SYPHILIS
la peine que vous avez prise depuis si longtemps pour me dissimuler le mal dont je suis atteinte ; et vous y seriez peut-être arrivé sans mon mari et M. Littré : sans mon mari qui cachait trop précieusement vos ordonnances pour ne pas me donner envie de les lire; et sans M. Littré à qui vous avez oublié de faire une recommandation, celle de ne pas indiquer dans son Dictionnaire de médecine la synonymie de votre fallacieux mot d’hydrargyre (i). »
Que la malade vous prenne comme confident ou qu elle ne le fasse pas, il y a les plus grandes chances pour qu’elle se doute de la nature de son infection. Si elle vous fait part de sa conviction, il n’y a plus de secret ; sinon vous vous mentez tes uns aux autres, mais vous connaissez tousla vérité.
La femme mariée à un syphilitique ^ contaminée ou non, devient enceinte. Que doit faire le médecin ?
Si vous savez pertinemment que la femme est contaminée, vous devez instituer le traitement spécifique. Vous savez quels avantages considérables on peut retirer d’une médication rationnelle faite au cours de la grossesse. L’avortement occasionné par la syphilis est de beaucoup le plus fréquent et la statistique du D*- Le Pileur à l'hôpital Lourcine indiquait 88 avortements pour 100 grossesses. Depuis qu’on donne le traitement mercuriel dès que la femme est enceinte, l’avortement est beaucoup plus rare et la statistique de Saint-Lazare ne donne plus que 17 à 18 avortements pour 100 grossesses (2).
Si la femme n est pas ou ne semble pas être contaminée, bien que le père soit syphilitique, elle peut, d’après la loi de Colles, donner naissance a un enfant hérédo-syphilitique sans présenter aucun signe manifeste de syphilis. Devra-t-on instituer le traitement? Ricord répondait nettement non, il ne donnait le traitement qu en face de signes nets de syphilis et il n aimait pas, disait-il, « à tirer au jugé ». Le piofesseur Fournier partage à peu près l'opinion de
(1) Fournier, Syphilis et Mariage, 1880, p. 184.
(2) F’ournier, toc. cit., p. 72.
P . Brouardel. — Exercice de la méd.
LA RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN
Uicord. Je ii’uclople qu’avec réserve l’avis de Fournier; je pense qu’il est utile de donner dans ces conditions le traitement antisypliilitique, que ce serait commettre une imprudence que de ne pas le donner. En prescrivant du mercure et de l’iodure de potassium à la femme, nous pouvons avoir le double avantage de préserver la mère d’une infection par le produit de la conception, et de sauver un enfant qui, si l’on avait laissé la grossesse évoluer normalement, aurait eu des chances d’être expulsé avant terme ou de naître avec des tares d’hérédo-sypliilis.
Tout s’est bien passé, la grossesse est arrivée à terme, l’accouchement est imminent. C’est le moment où va s'ouvrir pour le médecin une ère de difficultés qui peuvent, parfois, être insurmontables, et qui engagent au plus haut point sa responsabilité. Je veux parler de la question si importante de l’allaitement des enfants syphilitiques.
7° Nourrices et nourrissons syphilitiques. — Au moment où je commence devant vous l’étude si importante de l’allaitement chez les enfants syphilitiques, il me faut insister sur un point des plus importants, sur un point au sujet duquel vous devrez être absolument intransigeants.
Aussitôt l’accouchement terminé, dès que la famille commence à s’occuper du mode d’alimentation qui devra être donné à l’enfant, vous devez exiger que la mère, contaminée ou non, nourrisse son enfant; elle ne risque rien, en vertu de la loi de Colles.
Cependant, vous pouvez vous trouver en présence de circonstances difficiles; si la mère est bien portante, si elle a du lait, vous aurez des chances d’arriver h amener le père ou la mère à consentir à l’allaitement maternel, en leur montrant tous les avantages qu’ils pourront en tirer au point de vue de leur tranquillité. Mais la mère n’a pas de lait ou est morte, l'enfant est chétif et malingre, que devezvous faire ?
