‹ l` exercice de la medecineChapitre 98 sur 188 · MORPHINE · texte numérisé non relu

MORPHINE

Il y a quelques années, je fus commis dans l'affaire suivante :

Un médecin fut appelé la nuit auprès d’un malade qu’on lui dit être depuis longtemps atteint d'asthme. A son arrivée, il trouva le malade en pleine crise. Il pratiqua une injection de morphine, puis au bout de quelque temps, comme l'intensité de la crise ne diminuait pas, il en fit une seconde, aussitôt le malade tomba dans le coma. Le lendemain matin, le médecin ordinaire de la famille fut appelé ; trouvant le malade dans un état comateux, il s’informa de ce qui s'était passé. A-t-il critiqué devant la famille la médication suivie par son confrère? Je l'ignore, toujours est-il qu'une plainte fut déposée au parquet.

A l’autopsie, je trouvai le cœur volumineux et surchargé de graisse ; il pesait 470 grammes. La valvule mitrale présentait un léger épaississement. La paroi du ventricule gauche était très hypertrophiée. L’aorte était dilatée dans toute son étendue; elle présentait les signes d’une aortite ancienne, sur laquelle était venue se greffer une aortite de date récente, qui s’étendait jusqu’à l’orifice des artères rénales.

Les reins étaient profondément altérés. La substance corticale avait presque complètement disparu et la base des pyramides de Malpighi n'était pas à plus de 1 millimètre de la capsule.

Les conclusions de mon rapport furent que la mort était due à une aortile, compliquée d'insuffisance rénale.

La responsabilité du médecin était-elle engagée ? A son arrivée auprès du malade, il avait reconnu une affection du cœur; il faut remarquer que les conditions dans lesquelles ce médecin se trouvait, alors que les poumons étaient remplis de ràles, ne lui permettaient guère de faire un diagnostic précis. Son traitement avait élé classique. Depuis que le D' Huchard à préconisé les injections de morphine dans des cas d'asthme, cette méthode thérapeutique est entrée dans la pratique médicale, au point

qu'on aurait pu faire grief au médecin de ne l'avoir pas employée.

Reste la question des reins. Ils n'étaient pas perméables, cela est hors de doute, mais on ne pouvait reprocher au médecin de n'avoir pas pratiqué l'analyse des urines, il n'avait pas l'outillage nécessaire. Le médecin ordinaire de la famille, qui, lui, devait avoir fait auparavant cette analyse, pouvait savoir si les urines contenaient de l’albumine. Il aurait pu, connaissant son malade, voir là une contreindication à l'emploi de la morphine, mais il n’en était pas de même du médecin appelé en toute hâte, au milieu de la nuit.

L'affaire n'eut pas de suile.

Une autre affaire pour laquelle je fus commis, se présenta d'une facon assez désagréable, parce que l'accusation s’appuyait sur des certificats médicaux.

Une dame avait un fils unique, qui fut atteint de méningite. Pour calmer les cris épouvantables qui éclatent au cours de cette terrible maladie, cris qui indiquent l’intensité des souffrances du malade et sont un redoublement de douleur pour l'entourage, le médecin pratiqua une injection de morphine. L'enfant tomba presque aussitôt dans le coma et mourut. Un médecin, avant l’autopsie, conclut, dans un certificat, à une intoxication par la morphine, sans s'informer de la dose qui avait été injectée, et surtout sans paraître se souvenir qu’à la période d’agitation de la méningite, succède brusquement une période comateuse.

A l'autopsie, à laquelle assistait le médecin qui avait fourni le certificat, nous avons trouvé des granulations tuberculeuses très nettes à la surface des méninges, et dans les poumons. La mort était bien due à une méningite. Nous nous sommes alors inquiété de savoir quelle était la dose injectée. Le médecin traitant avait fait préparer nne solution de morphine contenant un centigramme de chlorhydrate de morphine pour 5 grammes d’eau; il avait fait

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une piqûre avec une seringue remplie de cette solution.

La quantité de solution active injectée avait donc été de 2 milligrammes.

Le médecin traitant n'avait commis aucune faute. Du reste, la pratique des injections de morphine, au cours de la première période de la méningite, est absolument usuelle.

MORPHINOMANIE. — Il vous sembie peut-être étonnant que le médecin ou le pharmacien puissent voir leur responsabilité engagée dans les cas de morphinomanie ; cependant, il nous est arrivé d'être commis pour des affaires de cette nature, où les médecins et les pharmaciens ont été fort compromis.

En 1895, j'ai adressé au Garde des sceaux un rapport, rédigé au nom d’une (Commission dont faisaient partie MM. Motet, Ballet, Descoust et Vibert. Cette Commission avait pour but de rechercher les moyens de combattre la morphinomanie, qui tend à envahir toutes les ciasses de la société. Notre rapport n'a pas encore reçu de sanction, mais si les pouvoirs publics hésitent actuellement, quelque Jour un scandale éclatera et les forcera à intervenir.

Messieurs, on ne devient pas morphinomane subitement; on entre dans Ja morphinomanie progressivement, pas à pas, en plusieurs mois ou en plusieurs années.

Les premières victimes de cette funeste habitude furent des médecins, des pharmaciens, des sœurs, des infirmières, c’est-à-dire les personnes qui pouvaient se procurer facilement des solutions de morphine, ou qui en avaient à leur disposition pour soigner les malades.

Voyons quelle est la marche de cette manie. Au début, le morphinomane ne se fait qu'une ou deux piqüres par vingtquatre heures ; ces piqûres lui procurent un état somnolent, accompagné de rêves agréables, qui le poussent à continuer cette pratique; bientôt on voit survenir une apathie particulière, une diminution de la volonté, dont s’aperçoivent les personnes qui entourent le malade. C’est la pre-

mière période, en quelque sorte, la lune de miel de la morphinomanie.

