vous en donnera les moyens. Pour moi, il m’a fourni l’occasion de l'envoyer à Québec... — Note de l'Édi. teur,
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fut traduit en diverses langues (1). Par là la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus fut connue en diverses provinces, et on commença à la mettre en pratique.
Mais ces premiers succès ne durèrent pas, du moins sans contradictions : l'enfer ne les vit qu’à regret, sa fureur s'enflamma ; il suscita contre la fête du Cœur de Jésus les mêmes troubles qu'il avait suscitéscontre la fête de son sacré Corps. On vit s'élever avec éclat des adversaires de toute sorte: la persécution fut vive. On en vint jusques à regarder ceux qui voulaient pratiquer ou établir cette fête, comme une espèce de secte capable de troubler l'Église. Tout, jusqu’au nom de la dévotion, devint odieux. On ne pouvait nommer le Cœur de Jésus sans offenser certains esprits. O Dieu! 6 aimable Sauveur des hommes! qu’y avait-il donc dans ce nom sacré qui pût attirer de tels mépris ? Que trouvait-on dans votre Cœur, mon adorable Maître, dans cet objet si saint et si noble, si grand et si doux, qui pût offenser de la sorte
(1) C'est sur le désir formel de Not re-Seigneur, manifesté À la B. Marguerite-Marie, que le P. Croiset composa ce second ouvrage. [l parut en 1691, peu de temps après la mort de la Bienheureuse. Le succès en fut très grand, comme Notre. Seigneur l'avait annoncé à la disciple bien-aimée de son divin Cœur. Mais comme elle en avait été aussi prévenue, ce succès devait causer aussi à son auteur la plus pénible épreuve : son Ouvrage fut mis à l’Index en 1704, bien qu'il fut irréprochable au point de vue doctrinal, :Sans le savoir et surtout sans l'avoir voulu dit le P. de Franciosi, le Père ne s'était pas mis en règle avec certaines prescriptions disciplinaires, édictée en vue d’une situation spéciale créée par les circonstances. Il en ignorait l'existence. De ce chef il s'était attiré une condamnation
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l'esprit de vos fidèles? Et par quel étrange aveuglement a-t-il pu se faire qu'une dévotion qui portait un nom si divin et si aimable, devint, par ce nom même, un sujet de mépris et d'aversion à vos enfants ?
On s'étonne aujourd’hui quand on entend dire que la fête du Corps de Jésus-Christ a souffert dans ses commencements une horrible persécution : on s'étonnera un jour avec autant de sujet, que la fête de son divin Cœur en ait essuyé une semblable, Mais, comme les contradictions qui s’élevèrent contre la fête du Corps de Jésus- Christ n'empéchèrent pas l’accomplissement des desseins de Dieu, de même la tempête excitée contre la dévotion à son Sacré-Cœur n’en arrêta pas le progrès. Il n’y eut d'abord à la vérité qu’un petit nombre de personnes intérieures qui la reçurent, se contentant de la pratiquer en secret, mais ce nombre grossit insensiblement, Ceux qui l’estimaient la faisaient connaître à d'autres ; un ami la communiquait à son ami : une âme dévote à ses compagnes ; un confesseur à ses pénitents. Les livres répai. (us faisaient leur effet : la vérité prenait peu à peu le dessus ; les préjugés se dissipaient ; les esprits revenaïent ; de sorte qu’en peu d'années on vit des personnes de toutes conditions et de tous caractères embrasser la nouvelle dévotion et y trouver leur consolation. Elle s’introduisit surtout dans les monastères ; et comme c'est dans ces sacrés asiles que Jésus-Christ réunit ordidairement les âmes les plus intérieures, ce fut là singulièrement que le Cœur de ce divin époux devint bientôt l’objet de l’adoration et de la tendresse de ses plus chères épouses. On ne se contenta pas dans plusieurs couvents d’honorer ce Cœur divin une fois l'an, on y renouvelait
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chaque mois cette fête par des communions prescrites à cette intention ; et l'on y établit des pratiques pour chaque jour, destinées à la même fin; députant à cet effet des religieuses qui étaient chargées de ce soin au nom de la communauté,
La dévotion croissant ainsi de jour en jour, plusieurs de Nos Seigneurs les évêques l'approuvèrent dans leurs diocèses. On vit s'ériger, sous leur autorité, un grand nombre de confréries consacrées au Cœur de Jésus-Christ, et le saint siège les honora des indulgences communes aux confréries les plus autorisées dans l'Église, ce qui servit infiniment à animer l'ardeur des fidèles. On imprima, à cette occasion, divers petits livres sur la dévotion, qui se répandirent partout : les images du Sacré. Cœur devinrent communes; les tableaux en furent exposés dans les églises à la vénération publique ; on lui dressa des chapelles et des autels: on commença à faire la fête de ce Cœur divin, dans les lieux qui lui étaient consacrés, avec une pompe et un concours extraordinaires. Il n’y eut bientôt en France presque aucune ville considérable où cette fête ne se célébrât, De F rance, où cette dévotion était née, elle passa dans les pays voisins, et ensuite dans les plus éloignés, avec un succèset une rapidité qui ne peut être que l'effet de la main de Dieu. Car en moins de trente-huit ans, de 1693 à 1731 , on l’a vue se répandre dans toute la France, dans toute la Flandre, dans toute l'Allemagne, dans toute la Pologne, la Bohême, la Lithuanie: dans les principales villes d'Italie : Rome, Naples, Milan, Turin, Gênes, Palerme, Messine, etc. Elle a pénétré au-delà des mers jusqu'à l'extrémité du monde, dans la Chine, dans la Perse, dans les Indes, dans la Syrie, dans le Canada, dans les îles de l'Amérique.
