NOURRICES ET NOURRISSONS SYPHILITIQUES
qui provoquent les expertises confîrnient dans leur sens général les cliiUres donnés par M. Fournier,
Vous consignez dans des paragraphes distincts les faits qui concernent les enfants, la nourrice, puis vous procédez à l’examen des parents.
En 1879, Tardieu écrivait :
« Je n’hésite pas à exclure les parents de l’expertise, et ce n’est pas à la légère que je me décide à contredire sur ce point l’opinion très générale des médecins qui ont écrit sur ce sujet. Mais j’ai, pour le faire, une conviction absolue fondée sur ma propre expérience; et, j’ajoute, sur les faits euxmêmes.
« Car si la visite des parents ne fournit qu’un résultat négatif, elle ne sera nullement probante, les traces d’une syphilis ancienne pouvant s’être effacées aussi bien chez le père que chez la mère. Et, dans tous les cas, elle ne sera qu’un élément de complications inutiles. Si l’enfant a la vérole congénitale, elle lui vient de toute nécessité de ses auteurs. A quoi bon les examiner? Et, puisqu’il faut lout dire, la recherche de la paternité syphilitique est non pas interdite, mais absolument impossible. Que peut signifier une visite qui ne repose sur aucune certitude? Je suis heureux de pouvoir citer à l’appui de mon opinion l’extrait d’un jugement rendu le 22 décembre 1841 par le tribunal de Tulle, sur le rapport du savant directeur de l’Ecole secondaire de médecine de Limoges, M. le D'‘ Bardinet, jugement manifestement inspiré par les principes mêmes que je défends ;
Aüeiulii, sur la demande formée par les parents, d’une visite de médecin, que le long temps qui s’est écoulé depuis l'origine des faits et le traitement employé, ne penne! lant pas d’espérer de cette mesure un résultat utile et certain... (1). »
Messieurs, malgré l’avis de Tardieu, je pense que le médecin doit, au cours de son enquête, rechercher la syphilis
(1) Tcardieu, Elude médico-légale sur les maladies produites accidentellement ou involontairement. Paris, 1879, p. 238.
LA RESPONSABILITÉ DU MÉDECIN
chez les parents de l’enfant. Souvent il ne trouvera rien, mais parfois il pourra découvrir quelques signes. Toutes les fois que j’ai été commis pour des faits de cette nature, soit avec M. Fournier, soit avec M. Hallopeau, nous avons étendu notre enquête dans ce sens. Souvent, nous avons trouvé que des gens de très bonne foi, croyant être guéris de leur syphilis, avaient, par leurs enfants, inoculé la syphilis à des nourrices; deux fois entre autres, le père n’a fait aucune difficulté pour nous avouer qu’ayant contracté la syphilis il y avait de longues années, il s’était cru guéri avant son mariage. Dans les deux cas, nous avons conseillé au père de famille de transiger avec la nourrice par l’intermédiaire de son avoué ou de son notaire, afin d’éviter un scandale. La transaction eut lieu et je vous assure que ces personnes nous furent reconnaissantes de notre intervention.
Au cours de ces enquêtes portant sur les parents, on fait parfois de singulières découvertes. C’est ainsi que dans une affaire, la femme, veuve et remariée, avait pris la syphilis de son premier mari ; le second ne pouvait donc en rien être incriminé au sujet de l’accident occasionné par son prédécesseur. Nous reviendrons du reste sur ce point délicat.
Votre enquête est terminée, il faut rédiger votre rapport. Le professeur Fournier(l) recommande au médecin d’écrire son rapport en style de catéchisme. J’ai rédigé bien des rapports avec M. Fournier sur des affaires de ce genre; cependant je puis vous assurer que jamais nous n’avons suivi strictement la formule qu’il préconise.
Assurément, un rapport médico-légal doit être clair, c’est sa première qualité, mais il faut nécessairement que le médecin légiste entre dans certains détails qui serviront a éclairer les juges; cela rentre dans son rôle.
A la question : La nourrice a-t-elle la syphilis ? l'expert ne peut répondre sèchement oui] il faut qu’il indique à
(1) Fournier, Syphilis et mariage, 1880; Nourrices et nourrissons syphilitiques, 1878.
