ENCORE LE FLIRT
Dans la précédente étude (parue, ainsi que toutes celles de la présente série, au supplément littéraire du Figaro) j'avais exposé de mon mieux ce que le flirt me semblait être physiologiquement, psychologiquement. Je m'étais appliqué à
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donner le coup de sonde, aussi profond que j'en suis capable, dans ce que je considérais (peu:étre bien à tort) comme une sorte de mal social.
Quelque superficiel, somme toute, que fût resté mon cflTort, et malgré sa bonne intention, il me valut de longues et nombreuses lettres oîi Tindignation contre cet essai théorique avait le ton sincère. Les protestataires étaient des femmes. Elles garantissaient linnocuité de leur cher Hirt. et revendiquaient l'usage de ce privilège avec une ardeur contre laquelle aucun époux n'aurait utilement su tenter une nuit du Quatre Août conjugale.
Du moins, en ce qui concernait les hommes, je dus me persuader d'avoir plus heureusement résumé leur manière de comprendre le flirt: car j'obtins leur tacite adhésion. Les esprits de mon
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sexe, qui me firent Thonncur de m'adresser quelques mots, n'étaient préoccupés que de me fournir une courtoise leçon d'étymologic. Us prenaient le soin de me rappeler une notice de ÏInrenuédiaire des chercheurs ei des curieux, où il était démontré que flirt est la corruption anglaise du terme français : fleurette, conter fleurette. Je ne veux point douter, une minute, de cette origine. J'ai lu aussi, quelque part, qu'on devrait écrire : « compter florettes » parce que ce dernier substantif est le nom d'une de nos anciennes monnaies, et que rien ne vaut comme de débuter par payer pour être aimé des belles filles. J'accepte encore cette explication de linguistique. Selon l'exemple cité par Voltaire, je n'hésiterais même pas à reconnaître que l'empereur Ki est évidemment le roi Atoës. puisqu'il sufllt de changer K en A et i en toés. On ne lutte point contre les étymologistes.
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Mais si ma nature masculine m'a mis en siruarion dincerpréter, delà part de mes semblables, les causes du flirt masculin, cette grossière nature m'interdit, parut-il, de pénétrer les arcanes du flirt féminin.
l'ne correspondante parisienne m'écrivit:
— ... \'otre article m'a prouvé que jamais, mais jamais, Thomme ne connaîtrait le premier mot du cœur des femmes...
l ne lectrice anglaise, qui défendait le flirt autant que si ce n'avait pas été un mot absolument français. m"accusa d"être matériel comme un Allemand et sensuel comme un Espagnol; et au cours de cette revue internationale elle ajoutait :
— ... Permettez-moi de vous apprendre qu'en cherchant à dépoétiser le flirt, vous vous déclarez lennemi d'une légion de femmes honnêtes que
ce joli passe-temps console et: amuse, presque aussi innocemment que les amuseraient un petit chien ou une perruche...
— Ne cassez plus nos joujoux ! me recommanda-t-on encore.
Une autre missive formulait cet avertissement :
— ... Que nos maris nous donnent l'occasion de Hirter de temps en temps! sinon, qu'ils prennent garde : leurs femmes n'iront pas par les sentiers fleuris: mais elles se jetteront, tête baissée, dans le fossé...
Tout cela pouvait être très juste. Mais les aimables personnes, qui se donnèrent la peine de vouloir bien éclairer ma conscience, n'avaient oublié qu'un point : c'était d'allumer leur lanterne.
Avec cette sûreté de jugement qui permet aux
tommes de n'ignorer jamais, mais jamais, le dernier mot du cœur des hommes, elles approuvaient, toutes, la façon dont j'avais déterminé le but du Hirt viril; toutefois, en déclarant ne pas tendre vers ce but, elles négligeaient de définir, à leur tour, leur propre mobile.
Assurément, c'était un plaisir que d'entendre vanter la poésie du flirt, sa joliveté, son charme de joujou, et les sentiers fleuris qu'il fait parcourir.
Mais, à la fin du compte, pour un civet il faut un lièvre, pour un poème il faut un sujet, pour un jeu il faut un objet; et l'on ne sème rien que sur un terrain.
Or quel était le lièvre, quel était le sujet, quel était l'objet du flirt féminin ? Quel était le terrain sur lequel s'épanouissaient ses parterres ?
\'oilà ce que mes correspondantes se dispensèrent de porter à ma connaissance; et ce qui peutêtre leur semblait délicat à exprimer.
Avec une lourdeur d'Allemand et une sensualité d'Espagnol, je passerai outre à ce scrupule.
Et d'abord, muni de l'assentiment qui m'a été là-dessus conféré, je ferai remarquer qu'une femme, en engageant un flirt, est parfaitement édifiée sur Tarrière-pensée qui pousse vers elle son galant, même lorsque celui-ci s'entoure des deliors les plus respectueux.
Or, si la femme est convaincue de sa force, si elle est assurée de ne pas tomber au fossé, je la trouve bien plus immorale que dans le cas contraire. Elle n'a pas l'excuse de subir un entraînement des sens ou du cœur, ni colle de l'emprunteur qui sait devoir payer sa dette.
