OPÉRATIONS. — CHIRURGIENS
choses se passent ordinairement. Le médecin conseille une opération, persuadé que le malade en retirera un grand avantage ; celui-ci accepte cette opération. Une fois qu'elle est terminée, le malade, trouvant qu'il n’a pas obtenu tout le bénéfice qu'il espérait de l'intervention chirurgicale, réclame des dommages-intérêts au chirurgien qui l'a opéré. Je vous exposerai un certain nombre d'exemples, au sujet desquels je ne vous donnerai que peu de commentaires; l'exposition simple des faits me semble suffisante.
En 1861, le D' Canuet fut cité directement devant le tribunal de la Seine par un de ses clients, qui lui demandait 10000 francs de dommages-intérêts pour blessures par imprudence. Il prétendait que son médecin, croyant ouvrir un abcès, avait incisé une hernie dont il était porteur.
L’expertise fut confiée à Tardieu, qui démontra sans peine que le D' Canuet n'avait commis aucune faute, et que la perforation intestinale ne s'était produite que plusieurs jours après l'incision et avait été la conséquence naturelle des progrès de l'inflammation, qui s'était emparée de l'intestin hernié.
Le médecin fut renvoyé des fins de la plainte et le client fut condamné aux dépens.
Le D' Poncet, chirurgien du Val-de-Grâce, fut poursuivi par un de ses opérés dans les conditions suivantes :
Un nommé G... avait recu une grave blessure de la jambe gauche, en 1859, à la bataille de Solférino. A la suile de celte blessure, il avait gardé une claudication très marquée. Eu 1871, il fut blessé de nouveau à la bataille de Buzenval, et l’on dut pratiquer l'amputation de la jambe droite. Dix ans après environ, l’état de la jambe gauche empira par suite de la réouverture périodique de la blessure, de plus le genou s'était ankylosé.
Après avoir pris l'avis de plusieurs médecins et notamment du D' Poncet, il se décida à entrer au Val-de-Grâce pour subir une opération destinée à améliorer son état. Le redressement de l’ankylose fut fait, mais cette opération ne
donna pas les résultats que l’on en attendait. Le malade assigna le D" Poncet, lui réclamant 50 000 francs de dommages-inlérêts.
Le malade basait sa demande sur ce fait que le D' Poncet l'avait opéré à la légère et s'était servi, au cours de l’opération, d'un instrument dont il ne connaissait pas le maniement, attendu qu'il avait tenu à ce que le fabricant, M. Mathieu, füt présent à l'opération.
Le tribunal déclara le sieur G... mal fondé dans toutesses demandes et le condamna aux dépens.
Les juges ont pensé qu'il leur était impossible d'apprécier le degré d'habileté d’un chirurgien, mais qu'il était certain que le D' Poncet n'avait pas opéré à la légère, puisqu'il avait pris soin de faire examiner le malade par plusieurs médecins et qu'il l’avait gardé en observation dans son service pendant un mois. De plus, le malade avait librement consenti à l'opération, attendu qu'il n'était entré à l'hôpital que dans le but de la subir.
Quant à la présence du fabricant d'instruments à l’opération, le tribunal fut d'avis que celle-ci ne prouvait en rien l'inhabileté du D' Poncet, mais que, au contraire, en le choisissant comme aide, le chirurgien avait pris une précaution favorable au succès de l'opération.
Messieurs, quelle que soit l'opération, quelque bénignes qu'en soient d'ordinaire les résultats, des circonstances que rien ne laisse soupçonner au médecin, peuvent occasionner des accidents de la plus haute gravité.
En 1896, une jeune fille de onze ans et demi était soignée à l'hôpital; elle avait un goitre de pelit volume, sans exophtalmie ni palpitations. L'interne du service, ancien élève de M. Duguet, pratiqua, en présence du chef de service, une injection de teinture d’iode fraîchement préparée, après laquelle la malade rentra dans sa famille.
Elle revint le 20 janvier, accompagnée de sa mère, et on lui pratiqua une nouvelle injection de 4 centimètre cube.
