FLIRT
Ce serait une peine inutile que s'évertuer à définir le mot JJirr dont chacun connaît si bien la chose, pour l'avoir pratiquée ou observée. Je me bornerai seulement à regretter que le génie de notre langue ait eu besoin de s'annexer une locution anglaise pour exprimer un usage aussi français que l'est cette mise en jeu des coquetteries féminines vis-à-vis des courtisaneries masculines; ou plutôt pour exprimer un usage aussi universellement humain, que chaque peuple devrait caractériser par un terme national et ren= dant bien l'image de ce que le phénomène a de particulier sous sa propre latitude.
Le Hirt est comme une tleur ou un fruit idéal,
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comme un oiseau merveilleux, qui ne peut venir ailleurs que dans la tiède atmosphère des réunions élégantes.
Il commence de naitre à table, dès que s'est apaisée la petite et décente férocité d'appétit, à laquelle obéissent d'abord les convives voisins et de sexes intervertis; puis il continue de croître, au cours de la soirée, sous les soleils des salons. Dans les coins retirés et propices, au fond des somptueuses retraites ménagées par l'ameublement, on voit le Hirt s'épanouir, prendre une consistance en ses formes variées ; on entend le discret murmure de son chant, tandis qu'il esc perché sur le iiaut dossier d'un fauteuil gothique contre lequel s'appuie une tête blonde, ou qu'il se blottit sous les palmes immobiles et vertes d'un jardin d'hiver.
Or, c'est une cause constante de stupeur pour moi, dans une société oîi l'amour iiors mariage est officiellement réprouvé par toutes les lois et
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toutes les mœurs, que la liberté publique dont jouit le flirt, qui est, selon les cas, l'itinéraire, le prélude, le prétexte, l'aveu intime, le témoignage manifeste de cet amour hors mariage.
Car on est soudain conduit à discerner le compromis de souhaits non chastes et d'impudiques abandons qui s'agite sous les apparences réservées du flirt, dès qu'on réfléchit à la puissance supérieure par laquelle les hommes sont poussés vers la compagnie des Femmes.
Je n'ai pas l'intention de faire ici de la philosophie transcendantale, d'autant que j'y serais inapte; mais il me semble démontré que la loi de perpétuité de notre espèce est le motif souverain, derrière tous les errements qui nous le cachent.
Les hommages empressés, les galanteries prolongées, les flirts, en un mot, ne sont que des moyens inconscients, des trompe-l'œil tellement
compliqués par la civilisarion, tellement: perfectionnés, que ceux qui les emploient arrivent euxmêmes à en être abusés.
Quand on admet cette explication, on est éclairé sur l'envie aiguë qui porte les hommes dans le monde à converser de préférence avec les femmes, et sur l'alacrité exceptionnelle qui enveloppe ces tête-à-tête très comme il faut.
Je ne me dissimule pas que je brave un ridicule en exposant des vérités où certains penseront reconnaître la marque du véritable La Palisse. Mais à qui la faute si j'ai l'occasion de constater que, dans les milieux où les seuls noms du concubinage et de l'adultère provoquent les hauts cris, le flirt, en revanche, est accueilli comme le plus gentil des passe-temps? et qu'on lui permet toutes les indépendances, toutes les ostentations, c'est-à-dire le scandale dans l'hypothèse oîi ion n'aurait pas convenu de ranger le flirt hors des matières à scandale?
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Fréquemment une jeune femme, parfois même une jeune fille, assise à l'écart auprès d'un homme jeune ou même mûr, reçoit un tiers survenant en ces termes :
— Laissez M. Intel tranquille; il a un Hirt avec moi... Laissez-nous, nous flirtons...
Et le tiers s'éloigne, facilement suggestionné.
D'autre part, sans vouloir médire d'une femme, l'opinion se plaît à dire qu'elle est très flirt. Devant elle-même, on ne craint pas d'en faire la remarque, dont elle sourit, nullement fâchée, à peine taquinée. Ou bien encore, c'est un mari qui, paisiblement, avec cette assurance que mes semblables savent puiser dans tout contrat déposé chez un bon notaire, émet cet avis :
— Je ne vous engage pas à déranger ma femme pour le moment... Elle est là-bas, en plein flirt...
Ah çà! mais le flirt est donc de divine essence? A-t-il pour attributs la pureté, la justice, la sagesse, et le don d'être sans suite dans son éternité?
je le nie; et je m'étonne que le monde se comporte comme si c'était là un état définitif, comme si notre imagination n'était pas organisée de façon à concevoir les probables conséquences.
Par exemple, quand, en votre présence, quelqu'un met des gants, dispose des objets dans sa malle, chausse des patins, prépare un reçu, vous sentez aussitôt poindre une idée au delà du fait matériel et immédiat : l'idée que findividu va sortir, voyager, patiner, toucher de l'argent. Jamais votre esprit ne se satisfera de croire que des gens se vissent des barres de fer sous les semelles, sans but, par désœuvrement, pour l'honneur.
Mais qu'il s'agisse de flirt, et alors les témoins
oculaires ou auriculaires se désintéressent de chercher ce qu'on appelle la petite bête.
Ils semblent sulfisamment édifié par la persuasion qu'on flirte pour flirter. Parflûtement!... On fait sa malle pour faire sa malle!...