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Le P.de Gallifet raconte ensuite le moyen extraordinaire dont Dieu s’est servi pour répandre la dévotion au Sacré-Cœur en France. En 1720, alors que la peste ravageait les plus belles villes de la Provence, Notre-Seigneur inspira à toutes ces villes de chercher un refuge dans le Cœur de Jésus. Toutes +: villes, Aix, Arles, Avignon, Marseille, Toulon embrassè ::t avec empressement ce moyen de délivrance. On y vitlesai :oritésciviies et ecclésiastiques s’unir pour consacrer leurs ci £s au Sacré Cœur et s'engager à rendre, chaque année à perpétuire, dss hommages publics à ce Cœur ‘adorable. À Marseille, l’intervention du ciel fut toute miraculeuse. Le terrible fléau enlevait journellement, depuis plusieurs mois, cinq cents, mille et parfois quinze cents victimes. Il fut révélé à une visitandine, Anne- Madeleine Rémusat (déclarée vénérable en 1891), que les péchés de ses concitoyens, le libertinage et l’hérésie, étaient la cause de leurs maux. Mais l’évêque de la ville, Mgr Belsunce, désormais célèbre par son héroïque dévouement dans cette calamité publique, s’efforça en vain de ramener ses diocésains égarés. La sainte religieuse eut enfin d’autres communications célestes où Notre-Seigneur lui fit connaître que la colère divine serait apaisée et la ville purgée de l'erreur par l'établissement de la fête du Sacré-Cœur, ainsi que par des prières de tous les fidèles consacrés au divin Cœur.
«Belsunce fut promptement informé de cette révélation, écrit le P. de Franciosi, et par un mandement du 22 octobre 1720 fit connaître ses intentions à tous ses diocésains. « Nous avons établi et établissons dans notre diocèse, disait ce grandévêque, la fête du Sacré-Cœur de Jésus : elle sera désormais célébrée, tous les ans, le vendredi qui suit immédiatement l’octave du saint Sacrement. et nous en faisons une fête d'obligation que nous voulons être fêtée dans notre diocèse.» En attendant l’époque fixée, et dès la fête de la Toussaint, Monseigneur de Belsunce, les pieds nus, la corde au cou et le crucifix entre les mains, se rendit à la tête de son clergé, que la pesteavaïit réduit à douze ecclésiastiques, au pied d’un autel dressé par ses ordres à l'entrée du Cours;et au milieu d’un peuple qui faisait retentir l'air de ses gémissements, le pieux prélat prononça, avec une indicible émotion, l’amende honorable au Sacré-Cœur de Jésus. Le fléau diminua d'intensité à partir de ce moment. Mais ies
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désordres n’ayant pas tardé à recommencer, la peste reparut plus meneçante que jamais. 11 fallut se soumettre enfin aux désirs manifestés par le divin Maître ; et les échevins de la ville, dans une séance solennelle, s’engagèrent par écrit, pour eux et leurs successeurs à perpétuité, à aller tous les ans, au jour de la fête du Sacré-Cœur, entendre la messe dans l’église du premier monastère de la Visitation, à y communier, et à offrir, en réparation des crimes commis en la ville, un cierge de cire blanche, du poids de quatre livres, pour brûler ce jour-là devant le saint Sacrement. Ils promettaient encore d'assister le soir du même jour à une procession générale d’actions de grâces. L'engagement contracté par les représentants de la ville fut accompli le jour de la fête du Sacré-Cœur (12 juin 1722). À partir de ce jour le fléau diminua merveilleusement, et à la fin d'une neuvaine ordonnée par Monseigneur de Belsunce, la peste disparut tout à fait de Marseille, »
Qui considèrera attentivement tout ce qu’on vient de
rapporter, sera convaincu qu’un progrès si général et si subit ne peut être que l'effet d’une providence particulière ; surtout si on fait réflexion que la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus n’a point eu, dans sa propagation, les secours ordinaires aux autres dévotions reçues, qui, étant la plupart attachées à des corps religieux, trouvent autant de zélés protecteurs qu’il y a de sujets dans ces Ordres, qui se font un juste devoir de les publier et de les répandre. Mais la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus n'étant propremeut attachée à aucun royaume, à aucun diocèse particulier, et nulle puissance n’ayant pris soin jusqu’à présent de sa propagation, il faut avouer que les progrès étonnants qu’elle a faits ne peuvent être l’ouvrage des hommes, mais de Dieu seul. Et, en effet, il n’y a que Dieu, qui tient en ses mains les cœurs des hommes et les plie comme il veut, qui ait pu inspirer à tant d'évéques et à tant de peuples différents et de génie si opposé,
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la volonté d'embrasser unanimement et avec tant d’ardeur un culte nouveau et inconnu parmi eux jusques alors.