PAU
À l’autopsie, je trouvai des reins volumineux atteints de néphrite parenchymateuse (gros reins blancs) ; l’état des lésions suffisait amplement à expliquer la mort.
L'affaire n’eut pas de suites.
Je vous ai déjà plusieurs fois exposé quelle était la mortalité des femmes en couches dans les maternités, avant le moment où Tarnier commença à pratiquer l'isolement, et comment cette méthode, qui donna d'excellents résultats, fut ensuite complétée par la pratique rationnelle de l’antisepsie ; je n’y reviendrai pas (1).
Cependant, il est une constatation fort intéressante, c'est la suivante : dans les hôpitaux, la fièvre puerpérale a disparu. Je vous ai dit qu'on ne compte plus qu’un décès pour 100 accouchements, et dans cette statistique on enregistre les femmes décédées à l’hôpital bien que l’accouchement ait été commencé en ville et celles qui ont succombé à la suite de dystocie. Au contraire, dans la clientèle de la ville, on compte 4 à 5 décès pour 100 accouchements. D'où vient cette différence considérable ?
Vous savez que dans les hôpitaux les accouchements sont faits par lessages-femmesoulesélèves, et que l’on veille à ce que tous prennent les soins d’antisepsie les plus rigoureux. L'accouchement terminé, la femme est transportée dans son lit et ne reçoit pas de visites. Les soins locaux nécessaires sont donnés par des personnes sûres. Dans la clientèle de la ville, il est bien loin d’en être de même. L’accouchement se fait dans une chambre où parfois sont obligés de coucher le mari et les enfants ; après l’aceouchement, la femme reste couchée dans le même lit; pour garantir le
matelas, on à parfois placé sous le drap des vieux journaux
dont on ignore la provenance. Les soins consécutifs sont donnés par une garde quelconque; le plus souvent,
(1) Voy. page 210.
c'est la mère ou la belle-mère qui s’en charge. De plus, aussitôt que l'accouchement est terminé, les parents, les amis, les voisins viennent admirer le nouveau-né et complimenter la mère.
Le médecin ou la sage-femme qui a pratiqué l’accouchement peut bien répondre de lui-même; il sait qu’il a pris les précautions nécessaires et que, de sa part, nulle infection n’est à craindre; mais il lui estimpossible de répondre de l'infeclion qui pourra venir du fait des locaux ou des visiteurs.
La mortalité ne sévit pas sur les femmes en couches seulement dans les villes ; elle est peut-être plus considérable dans les campagnes, où souvent les femmes accouchent seules ou assistées par une voisine, et où les soins post partum n'existent pour ainsi dire pas. Dans une statistique publiée en Bavière, on lit que la mortalité des femmes en couches dans les bourgs de moins de 3 000 âmes est quatre fois plus considérable que dans les grandes villes.
Je vous ai dit qu’en France, à la suite d’épidémies de localités, dans lesquelles on avait vu jusqu'à dix femmes mourir dans une seule semaine, après avoir reçu les soins d'une même sage-femme, ou d’épidémies survenues dans certaines maternités, les pouvoirs publics s'étaient émus et avaient ordonné des enquêtes; quelques maternités furent fermées, par ordre du Ministre de l’intérieur. Depuis, grâce aux sacrifices des Conseils généraux des départements, on à élevé des maternités dont l'agencement est conforme aux dennées de l'hygiène et dont le personnel est soigneusement recruté. Le progrès est fort sensible et l'amélioration déjà constatée ne pourra qu’augmenter.
Dans les cas que je vous ai cités, où une même sagefemme ou un accoucheur ont transmis la septicémie puerpérale, est-il possible de résoudre la question de responsabilité? Une sage-femme donne à l’accouchée la fièvre puerpérale, le fait de contagion nous semble, à nous médecins, absolument évident; que doit faire l'expert? Il n’a pas,
sinon exceptionnellement, la preuve absolue que la fièvre a été transmise par la sage-femme, plutôt que par une autre personne. Toutes les probabilités semblent bien démontrer que les décès surviennent par sa faute, mais il n’y a pas de preuve vraie.