Dans aucun cas vous ne devez consentir à aider la famille à choisir une nourrice, môme si elle s’engage à ne faire teter
NOURRICES ET NOURRISSONS SYPniLITIQUES.
l’enfant qu’à l’aide de bouts de seins, mal commodes et inefiicaces. On a pensé à donner à ces enfants hérédo-syphilitiques du lait d’animal, ânesse ou chèvre auxquelles on faisait suivre un traitement antisyphilitique; cela n’a pas donné de résultat encourageant. Le seul moyen est l’allaitement artificiel au lait stérilisé, d’après le système du professeur Budin ; il ne supprime pas toute chance de contamination, puisque le contact de la teterelle peut suffire à transmettre lasyphilis, maisil les diminue considérablement.
Je vous le répète, le médecin ne doit pas permettre qu’une nourrice au sein entre dans la maison contaminée, même si cette nourrice y consent, si elle connaît les risques qu’elle va courir ; nul n’a le droit d’accepter ou de favoriser un tel contrat, car, derrière la nourrice, il faut songer à son mari et à ses enfants, qu’elle infectera à son retour au village. Du reste, le professeur Fournier s’est renseigné sur ce point auprès d’un avocat près la Cour de cassation; un contrat de cette nature ne saurait être admis en justice, comme étant contraire à la morale. Si le médecin autorise l’entrée d’une nourrice saine dans la maison contaminée, il commet une faute grave, au point de vue légal, aussi bien qu’il commet une mauvaise action au point de vue moral.
Si, malgré les avis, si, en dépit de ses efforts, la famille prend une nourrice pour l’allaitement de l’enfant, le médecin doit aussitôt cesser ses visites et refuser de continuer à donner des soins aux parents et à l’enfant. C’est le seul moyen qu’il ait de sauvegarder sa dignité de praticien et de garantir sa responsabilité.
Mais, me direz-vous, imposer ainsi sa volonté à une famille est chose facile à un médecin connu, établi depuis longtemps dans un pays, ayant une situation assise sur des hases solides ; il n’en va pas de même, si un cas semblable se présente dans la clientèle d'un jeune médecin, qui pourra, par son opposition formelle auxdésirs d’un client, indisposer contre lui non seulement une personne, mais toute une
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famille à laquelle il était appelé à donner ses soins ultérieurement.
Messieurs, vous pouvez négliger ce côté de la question. Quelque situation que vous ayez dans votre résidence, quelque considération que l’on ait pour vous, que vous soyez le médecin de la famille ou un médecin accidentel, les personnes chez lesquelles vous avez été appelé dans ces circonstances, qui vous auront fait connaître la tare de leur famille, sont des clients perdus. Vous pouvez être sûr que vous ne serez jamais rappelé. Si l’on n’a pas suivi vos conseils, on n’osera vous faire venir, par crainte de reproches; si l’on a agi ainsi que vous l’aviez ordonné, votre présence rappellerait de trop cruels souvenirs.
Dans le cas précédent, nous avons supposé que vous aviez assisté à l’accouchement, que vous saviez, à ce moment, que la syphilis se trouvait dans la famille, soit que vous vous en soyez aperçu par l’examen du nouveau-né, soit que vous ayez reçu les confidences du mari ou de la femme. En pratique, il n’en est pas toujours ainsi.
Vous êtes appelé au milieu de la nuit auprès d’une femme en travail ; vous pratiquez l’accouchement et la délivrance. Le père, la mère, l’enfant ont l’air absolument sains; vous ne remarquez rien de nature à faire naître des soupçons; dans ces conditions, il vous est difficile de faire une enquête, d’interroger le père sur ses antécédents; vous ne pensez pas à la possibilité de la syphilis.
Ainsi que je vous l’ai dit à propos de la syphilis vaccinale, d’après la statistique de Diday, les symptômes de syphilis héréditaire, qui font parfois défaut au moment de la naissance, peuvent fort bien apparaître dans un délai plus ou moins long (1). A la demande de la famille, vous aidez au choix delà nourrice, et, quelques mois plus tard, vous constatez que l’enfant présente des signes évidents de syphilis héréditaire. Quel est votre devoir ?
La nourrice paraît encore saine et l'enfant présente des
(1) Voir page 279.