Certes, je me doute du sentiment qui l'anime. Je soupçonne ce qui, à ce moment-là, est le but de son flirt féminin. J'ai, d'ailleurs, été conduit à le supposer par l'ironie que certaines de mes
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correspondaïucs ont tcmoignce envers l'air penaud que prend subitement le flirteur « lorsque la minute de la désillusion succède aux heures d'illusion. »
La Hirteuse honnête cherche sa joie à mettre le flirteur hors de lui, à le faire s'empresser, s'enflammer, s'embraser, à le faire... Je ne saurais dire tout ce qu'elle veut le faire vainement faire. Eh bien! cette honnête flirteuse a l'âme d'une incendiaire. C'est même plus qu'une incendiaire simple : c'est une incendiaire qui a jeté dans un puits la clef' de l'édifice oîi sont enfermées les pompes.
D'autre part, soucieux des réclamations très vives que mon « cynisme » a provoquées, je suis prêt à concéder au flirt des bénéfices de détail, auxquels ne se prêtait pas la fi:^rme synthétique de mon précédent article.
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Ainsi, c'est chose claire que beaucoup de Hirteuses se livrent à leur penchant favori, sans avoir la moindre intention de glisser jusqu'en bas; qu'elles sont tout à fait résolues à éviter la Grande Affiiire, selon la révérencieuse et chaste définition dont s'est servie l'une d'elles. Mais cependant je voudrais faire saisir, par une comparaison, l'espèce de renoncement qui, à mon avis, accompagne l'entrée en flirr.
Celle qui commence à flirter, en tout bien tout honneur, me semble dans le cas de quelqu'un montant, au Havre, sur le paquebot qu'il a choisi. Il sait qu'il va se rendre tout uniment à New- York, et qu'il pourra en revenir de même. Mais si ce n'est pas un risque-tout, un émigrant sans feu ni lieu ni famille, en s'installant à bord, un petit frisson grimpera du sol mouvant jusqu'à son cœur. Il se dira: — «Tout de même! si j'allais faire naufrage!... » Puis le frisson est vite dissipé. Le voyageur réfléchit que les naufrages
sont rares, presque exceptionnels; qu'il ne faut songer qu'à la nouveauté captivante de l'aventure... C'est ainsi pourtant que, durant une seconde, il aura renoncé à la vie.
Je m'imagine que toute femme honnête, en s'embarquant dans un Hirt, a ce frisson, cette sensation de courir un léger risque qui ne la menacerait par sur la terre ferme des bonnes habitudes. A l'instant où elle conçoit ce petit risque, ce tout petit risque, durant une seconde, elle renonce à l'honnêteté.
Et puisque le hasard des incursions vient de nous mener sur la route de l'Amérique, j'en profiterai pour faire observer qu'en ce pays-là, vrai pays de la flirtation, celle-ci est la préface ordinaire du mariage; que les jeunes gens et les jeunes filles lui reconnaissent un but identique, le but de s'épouser, matériellement comme des
Allemands et sensuellement comme des Espagnols. Par suite, le flirt, chez le peuple qui a le mieux créé sa renommée actuelle, aboutit droit à ce qui est la grande affaire, à ce qui — légalement ou non — sera toujours la grande affaire pour les messieurs, dames ou demoiselles de toutes les races humaines.
Évidemment, aux yeux de la plupart des femmes, le flirt n'est qu'un essor élégant, accordé par elles aux grâces de leur coquetterie, dans la limite des convenances.
Elles éprouvent une douceur infinie à recevoir des soins exclusifs ou particuliers, des préférences flatteuses, des égards incessants, des compliments qui pénètrent voluptueusement leurs veines. Et il ne leur paraît pas trop cher d'acheter tout cela par quelques complaisances de parole ou de maintien.
Mais lorsqu'elles ont pris l'habitude de goûter ce miel à pleine bouche, comment se résigneraient-elles à n'en plus trouver sur leur passage? Néanmoins, c'est sans pitié que leur fournisseur attitré, Ihomme de leur choix, l'homme dépoétiseur de tous les rêves féminins, posera enfin la question : être ou ne pas être à lui? Être à lui; et ses attentions bien aimées vont grandir jusqu'en un culte idolâtre. Ne pas être à lui ; et les lèvres gourmandes, désormais sevrées du miel délicieux, vont sécher, s'endolorir et prendre les longues pâleurs.
La crise est là.
Bien des femmes fiircent par pure coquetterie; mais elles s'attachent plus qu'elles ne le prévoyaient à ce qui leur a valu l'occasion d'être coquettes. Et elles arrivent parfois ainsi à faire ce qu'elles voudraient le moins flûrc, pour ne pas perdre ce qu'elles veulent le plus garder.
Et je ne fais pas allusion ici à des malades,
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ainsi qu'une lettre me désignait discrètement certains tempéraments; mais bien aux mieux portantes, à celles mêmes qui pour le gré des libertins seraient trop bien portantes, et qui, sans un désir de leur chair, sans une perversité de leur âme, consentent au sacrifice énorme et nécessaire, rien que pour ne pas infliger d'interruption à leur cher flirt, à leur petite flirtation...