Lorsque la morphine a été prise pendant un certain temps, elle devient pour l'organisme un besoin impérieux, plus insupportable que la soif ou la faim; elle est indispensable au fonctionnement régulier des divers organes, de sorte que l'on a pu dire, sans exagération, qu'en recherchant son excitant habituel, le morphinomane obéit à l'instinct de la conservation; la suppression brusque entraîne des troubles graves de la santé, et des souffrances telles, que l'homme le plus énergique est incapable de les supporter.

Il survient dans celte seconde période : de l’inappétence, de l'insomnie, une disposition particulière au sommeil, de l'impuissance; les dents se carient et tombent. À ce moment,

* les doses de morphine que le malade s'injecte sont très variables; le plus souvent, au début, le morphinomane ne prend que 5 ou 6 centigrammes par Jour, mais à mesure que l'habitude se dessine, il diminue peu à peu l’espace de (emps qui sépare deux piqüres successives et augmente le titre de la solution, de sorte que, insensiblement, il en vient à prendre, par voie hypodermique, 50 centigrammes, 1 gramme, parfois 10, 12 et même 20 grammes de morphine en vingt-quatre heures.

Dans ces couditions, il arrive rapidement à la troisième période. Le morphinomane ne vit pius que par la morphine et pour la morphine. Il laisse l'aiguille en place, pour ne plus avoir besoin de multiplier les piqûres; sur certains morphinomanes, on a pu relever la trace de 20 ou 25 000 piqüres. Il s’en injecte plusieurs seringues successivement; il ne prend aucun soin de désinfection, aussi surviennent des abcès mulliples, enfin il meurt dans le marasme.

Cependant, lorsqu'il a atteint ce degré, la morphine ne lui suffit plus, il y ajoute l’usage de la cocaïne, qui donne naissance à des hallucinations, à des crises terribles de

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délire analogue au delirium tremens, qui oblige rapidement la famille de l'individu ainsi intoxiqué à réclamer son internement dans un asile d'aliénés ou dans une maison de santé.

Comme je vous l’ai ditil n’y a qu'un instant, cette terrible pratique des injections hypodermiques de morphine débuta chez ceux qui pouvaient se procurer facilement ce médicament dangereux. Aujourd’hui, elle s'étend à toutes les classes de Ja société, et il est temps de s’efforcer d'y apporter remède.

La plupart des morphinomanes ont appris à user de la morphine et en ont contracté l'habitude à la suite d’une prescription médicale, destinée à soulager une affection douloureuse, telle qu'une névralgie. Certains médecins la prescrivent avec une trop grande facilité.

Vous vous demandez, sans doute, en quoi la responsabilité du médecin peut être engagée, attendu qu'il ne peut être rendu responsable des abus que le malade peut faire d’un médicament. Le médecin peut cependant, dans certains cas, être considéré comme responsable des troubles que sa médication a occasionnés, parce qu'il a fourni à son malade la possibilité de se procurer une dose de substance toxique par trop considérable. Le moyen d'empêcher cet abus est assez simple, au moins dans la majorité des cas. Quand le médecin prescrit une solution de morphine, il doit n’en ordonner qu’une faible quantité et il doit terminer son ordonnance par la mention: Ve doit pas étre renouvelée.

Est-ce à dire qu'il doit toujours en être ainsi? Assurément non. Vous savez combien sont terribles les douleurs ressenties par les malheureux atteints de certaines maladies incurables, tel le cancer de l’estomac ou de l'utérus ; vous savez que cette épouvantable agonie, qui dure des semaines et des mois, doit se terminer fatalement par la mort; dans ce cas, qu'importe que votre malade devienne morphinomane, pour le peu de temps qui lui reste à vivre; je

pense au contraire que vous êtes autorisés à laisser près de lui la solution de morphine, dans laquelle il pourra puiser un adoucissement à ses maux et qui, en même temps,apportera une atténuation à la douleur des parents et des amis qui l'entourent.

Le cas de maladie incurable mis à part, voyons ce qu'un malade pourra faire avec l'ordonnance de morphine formulée par le médecin. Il se rend chez le pharmacien, fait préparer la solution, se fait quelques piqûres, qui non seulement alténuent sa douleur, mais encore lui procurent des sensations agréables. La provision étant épuisée, il retourne chez le pharmacien, qui lui en fournit une nouvelle quantité. L’habitude est prise. Au bout de peu de temps, la dose marquée sur l'ordonnance ne suffit plus que pour une journée, parfois pour un temps plus court encore; pour ne pas perdre son client, le pharmacien augmente la dose de substance active et délivre cette solution sans ordonnance.

Mais le produit coûte cher; le morphinomane apprend bientôt qu'il peut se procurer la morphine à meilleur compte, chez un marchand de produits chimiques, qui lui vend les pains de chlorhydrate de morphine que vous connaissez, avec lesquels il fait lui-même sa solution.Si le marchand de produits chimiques lui refase ce produit, il connaîtra bientôt un commissionnaire d’une maison étrangère, qui lui apportera, à domicile, autant de morphine qu'il en désirera. Au cours d’une expertise, nous avons trouvé, chez une dame, des boîtes ayant contenu 75 grammes de morphine achetées ainsi à une maison de Hollande.

En résumé, Messieurs, n'oubliez jamais, quand vous prescrirez une solulion de morphine, de bien mettre sur votre ordonnance la mention : Ve pas renouveler, car vous devez avoir toujours présent à l'esprit tous les inconvénients qui peuvent résulter d’un usage trop prolongé de cette médication. Souvenez-vous que le morphinomane est excessivement difficile à guérir de sa funeste habitude, que s’il vient

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