NOURRICES ET NOURRISSONS SYI'UILITIQUES.
symptômes de syphilis. Vous devez faire cesser immédiatement rallaitement, et prévenir le père de famille qu’il doit conserver la nourrice, comme nourrice sèche. Quant à celle-ci, vous ne pouvez pas, retenu par le secret professionnel, lui dire la raison véritable pour laquelle vous refusez qu’elle continue sa nourriture; vous lui direz que son lait ne convient pas à l’enfant, qu’il lui faut rester dans sa place et accepter de ne pas continuer l’allaitement.
Vous comprenez bien qu’il est nécessaire que la nourrice ne s’éloigne pas : si on la renvoie purement et simplement, qu’elle connaisse ou qu’elle ignore l’état d’infection dans lequel elle peut se trouver, son premier soin sera de se rendre à un bureau de placement pour s’engager à nouveau. Un médecin, un père de famille pourra fort bien la choisir, attendu qu’elle ne présentera, à ce moment, aucun symptôme de syphilis; mais au bout d’un temps plus ou moins long, un mois, six semaines, deux mois môme, l’accident initial fera son apparition et vous seriez moralement et judiciairement responsable de l’infection qu’elle irait propager dans une autre famille,
11 peut arriver que la nourrice à laquelle vous interdisez l’allaitement comprenne fort bien ce dont il s’agit et vous dise qu’elle accepte, par amitié pour l’enfant, de courir le risque de prendre la syphilis. Ainsi que je vous le disais il n’y a qu’un instant, vous ne devez pas prêter les mains à un tel contrat; vous devez songer, vous, au danger qui menace la famille de cette nourrice ; à son retour dans son village, son mari, ses enfants pourront prendre la syphilis, et votre responsabilité se trouverait encore gravement engagée.
J.e professeur Fournier rappelle à ce propos le cas d’une demi-mondaine soignée par Siredey. Elle était syphilitique et accoucha d’un enfant qui semblait sain, mais qui présenta des signes de syphilis héréditaire au bout de quelques mois. La nourrice, prévenue par la mère, accepta d’allaiter l’enfant; elle prit la syphilis, qu’elle communiquaplus tard à son mari. Celui-ci adressa à la demi-mondaine des lettres où il la
LA RESrONSAUILlTÉ DU MÉDECIN.
menaçait de poursuites; comme un procès aurait nui à sa réputation, celle-ci préféra verser au mari de la nourrice pendant quinze ou seize ans des sommes considérables, s’élevant en moyenne à 10 000 francs par an.
Le médecin se trouve dans une situation singulière. D'une part, il doit garder à son client le secret médical; d’autre part, il doit mettre la nourrice à l’abri de la contagion.
Lu arrêt de la Cour de Dijon, du 14 mai 18G8, décide que le médecin qui, appelé à visiter un enfant, laisse sciemment ignorer à la nourrice que l’enfant qu’elle allaite est atteint d’un virus contagieux, peut, dans le cas où ce virus aurait été communiqué à la nourrice, être déclaré responsable du préjudice causé à celle-ci par sa réticence (art. 1352 du Code civil). Toutefois, et c’est l’avis du professeur Fournier, celte responsabilité n’est encourue qu’autant que le préjudice dont se plaint la nourrice est nécessairement le résultat de la réticence du médecin ; ce médecin doit dès lors en être déchargé, s’il est établi que, le mal étant déjà inoculé lors des constatations par lui faites, il n’est pas certain que la nourrice, même avertie, ait pu échapper à la contagion (1).
Cependant, soyez bien persuadés que, même si la nourrice n’est pas contagionnée, elle n’ignorera pas longtemps la natui'e du mal dont souffre son nourrisson. Vous avez défendu l’allaitement au sein; vous avez dit à la nourrice que son lait ne convenait pas à l’enfant; cette femme sera fort étonnée que, dans ces conditions, on la garde, et qu’on interdise l’allaitement au sein à un enfant chétif et qui s’élève mal. Elle viendra donc, le jour même ou le lendemain, à votre domicile, pour vous demander des explications que vous ne lui donnerez pas, car vous violeriez le secret professionnel. N’étant pas satisfaite de vos réponses, elle se rendra chez un autre médecin et lui amènera l’enfant qu’elle a nourri. Ce médecin, qui ne sera pas tenu par le secret I rofessionnel envers les parents qu’il ne connaît pas, lui
;l) Tardieu, Étude, médico-légale sur les maladies produites accidentellement ou volontairement. Paris, 1879, p. 191.