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SYPHILIS VACCINALE. d 279
vaccinalion de bras à bras, les auteurs s'étaient préoccupés d'établir le diagnostic de la syphilis héréditaire. Je ne fais que noter ce point ; il suffit à démontrer qu’en se basant sur l'âge d’un enfant pour choisir un vaccinifère, on n'est pas à l'abri de toute erreur. Depaul avait conseillé de ne prendre du vaccin que sur des enfants déjà âgés de quelques mois. Diday (de Lyon) dressa un tableau établissant, dans 128 cas de syphilis héréditaire, l'époque d’apparition des manifestations spécifiques (1).
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La syphilis héréditaire se révèle souvent bien plus tard que ne le ferait supposer celte statistique. En tout cas, même en la tenant pour inaltaquable et en choisissant un vaccinifère déjà âgé de quelques mois, on diminue les chances de contagion, mais on ne les supprime pas.
Actuellement nous sommes à l'abri de la syphilis vaccinale. Vous savez comment le vaccin est recueilli, dans les établissements spéciaux, soit pour l'usage du publie, soit pour les vaccinations dans l’armée. On fait choix de génisses vigoureuses, ne présentant aucune trace d’affection transmissible ; on rase la région thoraco-abdominale, puis on pratique un grand nombre d'incisions d'un centimètre, espacées de 3 à 4 centimètres (environ 100 à 120). Ces incisions sont ensemencées.
On recueille la pulpe vaccinale par le raclage des pustules, puis cette pulpe est mélangée à la glycérine et conservée dans des tubes capillaires aseptiques, fermés ensuite
(1) Diday, Traité de la syphilis des nouveau-nés et des enfants à la mamelle. Paris, 1854, p. 164.
au chalumeau (1). La pulpe glycérinée ainsi recueillie peut être conservée pendant plusieurs mois. M. Deschamps a obtenu, avec de la pulpe glycérinée datant de sept mois, 93 p. 100 de pustules vaccinales. normales (2). MM. Vallin, Colin et Charpentier, dans des communications à l’Académie de médecine, ont confirmé les avantages de la pulpe glycérinée (3).
Avec la vaccination telle qu’on la pratique journellement, l’inoculation du virus syphilitique ne peut plus provenir que d’un vice dans le manuel opératoire ; si le vaccinateur se sert, pour une série d'opérations, d'une même lancette, il peut transporter la syphilis d’un malade à un autre; il suffit de signaler ce mode de transmission pour le voir disparaître et rendre la vaccination absoiument inoffensive.
J'insiste sur ce point, parce qu'il est bon, au moment où nous nous efforçons de faire triompher la vaccination obligatoire, que tout le monde, médecins et public, soit bien persuadé, d’une part que cette pratique est absolument sans danger, d'autre part qu'elle doit amener la disparition d'une des maladies infectieuses les plus graves. Assurément la lutte sera difficile, car il existe en France un certain groupe qui, à l'exemple des Anglais, se montre anti-vaccinateur par principe, réclamant le droit d’avoir la variole au nom de la liberté individuelle. Cependant, je pense que nous finirons par triompher, car l'immense majorité de la population est avec nous et est d'avis que l’entêtement de quelques personnalités ne doit pas compromettre la santé de toute une nation.
0° LA SYPHILIS DANS LA FAMILLE. — Vous serez appelés, Messieurs, au cours de votre carrière médicale, à rechercher
(1) Chambon et Ménard, Épuration de la pulpe vaccinale glycérinée (Gaz. des hôp., 15 décembre 1892, p. 1346). — La vaccine animale (Journ. de méd. et de chir. prat., 1893, p. 289). — Académie de méd., 22 mai 1994, (Note lue par M. Charpentier.) .
(2) Eug. Deschamps, Nole sur le vaccin de génisse (Rev. d'hygiène, 1892, t. XIV, p. 652).