Il y a quelques années, je reçus la lettre suivante :
Très cher Maitre,
Permetlez-moiï, je vous prie, de vous demander votre opinion sur le cas suivant:
J'ai été appelé, la semaine dernière, auprès d’une jeune femme, accouchée depuis cinq jours, et qui était atteinte de septicémie puerpérale à forme grave généralisée. Elle succomba dès ma seconde visite, malgré les injections intra-utérines et autres soins que réclamait son état.
En interrogeant la sage-femme, j'appris que celle-ci avait fait cet accouchement quarante-huit heures après la mort d’une femme qu’elle avait également accouchée, et qui était morte de septicémie puerpérale quatre jours après l'accouchement.
La sage-femme ne s'était point désinfectée; elle n'avait même pas changé de vêtements. Elle n'avait fait à sa dernière accouchée aucune injeclion antiseptique, avant, pendant ou après l'expulsion du fœtus. Ce n’est que trente-six heures plus tard qu’elle a pratiqué la première injection, avec la canule même qui avait servi à faire des injections à la première femme.
Je me suis donc permis, en présence de ce commencement d’épidémie de fièvre puerpérale, de faire de sévères reproches à la sage-femme, de lui conseiller de se désinfecter et de s’abstenir de faire des accouchements pendant quelque temps.
Or, la sage-femme en question, à qui je croyais rendre service, prétend être lésée dans ses intérêts el m’accuse de diffammation.
Je vous serais très reconnaissant de me dire s’il y avait une autre conduite à tenir en pareil cas.
Veuillez agréer, elc.
La sage-femme fut poursuivie, puis acquittée par le tribunal de première instance. On lit dans les considérants :
« Attendu que l’expert X... émet l’avis que les deux femmes cidessus désignées sont mortes de la même maladie, qu’il appelle infection puerpérale et qu'il considère comme contagieuse;
« Mais attendu que l'expert déclare expressément que Le caractère contagieux de cette maladie n’est pas unanimement reconnu et est au contraire encore contesté par des médecins jouissant, ne füt-ce qu’à raison de-leurs fonctions, d’une autorité scientifique considérable, etc. »
La sage-femme ainsi innocentée se retourna contre le médecin, auteur de la lettre ci-dessus, et lui demanda une forte indemnité pécuniaire pour lui avoir interdit de donner ses soins à une de ses clientes en travail.
Ce jugement, rapporté par la Gazette des hôpitaux, est vivement critiqué par un rédacteur de ce journal, qui écrit : « Ce jugement, basé sur le dire d’un expert qui ne reconnaît pas à l'infection puerpérale un caractère contagieux, nous semble d’un autre âge, et cependant il date de quelques années à peine ! (1)»
Je crois devoir défendre l'expert; je ne le connais pas, il n'est pas désigné dans l’article en question et j'ignore même son nom; il n'a nullement affirmé que la fièvre puerpérale n’était pas contagieuse; ce qu'il a dû consigner dans son rapport, et ce qui a entraîné l’acquittement de la sage-femme, c'est que, aujourd'hui encore, quelques médecins n’admettent pas la contagion de la fièvre puerpérale et que, de plus, il lui étail impossible d'affirmer que c'était la sage-femme qui avait été la seule cause possible du contage. L'expert n’est pas appelé à donner son avis d'après des probabilités, qui, dans l'espèce, étaient contre la sage-femme, mais d’après des preuves qu'il était, dans ce cas, impossible de fournir.
Ce point médico-légal est fort délicat ; le professeur H. Fritsch (2), qui s'est occupé de cette question, dit qu'il n'est pas toujours possible d'affirmer qu'il y ait une faute (Æunst/ehler), quand il s'agit de savoir si la mort de l’accouchée esten rapport avec les interventions de la sagefemme. Pour élablir que la sage-femme a été la cause de la mort de l’accouchée, il serait nécessaire d'établir :
(1) Gaz. des hôp., n° 64, 7 juin 1898, p. 597. (2) H. Fritsch, Ja/r'b., n° 5, 1888, p. 162.
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