Le 27, on lui fit une nouvelle injection vers 10 heures du
OPÉRATIONS. — CHIRURGIENS. 361 matin. Eile fut prise de vomissements dans l’omnibus qui la menait à la gare du Nord et fut transportée dans un hôtel ; à midi, elle était dans un état syncopal très grave; elle mourut à 5 heures du soir.
Je fus commis pour faire l’autopsie ; le larynx était le siège d'un œdème très prononcé, les replis aryténo-épiglottiques étaient gonflés, surtout le repli droit et obturaient complètement l'entrée du larynx. La muqueuse épiglottique était également soulevée par des saillies œdémateuses. Les poumons élaient congestionnés, surtout le gauche dans son lobe inférieur. La mort était donc due à un œdème de la glotte, accompagné de congestion pulmonaire.
Je recherchai si dans la science on avait signalé de tels accidents. M. Duguet, qui a préconisé le traitement du goitre par les injections interstitielles de teinture d’iode, ne signale aucun accident mortel. IL dit seulement : « Mort subite. Nous en parlons uniquement parce que des auteurs étrangers la signalent. Toujours est-il que nous ne connaissons en France aucune catastrophe de cette gravité, à la suite de l'injection iodée dans les goitres (1). »
Depuis 1886, M. Duguet a, chaque semaine, pratiqué environ cinquante injections dans des goitres. Il n’a observé aucun accident ; il a seulement entendu dire que, il y à quelques années, une dame de Chambéry serait morte assez rapidement, à la suite de cette médication, mais il n’a eu sur ce fait aucun détail précis.
Il est bien certain que, dans ce cas, la responsabilité du médecin et celle de l’interne n'étaient pas engagées; l’opération, faite suivant toutes les règles de l’art, pouvait être considérée comme absolument bénigne, attendu que, sur des milliers d’injections iodées, M. Duguet n'a jamais eu à noter un seul accident. Ce fut dans ce sens que je rédigeai les conclusions de mon rapport.
L'affaire n'eut aucune suite.
(1) Duguct, Goïlre et médicalion iodée inlerslilielle, Paris, 1886, p. 124.
Il y a quelques années, un des clients de M. le D' Reuss avait un ongle incarné. Le D' Reuss pratiqua l’anesthésie locale, ainsi que sûrement vous l'avez vu faire dans les hôpitaux, en appliquant sur l’orteil malade un petit sac contenant de la glace pilée et du sel. C’est une pratique qui a fait ses preuves, qui a donné de bons résultats et qui n’a jamais occasionné d’accidents. À la suite de cette réfrigération, l’orteil fut atteint de gangrène. Le client poursuivit son médecin et je fus commis.
Bien que l'affaire vous semble très simple et que le médecin n'ait pas commis la moindre faute au point de vue opératoire, j'eus assez de difficulté à obtenir un non-lieu. Le molif qui contribua certainement à prouver au juge d'instruction que le D' Reuss n'avait pas commis d’imprudence, c’est qu'il n'avait fait l'opération qu'après s'être informé de l’état général du malade, qui n'était ni diabétique, ni albuminurique, ainsi que le prouvaient de récentes analyses d'urine.
Enfin il me reste un dernier point à vous signaler. Vous opérez une personne, elle vous a autorisé à pratiquer une opération donnée; au cours de l'intervention, il vous semble utile d'étendre votre action à un nombre d’organes plus considérable que vous ne vous l’étiez imaginé ; que devez-vous faire ? Ce cas ne s’est pas encore présenté en France, mais il vient d’être débattu en Angleterre, et l’affaire est venue devant un jury spécial, à la Cour du banc de la reine.
Une infirmière d’un hôpital de Londres se plaignait de douleurs abdominales ; un chirurgien l’examina et rapporta ces douleurs à une lésion de l'ovaire droit, qu’il pensa être atteint de dégénérescence kystique. Il proposa l'opération, qui fut acceptée. Au cours de l'opération, le chirurgien conslala que l'ovaire du côté gauche présentait les mêmes lésions que celui du côté droit, et il extirpa les deux ovaires.
Quand la malade fut réveillée on lui fit connaître que l'opération avait été bilatérale. Cette infirmière poursuivit le chirurgien et lui demanda une forte indemnité pour
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