(3) Colin et Charpentier, Académie de médecine, 15 mai 1894.
comment la syphilis est entrée dans une famille dont plusieurs membres sont contaminés. Ce rôle d'enquêteur est difficile, et l'on doit prendre de grandes précautions, afin de ne blesser la susceptibilité de personne et de ne pas faire pressentir que l’on a des soupçons sur tel membre de la famille, plutôt que sur tel autre. La syphilis provient 95 fois sur 100 du fait du mari; mais il faut bien vous souvenir qu'il peut arriver que l'infection reconnaisse pour cause soit la femme, soit des personnes de l'entourage, parents ou domestiques.
Je vous citerai un cas pour lequel j'ai été personnellement consulté. Dans une famille fort honorable, le père, la mère, l'enfant, le grand-père et la grand’mère et une servante présentaient, en même temps, des accidents syphilitiques. Je n'ai pas besoin de vous dire dans quel état de division se trouvait cette famille, où le jeune mari et la jeune femme s'accusaient réciproquement d’avoir fait entrer cette infection au domicile conjugal. Après bien des difficultés je finis par trouver la genèse de cette épidémie.
Le coupable, contrairement à l’avis de ceux qui, instinctivement, accusaient les jeunes, était le grand-père.
Celui-ci était venu à Paris pour les besoins de son commerce. Au retour de son voyage, il avait transmis la syphilis à la grand'mère. On sevrait à ce moment le petit-fils, et la grand’mère, qui lui faisait prendre ses repas, avait l’habitude de goûter chaque cuillerée de potage, afin de voir s'il n’était pas trop chaud ; elle avait ainsi contaminé l’enfant. Celui-ci, enfin, avait transmis la syphilis à ses parents et à la servante qui, en le portant, avait contracté un chancre de Ja face antérieure de l’avant-bras.
Le médecin est, dans certains cas, encore plus embarrassé; surtout s'il s’agit de domestiques. Quand une bonne est syphilitique, elle peut infecter toute une famille, et particulièrement les enfants, qui courent alors un véritable danger. Le médecin, ainsi que je vous l'ai
exposé dans le cours de l’année dernière en vous parlant du secret médical, doit le secret aux domestiques vis-à-vis des maitres, même si ce sont eux qui l'ont fait appeler (1).
Un docteur, ancien interne des hôpitaux, vient me demander ce qu'il devait faire dans un cas de ce genre : deux jeunes caméristes, employées dans la même maison, appelées à donner leurs soins à des enfants, étaient syphilitiques. Je lui recommandai d'abord de leur garder le secret qu'il leur devait, et je l’'engageai à leur conseiller de quitter leur place, en leur faisant comprendre le danger qu'elles faisaient courir aux personnes qui les entouraient, et en insistant, surtout, sur les poursuites qui pourraient être engagées contre elles, si une personne de la famille venait à être contaminée.
Sur les instances de ce médecin, j’assistai à la consultation, et je donnai ces conseils moi-même ; les deux jeunes filles, troublées par ma présence, voyant une tierce personne, qu’elles ne connaissaient pas, au courant de leur maladie, quittèrent immédiatement leur place.
Il y a quelques années, je reçus une lettre d’un médecin qui se trouvait dans un cruel embarras. Appelé par son frère, il avait examiné sa belle-sœur, qui présentait un chancre au niveau de la fourchette. Son frère ne portait aucune trace de syphilis récente ou ancienne ; du reste il était fort probable que cette femme avait pris son chancre hors du domicile conjugal.
Il prévint son frère, ce en quoi il eut tort, bien que cette indiscrélion ait été, dans ce cas, fort excusable ; il lui conseilla de s'abstenir de tout rapprochement, et de demander à un autre médecin un certificat, conslatant qu'il ne présentait aucune trace de syphilis ancienne ou récente. La femme fut examinée également par un autre médecin, qui confirma le diagnostic du beau-frère.
Une demande en divorce devant être déposée, il me
(1) P. Brouardel, La responsabilité médicale, 1898, p. 99.
demanda ce qu'il devait faire, s’il était questionné quand l'affaire viendrait devant les tribunaux.