NOURRICES ET NOURRISSONS SYl'lllLITIQUES.
quelle époque remoiile celle syphilis, quel semble avoir élé le siège de l’accidenl iiiilial, (juelles soûl les lésions qui onl élé conslalées.
A la seconde queslion : L’enfani est-il syphilitique? devral-il se conlenter de répondre afrirmalivement ou négativemenl? Non, il doil indiquer quelle variélé de syphilis il a conslalée, si elle esl liérédilaire ou acquise.
Quanl aux rapporls qui exislent enlre la syphilis de l’enl'anl el celle de la nourrice, souvent vous ne pourrez pas être alfirmalif, à moins que vous n’ayez pratiqué votre expertise dans les premiers mois qui onl suivi l’accident initial.
Je vous rappelle le cas de M. Fournier. Le père, médecin, s’apercevant que son enfant présente des traces de syphilis héréditaire, le lui amène; la nourrice se plaint d’être infectée ; elle est reconnue syphilitique; elle envoie du papier timbré à son maître el l’enquête démontre qu’elle avait été soignée pour des accidents syphilitiques, quatre mois avant d’entrer à son service. I.a nourrice et l’enfant étaient tous deux syphilitiques, mais il n’y avait aucun lien entre ces deux syphilis.
D’autres fois, il est fort difficile, sinon impossible, à l’expert de trouver la genèse de l’infection syphilitique. Une nourrice qu’il examine a la syphilis; l’enfant qu’elle allaite a la syphilis; les parents n’ont jamais présenté aucune trace de cette maladie. La syphilis peut être entrée dans cette famille par une voie détournée; je vous en signale une, car elle peut se présenter assez souvent.
11 arrive que, l’enfant ne pouvant suffire à épuiser le lait de sa nourrice, celle-ci profite du moment où elle le promène pour faire teter le nourrisson d’une amie, pourvue d’une lactation moins abondante; elle peut ainsi donner le sein à un enfant syphilitique, prendre la syphilis et la transmettre à son nourrisson.
Votre rapport doit exposer les faits avec clarté, avec précision, avec des détails suffisants; il vous sera souvent difficile de donner au tribunal une conclusion certaine; c’est à P. Brocardel. — Exercice de la méd. 20
LA RESPONSABILITE DU MEDECIN
lui déjuger. Mais vous devez lui fournir tous les éléments du jugement.
Les actes qui peuvent être reprochés au médecin, à l'occasion des nourrices et des nourrissons syphilitiques, sont les suivants : il a donné à une nourrice un enfant syphilitique; il n’a pas interdit l’allaitement au sein dès qu’il s’est aperçu que l’enfant avait la syphilis.
Je puis vous citer quelques exemples.
Le 3 avril 1886, je fus commis avec MM. A. Fournier et \hbert à l’effet de dire : « Si, d’après les documents de la cause et les données de la science, il peut être affirmé que l’enfant remis à la femme Font-Henaud le 3 janvier 1883 portait dès ce jour des signes révélateurs de la syphilis, ou tout au moins des indices devant faire craindre l’existence de ce mal ; si notamment le coryza et le muguet dont il était atteint étaient de nature à éveiller l’attention des médecins, ou s’ils constituaient, au contraire, un obstacle à la constatation du mal; si enfin un examen attentif et consciencieux eût dû déterminer V homme de l'art à interdire ^ provisoirement ou définitivement^ V allaitement par une nourrice saine et eût ainsi prévenu la contagion. »
Le 2 janvier 1883, l’enfant avait été examiné parleD'‘Parrot, alors médecin en chef de l’hospice des Enfants-Assistés, qui avait fait de nombreux travaux sur la syphilishéréditaire et était, par conséquent, très expert sur ce sujet. Malgré sa compétence, après un examen très sérieux, il ne découvrit aucun des signes révélateurs de la syphilis congénitale.
L’enfant part et est examiné par un médecin le 3 janvier. Celui ci note que l’enfant est chétif et présente un peu de coryza, qui semble dû à un refroidissement pris par l’enfant })endant le voyage (pii s’était effectué au milieu de l’hiver.
Ouehjues jours après, le médecin constate la présence du muguet. Il semble avoir eu à ce moment un doute sur la nature de l’affection dont était atteint le noui’risson, mais ce n’est que le 21 janvier qu’il découvre des signes évidents de syphilis héréditaire.