LITTERATEURS
Pendant la plus grande partie du xix^ siècle, du premier Empire à la fin du second Empire, l'exotisme ne connut jamais, parmi les lettrés et les artistes, la faveur grande dont il avait bénéficié au cours du xviii^ siècle. Sans doute, les récits des grands voyageurs étaient bien accueillis du public français, et les écrits des techniciens étaient appréciés dans les milieux spéciaux. Mais, à la fin du second Empire, les travaux du Père Hue sur la Chine demeuraient encore le principal monument à consulter, et c'était, par exemple, en ce qui concerne le Japon, une quasi-pénurie de documents. Quant au tourisme, en dépit des impressions de voyage nombreuses des Stendahl, des Dumas, des Mérimée et de quelques autres, même absence d'ouvrages sérieux, et il esta noter
que le livre de Mme de Staël sur l'Allemagne fut considéré, jusqu'à la veille de 1870, et malgré l'alarmante prophétie de Barbes (1), comme un ouvrage définitif.
Certains ouvrages, d'ordre assurément exotique, conservèrent cependant une popularité appréciable, en raison du public particulier auquel ils s'adressaient : les enfants. Enfants, d'ailleurs de tout âge, et auxquels s'adjoignaient nombre d'hommes d'âge mûr, tous ceux que les préoccupations de la vie quotidienne lasse et absorbe suffisamment pour leur interdire, à l'heure du loisir, les lectures arides et les ouvrages de psychologie compliquée. Ces ouvrages, le prototype en est le Robinson Crusoé de Daniel de Foë (2),
(1) « C'est la vieille devise des Teutons et des Goths que « reprennent Bismarck et les siens : « Marchez au Midi ! » C'est « bien le Barbare qui menace de se précipiter sur nous ! « Pauvre chère France ! Et nous avons été assez bêtes, « depuis M°*^ de Staël, pour vanter les œuvres d'au-delà du « Rhin ! »
Lettres de Barbes à George Sand (8 avril 1867).
(2) La vie et les aventures surprenantes de Robitison Crusoë, ouvrage inspiré, dit-on, à Daniel de Foë par le récit des aventures d'un marin nommé Selkirk, rencontré par l'auteur dans une taverne, parut à Londres en 1719. Traduit en français dès 1720 par Saint- Hyacinthe et van Elfen, il fut, depuis, bien des fois réimprimé.
Daniel de Foë a écrit également La vie et les pirateries
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ouvrage du xvni® siècle, mais qui, pour les jeunes cerveaux, demeure perpétuellement actuel.
Cet ouvrage a été édité dans toutes les langues et sera toujours réédité. Sa portée est d'ailleurs considérable, et, à tout prendre, il constitue peutêtre le meilleur et le plus curieux des traités d'économie politique. Les romans de Walter Scott dont plusieurs se déroulent dans un cadre oriental et les œuvres de Feminore Cooper (1) bénéfi-
du capitaine Singleton (1720), roman dans le genre de Robinson, mais bien inférieur, Le voyage dans la Grande- Bretagne, continué par Richardson et d'autres littérateurs, et le Nouveau voyage autour du monde par une route nouvelle (1725).
(1) Fenimore Cooper, qui avait débuté dans les lettres en 1821, par un roman de mœurs anglaises : Précaution, publia à la fin de la même année l'Espion , récit des luttes de l'indépendance américaine, puis Lionel Lincoln (1824) et Les Puritains d'Amérique (1828). A côté de ces romans historiques, il composa la série bien connue de récits indiens : Les Pionniers (1822), La Prairie (1825), Le dernier des Mohicans (1826), Le lac Ontario, Le tueur de daims ^1842^. Toutes les tribus indiennes, sous les noms les plus bizarres, apparaissent dans ces ouvrages avec leurs mœurs naïves et farouches, disputant leurs foyers à des colons souvent barbares qui les déciment ne pouvant les soumettre. Episodes émouvants, types singuliers, dont certains comme Œil de Faucon ou Bas de cuir sont immortels, descriptions réussies de la nature vierge, tout concourut à donner une renommée aux œuvres de Cooper, qui semble, d'ailleurs, avoir
cièrent de la même fortune. Aux mêmes lecteurs^ point négligeables^ s'adressèrent Mayne-Read^ Gabriel Ferry^ avec son remarquable Coureur des hois et son Costal l'Indien, dont les aventures déterminèrent certes autant de vocations aventureuses que le Robert Robert de Louis Desnoyers^ Gustave Aymard^, avec l'intéressante série de ses récits sud-américains, Zeno Cabrai, le roi des Aucas, Lucien Biart, et plus près de nous encore, les Louis Noir, les Jacolliot, les Boussenard, enfin Jules Verne, dont les romans, dit à bon îroit M. Robert Randau, « trop négligés par une critique sans indulgence eurent une influence indéniable sur l'orientation de la jeune mentalité française !).