Je leur répondis que rien, aucune considération personnelle ou familiale, ne pouvait le relever du secret qu'il devait à sa belle-sœur, au sujet des faits qu'il avait connus à la suite de son examen médical; pour sortir de cette impasse, . je lui conseillai de faire demander par son frère une enquête médico-légale ; celle-ci permettrait à un médecin, qui, lui, ne serait pas lié par le secret professionnel, de donner son avis sur l’état de santé de la personne en question.
6° SYPHILIS MATRIMONIALE. — Dans le cours de l’année dernière, en vous parlant du secret médical au point de vue du mariage, j'ai beaucoup insisté sur la question du mariage des syphilitiques (1).Je vous ai rappelé que, en 1863, les Sociélés de médecine des VIII et IX° arrondissements avaient admis que « le médecin doit s'interdire de donner toute sorte de renseignements sur la santé de son client à l’occasion d’un mariage ». Le D' Gaide protesta et réclama, pour le médecin, le droit d’avertir une famille lors qu’un syphilitique recherche uneunion avec l’un de ses membres ; je vous ai montré que, malgré les avis de Tardieu, Amédée Latour, Brochin (2), Legrand du Saulle, qui avaient donné leur approbation, avec quelques réserves, à la théorie du D' Gaide, elle ne pouvait être admise, parce qu'elle nous entrainerait beaucoup trop loin, et permettrait de violer le secret professionnel, garantie des malades et des médecins.
Je n’y reviendrai pas, le secret médical demeure absolu ; vous ne pouvez et ne devez rien dire.
Voyons dans quelles conditions vous serez appelés à examiner des syphilitiques au cours du mariage.
Le syphilitique peut se rendre à votre cabinet avant le mariage, afin de vous demander s'il peut ou non se marier
(1) Brouardel, La responsabilité médicale, 1898, p. 140. (2) Brochin, Du secret médical au sujet du mariage (Gaz. des hôpit.,
et s’il a des chances de transmettre la syphilis à sa femme et à ses enfants. Vous examinez votre malade. Supposons, si vous le voulez bien, qu’il a contracté son chancre deux ans auparavant et qu’il a eu des plaques muqueuses quelques mois avant le moment où il vient vous demander une consultation.
Dans ce cas, votre avis doit être formel; vous devez interdire le mariage. Tant que les accidents secondaires ne sont pas terminés depuis au moins deux ans, on peut considérer le syphilitique comme dangereux : il peut contaminer sa femme, il a de grandes chances pour procréer des enfants hérédo-syphilitiques. Je sais bien qu'on a cité des cas où un syphilitique encore virulent avait eu des enfants sains ; cela est exact, mais ces faits sont absolument exceptionnels et ne peuvent entrer en ligne de compte.
Souvent, il vous sera difficile de convaincre votre malade. Si les arguments d'ordre moral ne suffisent pas, je vous conseille de faire appel à ses sentiments égoïstes, de lui faire un tableau du scandale qui éclatera un jour, au moment où des poursuites seront engagées contre lui par une nourrice qui aura contracté la syphilis du fait de son enfant, ou, si le cas se présente, au moment où sa femme, qu'il aura contaminée, intentera contre lui une action en divorce. Ce sont ces arguments qui porteront le mieux, et votre client ne se mariera pas, non par crainte de contaminer sa future famille, mais par crainte du scandale qui pourrait se produire.
Je tiens toutefois à vous avertir qu'il faut prendre plus ou moins de ménagements, suivant la personne qui viendra vous consulter; il ne faut pas dépasser le but que vous vous êtes assigné, et plonger dans une telle terreur un jeune homme qui a contracté la syphilis à vingt ans, qu'il ne se marie Jamais. Vous savez combien est considérable le nombre des syphilitiques ; si aucun d’eux ne contractait mariage, les statistiques compteraient encore beaucoup plus de célibataires qu'elles n'en signalent actuellement.
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Vous insisterez bien sur ce fait que vous ne lui interdisez pas le mariage pour toujours, mais seulement pour le temps pendant lequei la maladie est dangereuse.
