‹ L'exercice de la médecine et le charlatanismeChapitre 74 sur 164 · SYPHILIS MATRIMONIALE · texte numérisé non relu

SYPHILIS MATRIMONIALE

demanda ce qu’il devait faire, s’il était questionné quand l’affaire viendrait devant les tribunaux.

Je leur répondis que rien, aucune considération personnelle ou familiale, ne pouvait le relever du secret qu’il devait à sa belle-sœur, au sujet des faits qu’il avait connus à la suite de son examen médical ; pour sortir de cette impasse, je lui conseillai de faire demander par son frère une enquête médico-légale; celle-ci permettrait à un médecin, qui, lui, ne serait pas lié par le secret professionnel, de donner son avis sur l’état de santé de la personne en question.

0° Sypuilis matrimoniale. — Dans le cours de l’année dernière, en vous parlant du secret médical au point de vue du mariage, j’ai beaucoup insisté sur la question du mariage des syphilitiques (1). Je vous ai rappelé que, en 1863, les Sociétés de médecine des YllD et 1X“ arrondissements avaient admis que « le médecin doit s’interdire de donner toute sorte de renseignements sur la santé de son client à l’occasion d’un mariage ». Le D"" Gaide protesta et réclama, pour le médecin, le droit d’avertir une famille lors qu’un syphilitique recherche une union avec l'un de ses membres; je vous ai montré que, malgré les avis de Tardieu, Amédée Latour, Brochin (2), Legrand du Saulle, qui avaient donné leur approbation, avec quelques réserves, à la théorie du D'’ Gaide, elle ne pouvait être admise, parce qu’elle nous entraînerait beaucoup trop loin, et permettrait de violer le secret professionnel, garantie des malades et des médecins.

Je n’y reviendrai pas, le secret médical demeure absolu ; vous ne pouvez et ne devez rien dire.

Voyons dans quelles conditions vous serez appelés à examiner des syphilitiques au cours du mariage.

Le syphilitique peut se rendre à votre cabinet avant le mariage^ afin de vous demander s’il peut ou non se marier

(G Brouardel, La responsabilité médicale^ 1898, p. 140.

(2) Brochin, Du secret médical au sujet du mariage [Gaz. dc< fiôpit., 18G3, p. 85.)

LA RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN

et s’il a des chances de transmettre la syphilis à sa femme et a ses enfants. Vous examinez votre malade. Supposons, si vous le voulez hien, qu’il a contracté son chancre deux ans auparavant et qu’il a eu des plaques muqueuses quelques mois avant le moment où il vient vous demander une consultation.

Dans ce cas, votre avis doit être formel; vous devez interdire le mariage. Tant que les accidents secondaires ne sont pas terminés depuis au moins deux ans, on peut considérer le s^^philitique comme dangereux: il peut contaminer sa femme, il a de grandes chances pour procréer des enfants hérédo-syphilitiques. Je sais bien qu’on a cité des cas où un syphilitique encore virulent avait eu des enfants sains ; cela est exact, mais ces faits sont absolument exceptionnels et ne peuvent entrer en ligne de compte.

Souvent, il vous sera difficile de convaincre votre malade. Si les arguments d’ordre moral ne suffisent pas, je vous conseille de faire appel à ses sentiments égoïstes, de lui faire un tableau du scandale qui éclatera un jour, au moment où des poursuites seront engagées contre lui par une nourrice qui aura contracté la syphilis du fait de son enfant, ou, si le cas se présente, au moment où sa femme, qu’il aura contaminée, intentera contre lui une action en divorce. Ce sont ces arguments qui porteront le mieux, et votre client ne se mariera pas, non par crainte de contaminer sa future famille, mais par crainte du scandale qui pourrait se produire.

Je tiens toutefois à vous avertir qu’il faut prendre plus ou moins de ménagements, suivant la personne qui viendra vous consulter; il ne faut pas dépasser le but que vous vous êtes assigné, et plonger dans une telle terreur un jeune homme qui a contracté la syphilis à vingt ans, qu’il ne se marie jamais. Yous savez combien est considérable le nombre des syphilitiques ; si aucun d’eux ne contractait mariage, les statistiques compteraient encore beaucoup plus de célibataires qu’elles n'en signalent actuellement.