Tels furent les auteurs qui, autant et plus que les grands maîtres issus du romantisme, maintinrent en éveil, durant tout le xix® siècle, la cu-
rapporté avec suffisamment de véracité nombre de scènes de la vie indienne dont il avait été témoin. Tout en étant très romanesques, ces récits sont infiniment moins fantaisistes que les élucubrations de Chateaubriand.
F. Cooper a écrit également des romans maritimes : Le Pilote, récit des exploits de Paul Jones, le Corsaire rouge, etc.
Enfin, d'Europe, où il avait quelque temps voyagé, il rapporta le Bravo (1831), œuvre inspirée par Venise, Le Bourreau de Berne et YHeidenmauer (1832), qui se rapporte à l'Allemagne du xvi* siècle.
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riosité des jeunes intelligences et préparèrent l'atmosphère nécessaire à l'éclosion des vocations et des ambitions coloniales.
Après 1870^ le roman, « Taffreux roman » sévit sans discrétion ni retenue. Un flot de littérature fade et truquée envahit le pays. Les Georges Ohnet, les Hector Malot disputent à Octave Feuillet encore en faveur les chiffres des gros tirages. Puis, ce fut Tapothéose du naturalisme avec la popularité énorme des œuvres d'Emile Zola. Enfin, le mouvement symboliste et la littérature nouvelle, la littérature d'aujourd'hui
Les études des Concourt sur l'art japonais, sur Hokusaï et Outamaro, rappelèrent l'engouement du XVIII® siècle pour l'exotisme extrême-oriental. Mais ce ne fut qu'un mouvement superficiel et sans portée. Aujourd'hui, la « camelote » extrême-orientale envahit les grands magasins et les bazars. Ce n'est plus un goût artistique qui en détermine la vogue, mais un simple phénomène commercial : c'est la concurrence jaune qui s'exerce, et les faux Satsuma voisinent chez les marchands avec les Galle de Nancy et les porcelaines de Copenhague, comme les bananes chez les épiciers font bon ménage avec nos fruits occidentaux. Il ne faut plus parler d'exotisme : ces objets sont devenus de circulation courante et les
Français qui les achètent n'y voient que des produits quelconques de l'industrie mondiale.
L'exotisme ne revêt plus aux yeux de l'Occidental le moindre caractère de mystère : les foires grotesques, baptisées Expositions universelles, ont permis au dernier des croquants d'acquérir à bon prix une opinion définitive sur les mœurs, les coutumes et l'esthétique des indigènes des cinq parties du monde. Le mystère de l'Univers, ce mystère profond et angoissant qui troublait les prunelles de Colomb quand, après de longs jours de navigation sur l'Océan inconnu, l'homme de vigie cria : « Terre ! » ce mystère pour le Français, pour l'Européen du xx® siècle, n'est plus qu'une légende des temps anciens. Le monde entier est connu, ou du moins, pour les parties encore inexplorées, l'Européen, selon le mot profond d'un personnage de Willy, « imagine ou se figure » à merveille ce qu'elles peuvent, en réalité, déceler.
Pierre Loti est un des derniers occidentaux qui aient profondément senti et exprimé le mystère des pays lointains. Il pénètre dans une des pagodes souterraines de la Montagne de marbre en Annam (1) : « C'est le cœur même de la montagne, dit-il, une caverne haute et profonde aux
(1) Pierre Loti, Propos d'exil.