Aussitôt, votre malade vous interrogera pour savoir combien de temps dure cette période. La réponse est difficile. Vous savez que les syphilis sont plus ou moins virulentes suivant les cas; que parfois, au bout de quelques mois, les accidents secondaires sont terminés, tandis que, d’autres fois, ils durent pendant plusieurs années. La durée de cette période est donc très variable, suivant la virulence de la maladie, l'individu et le traitement suivi. Dans une syphilis d'intensité moyenne, qui a été soignée dès Je début des accidents, on peut, en général, assigner, comme période dangereuse, un espace de deux à trois années. Cependant, je ne conseillerai pas au syphilitique de se marier au bout de si peu de temps; il devra attendre encore deux ans au moins, et si, au bout de ce temps, il n’a vu survenir aucun accident, je crois que,en toute conscience, vous pourrez lui donner l'autorisation de contracter mariage.
Est-ce à dire que vous pouvez répondre de sa guérison complèle et que vous pouvez lui affirmer qu'il a cessé absolument de pouvoir être contagieux ? Certainement non. Il y a des exceptions, rares il est vrai, mais que vous devez néanmoins, avoir présentes à l'esprit. |
Au moment du coup d'État du Deux décembre, un secrétaire du Corps législatif était atteint de syphilis. Il était soigné à cette époque par le D° Martin-Magron ; il fut exilé par l'Empire et se refugia en Belgique, où il continua à se soigner. Revenu lors de l’amnistie, dès son arrivée, il consulte son ancien médecin et lui demande l’autorisation de se marier; il n'avait pas eu d’accident depuis dix ans au moins. Le docteur consentit au mariage. Pendant cinq années, tout alla bien ; il eut quatre enfants superbes. Lors de sa cinquième grossesse, sa femme fut atteinte de maux de gorge, et un médecin diagnostiqua une diphtérie chronique. Je ne sais ce que ce pralicien a voulu entendre par
ce vocable. Toujours est-il que la femme accoucha d’un enfant présentant des signes manifestes de syphilis héréditaire.
Que s’était-il passé ? Au moment du début de la grossesse de sa femme, le mari s'était aperçu qu’il présentait un petit bouton sur la verge ; il se fitimmédiatement examiner par un médecin, qui diagnostiqua un bouton d'herpès. Messieurs, ce docteur avait fait une erreur de diagnostic fort pardonnable : ce qu'il avait pris pour de l’herpès était une récidive virulente du chancre, qui s'était faite sur la place même de l'ancien accident primitif. Cette récidive avait eu lieu en 1876, c’est-à-dire au bout de vingt-quatre ans.
Nous allons, maintenant, étudier la syphilis au cours du mariage.
Au point de vue de la responsabilité, vous pouvez vous trouver dans deux situations bien différentes. Ou vous êtes le médecin de la famille, le medicus familiaris, ou vous êtes un médecin consulté accidentellement, en fraude, pour ainsi dire. C’est ce dernier cas qui se présente le plus souvent. En général, une personne atteinte de maladie vénérienne et de syphilis en particulier ne désire pas se confier à son médecin habituel; elle préfère aller trouver un spécialiste quelconque, qu’elle ne connaît pas et dans la clientèle duquel elle passera inapercue.
Un père de famille vient vous trouver ayant contracté un chancre à la suite d’une aventure amoureuse, ou présentant des accidents contagieux provenant d'une syphilis antérieure au mariage. Que ce soit comme médecin occasionnel ou comme medicus familiaris qu’il vous consulte, la siluation sera la même. La formule du malade venant vous consulter dans ces conditions sera toujours identique, il vous dira : « Docteur, tirez-moi de là le plus rapidement possible, »
Qu'’allez-vous faire? Vous inslituerez un traitement intensif; vous praliquerez la cautérisation profonde du chancre ou des plaques. Le professeur Fournier, dans ce cas, conseille le nitrate acide de mercure, mais sans pouvoir affir-
mer qu'il enlève à la plaque son pouvoir virulent dès la première application; ensuite, vous conseillerez à voire malade de s'abstenir de tout rapprochement. Sur ce point, vous n'aurez pas un refus net, mais vous pouvez être sûr qu'on vous fera des objections; la principale est que l’abstention indiquera clairement à la femme la nature de la maladie dont souffre le mari. Malgré tout ce qui pourra vous être dit, maintenez votre interdiction et ajoutez qu'il ne faut pas qu'il y ait de grossesse.
