ACTE I, SCÈNE VU
Ramper à la fortune, et, par un jeu de roue,
Du sommet presqu’atteint retomber dans la boue , Quand des plus bas degrés où dormaient nos rivaux, La roue, à son retour, les élève aux plus hauts!.. Oui, la chute est honteuse et la plaie éternelle!
Dieu console et guérit d’une perte cruelle.
L’amour peut remplacer l’amour trahi, perdu,
Les honneurs succéder à notre honneur vendu;
Mais à l’ambition quel autre mal succède ?
A cette passion toute passion cède ;
Quand elle entre en nos cœurs, jalouse et sans pitié. Elle exile de nous l’amour et l’amitié ;
Triomphante, elle aspire au delà de la vie;
Morte à toute espérance, elle devient l’envie!
C’est une fièvre, un mal dont on se voit mourir,
Et qu’avec tous ses feux on semble encor chérir.
STROZZI
Et nul ne sait ici...
Vous ôtes...
KICÜI.0.
Qui je suis? On l’ignore!
STKOZZI.
NICOLO
Précepteur.
STROZZI, souriant.
Pour gouverner encore.
NICOLO
Dès le matin, je chasse, et puis, à mon retour,
A l’heure du repas, je vais seul, sans détour,
Sans façons, installer dans une hôtellerie.
Autour d’un bois rougi, ma noble seigneurie.
Meuniers et chaufourniers partagent mon repas.
Et je partage, moi, leurs bachiques ébats.
Mais cela me remet, lorsqu’aussi je dévie !
Je retrouve avec eux les reflets de ma vie...
Les passions sont là dans leur pure laideur...
Ces armes de nos cours, la ruse, l’impudeur, fl Le dévouement sordide et la trahison lâche.
On les retrouve là, se croisant sans relâche !,
Différente est la proie, égal est le combat...
Ailleurs, c’est pour un trône, ici pour un grabat!
Mais ici, comme ailleurs, d’abord on parlemente...
On se voit, on discute, i>n expose, on commente;
Tout fait est obscurci, chaque mot contesté;
Et comme éclate en moi certaine autorité.
C’est moi qu’ils font leur juge, et sans qu’on me revise. Je condamne, j’absous, j’accorde, je divise.
Leur taverne, à mes yeux, se transforme en palais;
J’y vois les mêmes mœurs et les mêmes valets;
J’y règne, j’y gouverne, on m’y craint, on m’y loue,
Et tout palais est beau, même construit de boue !
Le soir venu, je rentre, et règne enfin sur moi !
Au seuil de mon réduit, temple ou brille la loi De ces rois éternels qu’on nomme Homère et Dante , L’homme de l’art renaît, plein d’une flamme ardente! Ces dieux de la pensée illuminent mes sens... '
Ma raison se réveille à leurs nobles accens...
Et mon esprit, puisant à des sources si pures. Dépouille ses haillons, mon âme ses souillures.
STROZZI
Et dites maintenant, quel est votre dessein ?
Du peuple et de l’Etat qu’espérez-vous enfin?
NICOLO
Ce bourg, vous le voyez, est tout près de Florence;
Un lien m’y rattaché encore à l’existence !
Poursuivi, j’y suis libre ; inconnu, j’y jouis De l’air et du soleil, du ciel de mon pays !
J’y suis les mouvemenls du souffle populaire.
Et si jamais Florence, en un jour de colère,
Ou, cherchant du nouveau, voulait une autre loi.
Je cours, j’entre, je parle, et Florence est à moi !
STnozzi, lut tendant la main.
Votre main ! et signons un traité d’alliance.
Le malheur nous unit, unissons la vengeance.
Vous pensez... moi, j’agis... qui peut nous résister? Cette heure de colère, on pourrait la hâter...
La noblesse est puissante !...
NICOLO
Ah ! laissons la noblesse !
Appuyez sur la force, et non sur la faiblesse.
STROZZI
Quelle force?
NICOLO
Le peuple?...
STROZZI
♦ Y songez-vous?
NICOLO
• Oui.
STROZZI
Quoi?
Un Slrozzi populaire !
NICOLO
Il le faut.
STROZZI
Et pourquoi?
NICOLO, avec mystère.
Comte, dans un instant, montrez-vous dans Florence.