SYI’BILIS MATRIMONIALE.

Vous insisterez bien sur ce l'ait que vous ne lui interdisez pas le mariage pour toujours^ mais seulement pour le temps pendant lequel la maladie est dangereuse.

Aussitôt, votre malade vous interrogera pour savoir combien de temps dure cette période. La réponse est difficile. Vous savez que les syphilis sont plus ou moins virulentes suivant les cas; que parfois, au bout de quelques mois, les accidents secondaires sont terminés, tandis que, d’autres fois, ils durent pendant plusieurs années. La durée de cette période est donc très variable, suivant la virulence de la maladie, l’individu et le traitement suivi. Dans une syphilis d’intensité moyenne, qui a été soignée dès le début des accidents, on peut, en général, assigner, comme période dangereuse, un espace de deux à trois années. Cependant, je ne conseillerai pas au syphilitique de se marier au bout de si peu de temps; il devra attendre encore deux ans au moins, et si, au bout de ce temps, il n’a vu survenir aucun accident, je crois que, en toute conscience, vous pourrez lui donner l’autorisation de contracter mariage.

Est-ce à dire que vous pouvez répondre de sa guérison complète et que vous pouvez lui affirmer qu’il a cessé absolument de pouvoir être contagieux ? Certainement non. 11 y a des exceptions, rares il est vrai, mais que vous devez néanmoins, avoir présentes à l’esprit.

Au moment du coup d'État du Deux décembre, un secrétaire du Corps législatif était atteint de syphilis. Il était soigné à cette époque par le D’’ Martin-Magron ; il fut exilé par l’Empire et se réfugia en Belgique, où il continua à se soigner. Devenu lors de l’amnistie, dès son arrivée, il consulte son ancien médecin et lui demande l’autorisation de se marier; il n’avait pas eu d’accident depuis dix ans au moins. Le docteur consentit au mariage. Pendant cinq années, tout alla bien ; il eut quatre enfants superbes. Lors de sa cinquième grossesse, sa femme fut atteinte de maux de gorge, et un médecin diagnostiqua une diphtérie chronique. Je ne sais ce que ce praticien a voulu entendre par

LA RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN

ce vocable. Toujours est-il que la femme accoucha d’un enfant présentant des signes manifestes de syphilis héréditaire.

Que s était-il passé ? Au moment du début de la grossesse de sa femme, le mari s’était aperçu qu’il présentait un petit bouton sur la verge ; il se fit immédiatement examiner par un médecin, qui diagnostiqua un bouton d’herpès. Messieurs, ce docteur avait fait une erreur de diagnostic fort pardonnable : ce qu’il avait pris pour de l’herpès était une récidive virulente du chancre, qui s’était faite sur la place môme de l’ancien accident primitif. Cette récidive avait eu lieu en 187G, c’est-à-dire au bout de vingt-quatre ans.

Nous allons, maintenant, étudier la syphilis au cours du mariage.

Au point de vue de la responsabilité, vous pouvez vous trouver dans deux situations bien dilférentes. Ou vous êtes le médecin de la famille, le niedicus familiaris ou vous êtes un médecin consulté accidentellement, en fraude, pour ainsi dire. C’est ce dernier cas qui se présente le plus souvent. En général, une personne atteinte de maladie vénérienne et de syphilis en particulier ne désire pas se confier à son médecin habituel ; elle préfère aller trouver un spécialiste quelconque, qu’elle ne connaît pas et dans la clientèle duquel elle passera inaperçue.

Un père de famille vient vous trouver ayant contracté un chancre à la suite d’une aventure amoureuse, ou présentant des accidents contagieux provenant d’une syphilis antérieure au mariage. Que ce soit comme médecin occasionnel ou comme familiaris qu’il vous consulte, la situation

sera la même. La formule du malade venant vous consulter dans ces conditions sera toujours identique, il vous dira :

« Docteur, tirez-moi de là le plus rapidement possible. »

Qu’allez-vous faire? Vous instituerez un traitement intensif; vous pratiquerez la cautérisation profonde du chancre ou des plaques. Le professeur Fournier, dans ce cas, conseille le nitrate acide de mercure, mais sans pouvoir afQr-

Page 1