La femme, de son côté, peut être contagionnée par contact, ce qui est le cas le plus fréquent; mais, d'autre part, on peut voir évoluer, chez une femme dont le mari est absolument sain ou n’a pas présenté d'accidents virulents, une syphilis dont l’origine est inconnue. Je ne veux pas ici vous parler, bien entendu, des cas où la syphilis est communiquée d’une façon normale à la femme, le mari étant sain. M. le professeur Fournier cile le cas d’une dame audessus de tout soupçon, dont le mari était absolument sain et qui prit la syphilis sans qu'on put s'expliquer sa provenance. Une enquête approfondie révéla que la femme de chambre, sitôt que sa maitresse était sortie, se servait de ses objets de toilette, serviettes, éponges, elc.; elle avait la syphilis et la communiqua à sa maîtresse. Dans ces cas, il y a un accident initial, la marche de la maladie est normale.
Les syphiligraphes étaient fort embarrassés, avant les découvertes de Pasteur sur les virus, pour savoir comment une femme enceinte pouvait présenter des accidents secondaires de syphilis, sans que la recherche la plus minutieuse püt faire découvrir l'accident initial. Ils avaient été obligés d'admettre que, parfois, la femme dont la grossesse provenait d'un syphilitique et qui ne présentait aucun accident appréciable, élait contagionnée par le produit même de la conception, ce qui semble contraire à la loi de Colles, qui dit qu’un enfant ne donne pas la syphilis à sa mère par l'allaitement.
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Cette loi est exacte jusqu’à un certain point. Depuis les éludes de Pasteur, nous sommes à même de mieux juger ce qui peut se produire. Le fœtus syphilitique peut donner la syphilis à sa mère, le virus peut passer du sang de l'enfant dans le sang maternel; on peut donc voir se développer, au cours de la grossesse, une syphilis secondaire dont l'agent d'infection sera le fœtus lui-même. Mais si le fœtus ne transmet à sa mère qu'un virus plus ou moins atténué, celle-ci, d'après les théories pastoriennes, deviendra réfractaire à la syphilis, pourra accoucher d’un fœtus hérédosyphilitique virulent, et nourrir un enfant présentant des plaques muqueuses de la bouche, sans contracter d'accidents; elle est vaccinée.
Prenons maintenant le cas où le mari, n'ayant pas suivi vos conseils, a contaminé sa femme.
Le mari vous amène sa femme, vous prend à part et vous prie de la soigner, sans lui révéler la nature de sa maladie. C'est là un gros danger, car si la femme ignore véritablement la cause de la maladie, si elle ne sait pas qu'elle est contagieuse, elle peut semer la syphilis dans tout son entourage; elle peut la transmettre aux membres de sa famille, aux personnes qui viennent la visiter, etc. Heureusement, ce cas d’ignorance absolue est rare; en général, la femme sait à quoi s’en tenir, mais elle feint d'ignorer. Témoins les deux faits rapportés par le professeur Fournier.
Un mari lui amène sa femme, qu'il a contaminée. Fournier la soigne, lui laissant ignorer le diagnostic de sa maladie jusqu'à ce que la femme lui dise : « J'ai compris depuis longtemps la nature el le pourquoi de mon mal, seulement visà-vis de mon mari je reslerai toujours ignorante, car ma dignité m'impose d'ignorer ce que je ne saurais pardonner. »
Une autre fois, un mari amène sa femme dans les mêmes conditions. Il demande le secret; le traitement commence. Quelques jours après, cette dame dit à son médecin : « Je vous suis bien reconnaissante, cher docteur, de toute
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la peine que vous avez prise depuis si longtemps pour me dissimuler le mal dont je suis atteinte; et vous y seriez peul-être arrivé sans mon mari et M. Littré: sans mon mari qui cachait trop précieusement vos ordonnances pour ne pas me donner envie de les Lire; et sans M. Littré à qui vous avez oublié de faire une recommandation, celle de ne pas indiquer dans son Dictionnaire de médecine la synonymie de votre fallacieux mot d’hydrargyre (1). »
Que la malade vous prenne comme confident ou qu'elle ne le fasse pas, il y a les plus grandes chances pour qu’elle se doute de la nature de son infection. Si elle vous fait part J de sa conviction, il n’y a plus de secret ; sinon vous vous mentez les uns aux autres, mais vous connaissez tousla vérité,
La femme mariée à un syphilitique, contaminée ou non, devient enceinte. Que doit faire le médecin ?
