RÉCEPTIONS
E qui a souvent déroute en moi la ((^5^)7 marche pessimiste des raisonnements r^ dont les observations sur l'homme sont d'ordinaire suivies, c'est la conscience de l'inexplicable plaisir que j'éprouve toujours en invitant quelqu'un, même un indifférent, à quelque chose: par exemple, à déjeuner. Et ce plaisir,
modestement proportionné pour mon compte à la modestie de la chose, m'a paru prendre comme une sorte d'ampleur épique chez beaucoup de maîtres de maison qui procèdent en grand.
On trouve là manifestement la trace d'un sentiment dont Fcnelon a formulé la règle, lorsqu'il a dit : (( On est bien plus heureux de donner que de recevoir. » En de semblables termes, et qui paraissent opposés par une bizarrerie de la langue : on est plus heureux de recevoir que d'être reçu.
Pour peu que l'on cherche des explications à un phénomène, on en découvre infailliblement, qui, vraies ou fausses, sont plus ou moins satisfaisantes. Ainsi l'habitude de recevoir peut se justifier, chez certains, par la nécessité d'une situation officielle ou par un besoin de relations intéressées; chez d'autres, par un appétit d'orgueil, par une soif de renommée.
Mais ce qui devient difficile à définir, tour en restant facile à voir, c'est la forme de joie particulière dans laquelle se moulent l'hote et Thotesse pour la plupart du temps, forme qui participe de la petite ivresse et du gros attendrissement.
Regardez-les à table, tandis que leur attention circule entre la fice du convive et le plat sur lequel celui-ci est bénignement penché, ou au plus fort de leur bal, alors qu'Us multiplient partout leur présence. Eh bien ! leurs traits expriment la possession d'un état spécial, d'un état plus aigu que celui des gens alentour qui s'amusent simplement, qui ne sont que reçus. Cet état est l'état de recevoir, le bonheur de recevoir; bien décomposable d'avec ce que la chaleur, l'assourdissement et la gaieté normale peuvent prêter d'aspects au masque humain.
Au surplus, lorsqu'on suppute la somme d'efforts, de déboires, de soucis et de frais que tant de maîtres de maison doivent s'imposer pour
organiser un dincr, une soirée de théâtre, de danse ou de musique, on se convainc qu'une quantité d'entre eux dédaigneraient de faire ainsi leur cour au monde, s'ils n'étaient pas émoustillés par le souvenir et l'espoir d'un triomphe exceptionnel de volupté.
Quels que soient les penchants (intrigue, vanité ou bonté) qui lui servent de bases, le bonheur de recevoir a sa pure essence.
Peut-être pourrait-on la comparer à celle dont s'anime, devant son œuvre, l'artiste créateur? Et c'est, en effet, une œuvre éblouissante, étourdissante, flatteuse, que réunir, à une heure donnée, comme par magie, tant de splendeurs distantes et l'éclat des parures à l'éclat des orchestres, faire onduler tant de toilettes radieuses et s'épanouir la nudité de tant de blanches épaules, sous l'unanime sourire de tant de lèvres. Mais cette créa-
tion a ceci d'incomparable, que ses auteurs la verront s'anéantir, sans un regret; et que, une fois les bougies éteintes avec le dernier roulement du dernier équipage, on leur verrait prendre graduellement un air encore plus heureux qu'auparavant, plus béatement heureux.
Peut-être aussi pourrait-on signaler, parmi les causes du bonheur de recevoir, une sorte de rayonnement présumé chez autrui du soi, de ce soi dont chacun fait son centre de l'univers. On aurait, par suite, la délicieuse et rare sensation d'envoyer du soi, un peu de soi, dans cet entourage artificiel de monde qui valse ou séjourne, parle ou boit, autour de soi, grâce à soi; d'en déposer dans le cœur des couples qui bostonnent, dans festomac des personnes au bufiet. Et lorsque l'œil du maître de la maison s'égare, en passant, jusque dans l'antichambre, il devrait lui sembler que, sous les épaisses peHsses, sous les sorties de bal dont s'enveloppent les partants et
les partantes, quelque chose de soi, précieusement emporté, va voyager bien à l'aise, bien au chaud.
Si ceux qui, tout à l'heure, vont recevoir, au lieu d'attendre patiemment dans une attitude soignée et prête, devant leur foyer encore désert, pouvaient être transportés par quelque enchantement vers la chambre de toilette oii achève de s'habiller une de leurs futures convives ou un de leurs futurs hôtes, ceux-là se feraient à coup sûr une idée moins fantaisiste de la place réservée à leur soi, chez celui ou celle à qui ils préparent accueil.