Ce qui peut, il est vrai, excuser la tolérance du monde et l'entretenir dans une indulgente erreur à l'égard du flirt, ce sont les nombreux cas où les circonstances circonscrivent l'action de ce dernier. Il faut tenir compte, en efTet, des empêchements moraux et des obstacles matériels à ce que l'entreprise aboutisse jusqu'au délit, des répulsions inspirées au lieu de sympathies, des fidélités finalement victorieuses, des attachements au devoir de veuve ou à un époux, ou même à quelque amant.
De plus, le côté masculin de la galerie trouve une source d'optimisme dans cet excès de vanité
égoïste qui, malgré les expériences personnelles, l'empêche de prévoir aucun succès d'autrui. Toutefois l'autre sexe envisage ce genre de questions avec une clairvoyance moins favorable ou une mémoire plus nette.
Quoi qu'il en soit, lorsque l'on surprend, sans le vouloir, quelque peu du dialogue entre un couple de bons Birteurs, ou si Ton en reçoit quelque confidence soit naïve, soit indélicate, il vous faut une loi robuste pour persister à croire que c'est là une taçon de passer du temps p.Tdu, et ne pas y sentir la main de cette force mystérieuse qui aiguillonne sans trêve l'instinct générateur de la race.
Tous les efforts de l'homme en flirt tendent à faire saillir la valeur de ses qualités, à faire deviner courtoisement par sa parole et par ses mines des désirs impudents. Et celle qui l'écoute,
ravie, provocante, se dérobant par le dédale de la conversation, entraîne son compère dans les mille sentiers qui conduisent tous à l'espoir de la possession.
L'un et l'autre auront beau remuer des questions générales ou indifférentes, se conter des accidents de voiture, échanger des railleries contre l'assistance, tout les ramènera au but tacite de leur entretien.
Aucun d'eux ne doute de la préoccupation commune, vive et spéciale, qu'ils ne se sont pourtant point dite, et qui est au fond de leur apparente légèreté, de leur gaieté négligente.
Et dans les attitudes oii la plus honnête flirteuse, la plus noblement parée, la plus respectée, dispose son regard, exhale de petits cris mondains, déploie son éventail, c'est la Femelle qui veut être aimée, ou plus poétiquement, c'est la colombe en fête qui roucoule et fait la roue.
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Alphonse Daudet mec en scène, au cours de ^?{jtnui T^^umesran, un médecin, un vieil inquiéteur, quia « le don fatal du diagnostic, l'horrible seconde vue du symptôme latent, » qui voit le moribond de demain, le squelette futur, dans le passant à peine regardé, dans l'être qui marche, parle et agit encore en pleine force.
Sans me targuer, pour ma part, d'aucune prescience ni même d'aucune sagacité, je ne puis m'empêcher d'éprouver quelque chose d'analogue dans l'espèce de vision malsaine oîi me jette le spectacle d'une paire de flirteurs en plein exercice.
... Us sont là, bien distingués, bien prudes, bien recommandables, cote à cote installés sur un sofa, ou dans deux causeuses vis-à-vis; quelquefois debout près d'une cheminée contre laquelle le monsieur chauffe les basques de son
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habit, tandis que la dame, accoudée en penseuse, se mire à de courts intervalles. Autour d'eux, le monde circule et se démène, parle ou écoute du piano.
De temps en temps, le monsieur fait un effet de manchettes et change son chapeau de main; la dame, un peu maniérée sous les dentelles ou le le satin, joue avec un boa dont l'enlacement échauffe les chairs nues de son col, et reste assez raide pour ne rien altérer de sa dignité ni de sa coiffure. Et ils se donnent du monsieur par-ci et de la madame par-là, gros comme le boa...
Soudain, mon imagination galope, depuis ce qui me paraît le bout d'une cause pour tomber au beau milieu d'un effet. Et je revois le même couple établi plus familièrement, mieux à son aise, dans ce petit logement, que vantait naguère une chanson en vogue des salons. 5, rue du Paon, sur le devant, épatant, où l'on s'attend...
Plus d'une fois, sur ces entrefaites, j'ai été rap-
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pelé à la réalité par une de ces phrases, comme j'en ai cité, que l'on prononçait sans malveillance, à proximité:
— Tiens, tiens, M'"*^X*** a un petit flirt avec M. Z**^
Alors, instantanément, j'ai aperçu l'abîme qui séparait mes divagations de l'opinion normale.
Aussi, dans les instants qui suivent pour moi ces brusques rappels à la vie courante, une rapide lueur traverse ma conscience et fait momentanément distinguer à mon esprit profane, à mon âme mdigne. ce que le flirt doit constituer de beau, d'inoffensif et de désintéressé, pour jouir d'un aussi honorable crédit, de par le monde. J*ai la brève illusion d'être réfractaire à quelque art pur et raffiné, dont je n'ai pas le droit de calomnier les propagateurs.
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Et rimprcssion révélatrice, que me communique ainsi une simple observation émise d'une voix banale, peut se comparer à la façon dont le Napoléon d'Ingres fait tout à coup comprendre le premier Empire, de même que le refrain d'Escamillo révèle, pour une seconde, toutes les passions du toréador: ou que la vapeur d'une pastille d'encens insinue par les narines le rêve fugitif' d'un Orient voluptueux et inconnu.