Si vous savez pertinemment que la femme est contaminée, vous devez instituer le traitement spécifique. Vous savez quels avantages considérables on peut retirer d’une médication rationnelle faite au cours de la grossesse. L’avortement occasionné par la syphilis est de beaucoup le plus fréquent et la statistique du D' Le Pileur à l'hôpital Lourcine indiquait 88 avortements pour 100 grossesses. Depuis qu'on donne le traitement mercuriel dès que la femme est enceinte, l'avortement est beaucoup plus rare et la statistique de Saint-Lazare ne donne plus que 17 à 18 avortements pour 100 grossesses (2).
Si la femme n’est pas ou ne semble pas être contaminée, bien que le père soit syphilitique, elle peut, d'après la loi de Colles, donner naissance à un enfant hérédo-syphilitique sans présenter aucun signe manifeste de syphilis. Devra-t-on instituer le traitement? Ricord répondait nettement non, il ne donnait le traitement qu'en face de signes nets de syphilis et il n’aimait pas, disait-il, « à tirer au jugé ». Le professeur Fournier partage à peu près l'opinion de
(1) Fournier, Syphilis et Mariage, 1880, p. 184.
(2) Fournier, loc. cit., p. T2.
P. BROUARDEL. — Exercice de la méd. 19
Ricord. Je n'adopte qu'avec réserve l'avis de Fournier; je pense qu'il est utile de donner dans ces conditions le traitement antisyphilitique, que ce serait commettre une imprudence que de ne pas le donner. En prescrivant du mercure el de l’iodure de potassium à la femme, nous pouvons avoir le double avantage de préserver la mère d’une infection par le produit de la conception, et de sauver un enfant qui, si l’on avait laissé la grossesse évoluer normalement, aurait eu des chances d’être expulsé avant terme ou de naître avec des tares d’hérédo-syphilis.
Tout s’est bien passé, la grossesse est arrivée à terme, l'accouchement est imminent. C'est le moment où va s’ouyrir pour le médecin une ère de difficultés qui peuvent, parfois, être insurmontables, et qui engagent au plus haut point sa responsabilité. Je veux parler de la question si importante de l'allaitement des enfants syphilitiques.
7° NOURRICES ET NOURRISSONS SYPHILITIQUES. — Au moment où je commence devant vous l'étude si importante de l'allaitement chez les enfants syphilitiques, il me faut insister sur un point des plus importants, sur un point au sujet duquel vous devrez être absolument intransigeants.
Aussitôt l'accouchement terminé, dès que la famille commence à s'occuper du mode d'alimentation qui devra être donné à l'enfant, vous devez exiger que la mère, contaminée ou non, nourrisse son enfant; elle ne risque rien, en vertu de la loi de Colles.
Cependant, vous pouvez vous trouver en présence de circonstances difficiles; si la mère est bien portante, si elle a du lait, vous aurez des chances d'arriver à amener le père ou la mère à consentir à l’allaitement maternel, en leur montrant tous les avantages qu’ils pourront en tirer au point de vue de leur tranquillité. Mais la mère n’a pas de lait ou est morte, l'enfant est chétif et malingre, que devezvous faire ?
Dans aucun cas vous ne devez consentir à aider la famille à choisir une nourrice, même si elle s'engage à ne faire teter
l'enfant qu’à l’aide de bouts de seins, mal commodes et inefficaces. On a pensé à donner à ces enfants hérédo-syphilitiques du lait d'animal, ânesse ou chèvre auxquelles on - faisait suivre un traitement antisyphilitique; cela n’a pas donné de résultat encourageant. Le seul moyen est l'allaitement artificiel au lait stérilisé, d’après le système du professeur Budin ; il ne supprime pas toute chance de contamination, puisque le contact de la teterelle peut suffire à transmettre lasyphilis, maisilles diminue considérablement.