Il leur suffirait de considérer avec quel soin l'épingle d'un diamant est vingt fois plantée, déplantée, replantée dans une haute chevelure, ou bien un grain de beauté est poudré sur un plastron de chemise, et à combien de reprises
immédiates un même visage peut se contempler, s'interroger par d'aimables grimaces, et faire s'entre-haiser les yeux de la glace avec ceux de la réalité.
Probablement que, tombés de leurs illusions, ces nouveaux Diables Boiteux, en regagnant d'un pied clopinant leurs fauteuils d'attente, seraient fondés à garder quelque rancœur. Mais la vengeance pour eux ne tarderait pas plus tard qu'après l'arrivée des invités. Là, l'égoïsme de toutes les individualités se tient en échec; et chaque visage n'a plus d'autre miroir que le visage adverse.
Et, d'ailleurs, les maitres de maison ne s'abandonnent pas à de vaines et tâcheuses susceptibilités. Et pendant qu'ils reçoivent, nous l'avons déjà reconnu, ils appartiennent visiblement à des dispositions d'âme tout à fait sublimes. Us sont
tolérants, obligeants, affables; d'une obligeance, d'une tolérance, d'une affabilité tellement fortes qu'elles ne peuvent être que transitoires, et dont on peut recueillir la preuve, si l'on casse une potiche ou si l'on tache une tenture.
C'est, en leur for intérieur, comme une Visitation des anges de l'hospitalité, dont ils sont transfigurés.
Aussi cette impression m'a-t-elle souvent conduit à imaginer des rites plus scrupuleux que ceux dont l'usage veut honorer les êtres en cet état de grâce momentané.
Suis-je guidé par la manie d'attribuer une espèce de physionomie religieuse aux réceptions du monde? C'est possible. En tout cas, j'ai toujours senti une petite diminution de prestige d'une part, et une petite déception, de l'autre, lorsque celui qui entre dans un salon n'en aperçoit pas tout d'abord les maîtres, et qu'il les lui fîiit chercher çà ou là, confondus dans la foule,
parfois dans une pièce autre et lointaine, souvent dans des coins où ils sont médiocrement assis et cachés par dos invités dont le buste est plus haut que le leur.
D'abord, je les trouve ainsi mêlés à trop de sujets dont les réunions mondaines sont quelquefois le théâtre mimé ou parlé à demi-voix. Par un amour de l'art, il me plairait de les savoir inconscients, dans le caractère hiératique dont je les revêts, d'une quantité de petites affaires auxquelles beaucoup de gens indélicats font servir les canapés de leurs hôtes. Et ces derniers, je les voudrais toujours hors de situation d'entendre le flirt ou le mot méchant, dirigés contre quelqu'un auquel ils garantissent l'immunité de leur toit.
Et puis, ceux qui reçoivent, ou plutôt celle qui reçoit (puisque bien des invitations sont adressées maintenant au seul nom des femmes) ne me semble pas, en cet instant, l'égale des assistants. Outre ce qu'elle incarne à mon gré, il est
inconrestable que, dans la balance où se pèseraic le rôle de tous, elle devrait être d'un côté, alors que le reste s'empilerait sur l'autre plateau.
Ne pas taire de distinction dans les apparences, sous prétexte de cordialité, me paraît une inconséquence. Car aller dans le monde, c'est aller à la parade, et non au jeu des bons enfants.
Voilà pourquoi je rêve, de temv^s à autre, à des façons qui ne seraient peut-être qu'un renouvellement de mœurs exotiques ou anciennes, où l'hôtesse, installée comme sur un trône, dominerait toutes les têtes, de sa tête blonde ou brune, rousse ou blanche. Cette attitude aurait, du moins, l'avantage de la désigner aux hommages des arrivants qui ne la connaîtraient pas.
Les musiques, les chants, la joie des rires, le charme des spectacles, la solennité des danses monteraient naturellement vers elle qui. supé-
NOTES SUR LA SOCIÉTÉ l^f
rieurc. en déesse d'un soir, sourirait sans parler, sans écouter personne, au-dessus et loin de tout ce qui risque de profaner son temple.
Ce spectacle n'aurait rien de ridicule pour le peuple de dévots qui se rend ponctuellement dans le monde, comme à la cérémonie d'un culte, avec une soumission pieuse, malgré les fatigues ou les malaises, par devoir quand ce n'est point par plaisir. Du reste, les fêtes se célébrant tantôt chez les uns, tantôt chez les autres, chacun aurait sa part de divinité.
Ne serait-ce pas comme une heureuse restau* ration des Pénates, des Grands Pénates dont la puissance cachée favorisait h prospérité des villes et des sociétés? Et les mains qui, le lendemain, compulseraient la note des limonades, des lumières et des fleurs, conserveraient encore au bout des doigts la douceur consolatrice d'avoir semé des bénédictions.
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