MALADIES ÉVITABLES. — FIÈVRE TYPIOÏDE
Chamberland; mais le débit d’eau pure donnée par ces filtres serait loin d’être suffisant en temps de guerre, où la population militaire serait dix à vingt fois plus considérable. Certaines de ces villes sont encore dans un état sanitaire déplorable au point de vue des maladies épidémiques. C'est ainsi que, dans la ville de Troyes, sur 40 000 habitants, 8 périssent annuellement par fièvre typhoïde, alors qu'à Lille, où l’eau distribuée est de bonne qualité, on ne constate plus qu'un décès pour 10 000 âmes. Troyes serait cependant appelée, en cas de mobilisation, à devenir un point important pour la concentration des troupes. Notez que, il y a une dizaine d'années, une enquête fut faite pour chercher un remède à cette situation fâcheuse, et, que l’on trouva à une distance de 5 ou 6 kilomètres, des sources capables de fournir à la. ville, en quantité plus que suffisante, une eau présentant toutes garanties hygiéniques désirables. Malheureusement, cette enquête ne fut suivie d'aucun résultat. Vous ne sauriez croire à quelle incurie et à quelles mauvaises volontés on se heurte, quand on propose un système d'assainissement. Actuellement, Messieurs, Toulon perd encore chaque année 10 individus sur 10 000 habitants par fièvre typhoïde. Cependant, en 1884, j'ai fait, avec M. Bruniquel, un projet d'assainissement, comprenant l’adduction d’eau de source; à partir de ce moment, les divers pouvoirs, l'autorité maritime, l'autorité militaire, la municipalité, entrèrent en lutte ; nous avons rédigé sur ce point quinze ou seize rapports, et nous pensions dernièrement avoir enfin obtenu le résultat désiré depuis tant d'années, lorsque la municipalité a rejeté en bloc toutes les modifications proposées, après les avoir acceptées en détail.
En France, la mortalité annuelle causée par la fièvre typhoïde est d'environ 15 000 individus; ce nombre énorme représente environ 450000 malades, ceux qui succombent étant, en général, dans la proportion de un sur dix. Ce sont, Messieurs, 15 000 existences qui peuvent être épargnées, à la condition que tout le monde y mette un peu de bonne
P. Brouanpez. — Exercice de la méd, 1
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volonté. Les 45 000 personnes qui meurent chaque année, frappées par cette redoutable affection, sont le plus souvent des jeunes. Je me souviens que, lorsque je vins à Paris pour commencer mes études médicales, j'avais dix-huit ans: j'eus la fièvre typhoïde, comme presque tous ceux qui arrivaient à Paris à cette époque. J'ai bien souvent entendu raconter à ma mère que, au plus fort de ma maladie, le propriétaire de l'immeuble où nous habitions la rencontrant dans l’escalier, lui dit : «Il est vraiment bien triste de perdre un enfant de cet âge, il a déjà beaucoup coûté, il n'a encore rien rapporté. » Je gardai rancune pendant longtemps à mon propriétaire, à cause de cette oraison funèbre un peu prématurée ; mais, au fond, il avait raison. Ceux qui sont enlevés par la fièvre typhoïde sont, je vous le disais tout à l'heure, des jeunes, qui ont coûté à leur famille et qui sont emportés par la maladie au moment même où, pouvant marcher par leurs propres forces, ils se préparent à leur tour à fonder une famille, à moins que, atteints quelques années plus tard, ils ne meurent laissant une veuve et des orphelins qui souvent sont dans le besoin. Leur mort est donc bien une perte sèche pour la société, à laquelle ils n’ont pu rendreles services qu’ils en avaient reçus.
Messieurs, on m'a reproché d’avoir incriminé exclusivementl'eau comme mode de propagation dela fièvre typhoïde ; je n'ai jamais rien dit de tel. Au Congrès de Vienne (1), j'ai dit que, actuellement, 90 p.100 des fièvres typhoïdes avaient pour origine uneeau contaminée, maisje n'ai pas affirmé que toujours l'eau devait être incriminée. La fièvre typhoïde se
prend par le tube digestif; que le microbe y pénètre d'une
façon quelconque, c'est tout un. Des cas bizarres peuvent se produire, où la fièvre typhoïde peut avoir une cause bien difficile à dépister.
Ainsi, il y a peu detemps,me promenant avec un ami,je vis deux cuisinières, dont l’une portait un pain, traverser en cou-
(1) Brouardel, Modes de propagation de la fièvre typhoïde (Ann. d'hyg., 1887, t. XVIIT, p. 385).
rant la chaussée ; le pain tombe dans le ruisseau, elle le ramasse, l’essuie du coin de son tablier et le porte à son maitre. L'été, qui d’entre vous n’a vu les revendeuses, les marchandes au panier, tremper leurs botles de radis, ou de cresson dans l’eau du ruisseau, de manière à leur donner un regain de fraicheur; assurément les clients ne se doutent guère que les légumes qu'ils mangent, peuvent avoir été souillés par une eau contaminée.