Je vous le répète, le médecin ne doit pas permettre qu'une nourrice au sein entre dans la maison contaminée, même si cette nourrice y consent, si elle connait les risques qu’elle va courir ; nul n’a le droit d'accepter ou de favoriser un tel contrat, car, derrière la nourrice, il faut songer à son mari et à ses enfants, qu’elle infectera à son retour au village. Du reste, le professeur Fournier s’est renseigné sur ce point auprès d'un avocat près la Cour de cassation ; un contrat de cette nature ne saurait être admis en justice, comme étant contraire à la morale. Si le médecin autorise l'entrée d’une nourrice saine dans la maison contaminée, il commet une faute grave, au point de vue légal, aussi bien qu’il commet une mauvaise action au point de vue moral.
Si, malgré les avis, si, en dépit de ses efforts, la famille prend une nourrice pour l’allaitement de l'enfant, le médecin doit aussitôt cesser ses visites et refuser de continuer à donner des soins aux parents et à l'enfant. C’est le seul moyen qu'il ait de sauvegarder sa dignité de praticien el de garantir sa responsabilité.
Mais, me direz-vous, imposer ainsi sa volonté à une famille est chose facile à un médecin connu, établi depuis longtemps dans un pays, ayant une situation assise sur des bases solides ; il n’en va pas de même, si un cas semblable se présente dans la clientèle d’un jeune médecin, qui pourra, par son opposition formelle aux désirs d’un client, indisposer contre lui non seulement une personne, mais toute une
famille à laquelle il était appelé à donner ses soins ultérieurement.
Messieurs, vous pouvez négliger ce côté de la question. Quelque situation que vous ayez dans votre résidence, quelque considération que l’on ail pour vous, que vous soyez le médecin de la famille ou un médecin accidentel, les personnes chez lesquelles vous avez été appelé dans ces circonstances, qui vous auront fait connaître la tare de leur famille, sont des clients perdus. Vous pouvez être sûr que vous ne serez jamais rappelé. Si l’on n’a pas suivi vos conseils, on n'osera vous faire venir, par crainte de reproches ; si l’on a agi ainsi que vous l’aviez ordonné, votre présence rappellerait de trop cruels souvenirs.
Dans le cas précédent, nous avons supposé que vous aviez assisté à l'accouchement, que vous saviez, à ce moment, que la syphilis se trouvait dans la famille, soit que vous vous en soyez aperçu par l'examen du nouveau-né, soit que vous ayez reçu les confidences du mari ou de la femme. En pratique, il n’en est pas toujours ainsi.
Vous êtes appelé au milieu de la nuit auprès d’une femme en travail; vous pratiquez l'accouchement et la délivrance. Le père, la mère, l'enfant ont l’air absolument sains; vous ne remarquez rien de nature à faire naître des soupçons ; dans ces conditions, il vous est difficile de faire une enquête, d'interroger le père sur ses antécédents; vous ne pensez pas à la possibilité de la syphilis.
Ainsi que je vous l’ai dit à propos de la syphilis vaccinale, d’après la statistique de Diday, les symptômes de syphilis héréditaire, qui font parfois défaut au moment de la naissance, peuvent fort bien apparaître dans un délai plus ou moins long (1). A la demande de la famille, vous aidez au choix de la nourrice, et, quelques mois plus tard, vous constatez que l'enfant présente des signes évidents de syphilis héréditaire. Quel est votre devoir ?
La nourrice paraît encore saine et l'enfant présente des
(1) Voir page 279,
ne tant. ane
sympiômes de syphilis. Vous devez faire cesser immédiatement l'allaitement, et prévenir le père de famille qu'il doit conserver la nourrice, comme nourrice sèche. Quant à celle-ci, vous ne pouvez pas, retenu par le secret professionnel, lui dire la raison véritable pour laquelle vous refusez qu’elle continue sa nourriture ; vous lui direz que son lait ne convient pas à l'enfant, qu'il lui faut rester dans sa place et accepter de ne pas continuer l’allaitement.
Vous comprenez bien qu’il est nécessaire que la nourrice ne s'éloigne pas : si on la renvoie purement et simplement, qu’elle connaisse ou qu’elle ignore l’état d'infection dans lequel elle peutse trouver, son premier soin sera de se rendre à un bureau de placement pour s'engager à nouveau. Un médecin, un père de famille pourra fort bien la choisir, attendu qu’elle ne présentera, à ce moment, aucun symptôme de syphilis; mais au bout d’un temps plus ou moins long, un mois, six semaines, deux mois même, l'accident initial fera son apparition et vous seriez moralement et judiciairement responsable de l'infection qu'elle irait propager dans une autre famille.
Il peut arriver que la nourrice à laquelle vous interdisez l'allaitement comprenne fort bien ce dont il s’agit et vous dise qu’elle accepte, par amitié pour l'enfant, de courir le risque de prendre la syphilis. Ainsi que je vous le disais il n’y a qu'un instant, vous ne devez pas prêter les mains à un tel contrat ; vous devez songer, vous, au danger qui menace la famille de cette nourrice; à son retour dans son village, son mari, ses enfants pourront prendre la syphilis, et votre responsabilité se trouverait encore gravement engagée.
Le professeur Fournier rappelle à ce propos le cas d'une demi-mondaine soignée par Siredey. Elle était syphilitique et accoucha d’un enfant qui semblait sain, mais qui présenta des signes de syphilis héréditaire au bout de quelques mois. Lanourrice, préveunue par la mère, acceptad'allaiter l'enfant; elle prit la syphilis, qu’elle communiqua plus tard à son mari. Celui-ci adressa à la demi-mondaine des lettres où il la
menaçait de poursuites; comme un procès aurait nui à sa réputation, celle-ci préféra verser au mari de la nourrice pendant quinze ou seize ans des sommes considérables, s’élevant en moyenne à 10 000 francs par an.
Le médecin se trouve dans une situation singulière. D'une part, il doit garder à son client le secret médical; d'autre part, il doit mettre la nourrice à l'abri de la contagion.
Un arrêt de la Cour de Dijon, du 14 mai 1868, décide que le médecin qui, appelé à visiter un enfant, laisse sciemment ignorer à la nourrice que l'enfant qu'elle allaite est atteint d'un virus contagieux, peut, dans le cas où ce virus aurait été communiqué à la nourrice, être déclaré responsable du préjudice causé à celle-ci par sa rélicence (art. 1352 du Code civil). Toutefois, et c’est l'avis du professeur Fournier, celte responsabilité n’est encourue qu'autant que le préjudice dont se plaint la nourrice est nécessairement le résultat de la réticence du médecin; ce médecin doit dès lors en être déchargé, s’il est établi que, le mal étant déjà inoculé lors des constatations par lui faites, il n’est pas certain que la nourrice, même avertie, ait pu échapperà la contagion (1).
Cependant, soyez bien persuadés que, même si la nourrice n'est pas contagionnée, elle n’ignorera pas longtemps la nature du mal dont souffre son nourrisson. Vous avez défendu l'allaitement au sein; vous avez dit à la nourrice que son lait ne convenait pas à l’enfant ; cette femme sera fort étonnée que, dans ces conditions, on la garde, et qu'on interdise l'allaitement au sein à un enfant chétif et qui s'élève mal. Elle viendra donc, le jour même ou le lendemain, à votre domicile, pour vous demander des explicaüons que vous ne lui donnerez pas, car vous violeriez le secret professionnel. N’étant pas satisfaite de vos réponses, elle se rendra chez un autre médecin et lui amènera l'enfant qu’elle a nourri, Ce médecin, qui ne sera pas tenu par le secret
professionnel envers les parents qu'il ne connaît pas, lui
(1) Tardieu, Étude médico-légale sur les maladies produiles acci-
dentellement ou volontairement. Paris, 1819, p. 191.