Vous voyez donc, Messieurs, les pertes que, chaque année, la France subit par le fait d’une maladie qui, par l’application de mesures appropriées, est appelée à diminuer dans des proportions considérables, sinon à disparaître; on ne peut donc reprocher au législateur d’avoir outrepassé ses droits en s’occupant de cette question, qui intéresse au plus haut point la société dans son ensemble.
B. — CHoLÉRA.
Je ne veux pas, empiétant sur le terrain de l'hygiène, vous faire ici une étude complète des modes de transmission des maladies épidémiques ; cependant, je dois vous montrer que, les conditions de propagation étant connues, la déclaration s'impose; c'est pourquoi je vous parlerai de deux autres maladies essentiellement évitables, le choléra et la variole.
Comment se propage le choléra? On a remarqué, avec juste raison, que les épidémies de choléra se renouvellent dans des conditions identiques, dans les mêmes villes, dans les mêmes contrées. En France, ce sont surtout les provinces suivantes qui ont été, de tout temps, les plus fortement atteintes : la Provence, la Bretagne et la Normandie. La Provence est en retard au point de vue hygiénique; vous connaissez, au moins par oui-dire, l’état de malpropreté des rues qui, même dans les grandes villes, sont petites, torltueuses, sans trottoirs; on y pratique le jet des matières fécales au ruisseau; l'air ne peut circuler, et les émanations de la rue, surtout pendant l'été, font de la ville un milieu des plus favorables au développement des épidémies. En
Normandie, presque toutes les maisons ont des puisards qui contaminent le sous-sol et les eaux qui en dérivent. En Bretagne, ce sont des puits qui servent, le plus souvent, à alimenter d’eau potable les villages, même les plus importants. Ces puits, dans lesquels le niveau de l’eau, qui repose sur le granit, se trouve à 7 quelquefois à 2 mètres au-dessous du niveau du sol, sont souvent contigus aux fosses d’aisance, dont ils ne sont séparés que par l'épaisseur d’un mur; vous pouvez voir par là, quelle est la qualité de l'eau de consommation, et notez qu'il est à peu près impossible de faire cesser cet état de choses déplorable, à cause de l’inertie des habitants, qui se refusent à prendre les mesures d’assainissement les plus élémentaires.
Cependant, pour être le véhicule le plus fréquent, l’eau n’est pas le seul mode de propagation du choléra, car les quelques exemples suivants vous montreront que le contact entre pour une part dans la diffusion des germes cholériques.
En 1865 et 1866, pendant une épidémie de choléra à Paris, M. le professeur Proust remarqua que, lorsqu'un cholérique était couché dans un lit, les malades prenaient toujours le choléra à partir de ce lit, ceux placés avant lui étaient le plus souvent indemnes. Ayant fait une enquête, M. Proust s’aperçut que les malades étaient pris suivant l’ordre dans lequel on leur servait les aliments. La contagion suivait, en quelque sorte, la personne qui distribuait les portions et dont les mains avaient pu se trouver souillées au moment du service, par le contact du cholérique.
Certains états pathologiques peuvent être une cause de réceptivilé plus grande des germes du choléra, constituant un milieu favorable à leur développement. A ce point de vue les aliénés ont une réceptivité toute particulière. M. Thoinot et moi fûmes appelés à faire une enquête, afin de chercher les causes de l'épidémie de choléra qui sévit, en 1892, à l'asile de Bonneval, dans la section des agités (1). Après maintes
(1) Brouardel et Thoinot, Épidémie de choléra à l'asile des aliénés de Bonneval (Ann. d'hyg., 1893, t. XXIX, p. 209).
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recherches, nous découvrimes que la femme qui fournissait du tabac aux aliénés élait allée quelque temps auparavant à Boulogne-sur-Seine, soigner son frère, un gendarme, qui était mort du choléra. Elle avait rapporté des papiers dans lesquels elle avait enveloppé le tabac destiné aux aliénés. Ce simple contact avait suffi pour faire naître une épidémie, qui se limita à la section des agités, sans doute parce que les autres sections ne reçurent pas de tabac et, d'autre part, parce que les sections sont absolument divisées, au point de vue des services et du personnel.
Messieurs, les épidémies de choléra ont causé parfois, en France, une mortalité qui dépasse 100 000 individus; ces chiffres sont considérables, maisn’approchent pas du nombre des décès causés par d'autres maladies dont je vais vous parler dans un instant. Cependant, le trouble qu’elles apportent dans les transactions commerciales est énorme ; dans certaines villes, le commerce est ruiné pour un temps parfois très prolongé.
Lors de l'épidémie de 1884, le port de Marseille fut mis en quarantaine. La Chambre de commerce de cette ville se plaignit du tort considérable que la cessation de tout commerce causait à la ville et surtout aux ouvriers du port, population qui vit au jour le jour. Une enquête fut faite par le Préfet, qui se trouvait être un ancien interne des hôpitaux. Messieurs, pendant la durée de la quarantaine, les affaires de la ville de Marseille subirent une moins-value de 80 000 000.