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parois de marbre vert. Les bas-fonds sont noyés dans une espèce de pénombre transparente qui ressemble à de l'eau marine, et d'en haut, d'une trouée par où les grands singes nous regardent, tombe un éblouissement de lumière d'une teinte inexplicable : on dirait qu'on entre dans une immense émeraude que traverserait un rayon de la lune. Et les pagodes, les dieux, les monstres qui sont là, dans cette buée souterraine, dans ce mystérieux resplendissement vert d'apothéose ont des couleurs éclatantes de choses surnaturelles... »
De 1880 à 1881, Pierre Loti publie le Mariage de Loti, puis le Roman d'un spalii, un admirable livre. « Loti, juge M. Lanson' 1), est un écrivain sensitif et subjectif à la façon de Chateaubriand. Il en a l'intensité d'impressions pittoresques, la profondeur de mélancolique désillusion ; mais Loti, au reste, est très personnel et tout moderne. Détaché de toute croyance religieuse, il n'essaie pas de colorer en sentiment chrétien son incurable pessimisme de sensuel mélancolique ; il sent l'être en lui, hors de lui, s'écouter incessamment dans les phénomènes et il poursuit la jouissance passagère de la sensation attachée aux apparences ; mais il savoure, dans le moment même où il jouit,
(1) G. Lanson, op. citât.
l'amertume de Tinévitable anéantissement de l'apparence hors de lui^ de la sensation en lui. Sa carrière de marin lui a fourni le moyen de développer^ d'achever son tempérament : elle l'a promené par le monde, à travers toutes les formes de la nature et de la vie ; elle a rendu plus aiguës ses perceptions et ses mélancolies. Sa vocation littéraire est née de l'idée que le livre seul pouvait fixer dans une réalité durable quelques parcelles de ce moi et de ce monde toujours en fuite.
« Dans des œuvres sincères, en un style étrangement vibrant et intense. Loti a dit quelquesunes des impressions qu'il a recueillies en ses campagnes : dans le Spahi, les soleils du Sénégal; dans Mon frère Yi^es, les vastes paysages de pleine mer quand le vaisseau fuit et que « l'étendue miroite sous le soleil éternel », des coins de Bretagne pluvieuse rendus avec une singulière délicatesse ; dans Pêcheurs d'Islande, la Bretagne encore, et la mer boréale, et le Tonkin, et les mers tropicales. Loti est un des grands peintres de notre littérature : il se place à côté de Chateaubriand...
« Nulle psychologie, du reste, dans les bonshommes qui peuplent ses tableaux : quelques états de sensibilité, les siens, aspirations vagues et douloureuses, désirs de l'impossible, regrets de l'écoulé, nostalgies, désespérances, toutes les
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nuances enfin de cette disposition élémentaire qu'on peut appeler Tégoïsme sentimental. »
Il n'y a rien à ajouter, à notre sens, à ce jugement de M. Lanson qui dénote une parfaite compréhension de l'œuvre et du tempérament de l'auteur. Nous ne saurions souscrire cependant au rapprochement, — ces rapprochements arbitraires c'est toute la méthode universitaire, — avec Chateaubriand (1). M. Lanson le constate lui-même :
(1) « Loti, a prétendu M. Victor Giraud, dans une étude intitulée le « Sillage de Chateaubriand » [Revue hebdomadaire, octobre, 1910), serait le plus grand poète descriptif de la littérature française si Chateaubriand n'existait pas.» C'est celui-ci qui lui a appris à voir dans un paysage et à dessiner d'un trait rapide et sûr le caractère à la fois particulier et général qui enveloppe tous les autres, et qu'il suffit d'évoquer pour suggérer tous les autres. C'est de lui qu'il tient en partie sa phrase souple, colorée, musicale surtout, et où de subtiles alliances de mots suffisent à traduire les plus fugitives nuances de la sensation, du sentiment ou du rêve. C'est à lui aussi qu'il a emprunté ce goût de l'exotisme et de l'idylle exotique dont il a été, de notre temps, le maître incomparable. Aziyadé, Rarahu, Fatou- Gaye, M™^ Chrysanthème sont les filles ingénues de la douloureuse Céluta qui aima René l'Européen. Et René luimême a transmis un peu de son âme ardente, nostalgique et désenchantée à l'auteur de Pêcheur d'Islande. Qu'il y eut entre les deux poètes de secrètes affinités et comme une sorte d'harmonie préétablie, c'est ce dont je suis plus con-
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« Loti est tout moderne », et c'est là une des caractéristiques de son admirable talent. Point de vain sentimentalisme dans son œuvre et ses descriptions sont exemptes du « rococo » d'un Bernardin et du « pompiérisme » insupportable de l'auteur d'Atala.
L'œuvre de Loti est un joyau égoïstement ciselé. Il écrit pour soi : aucune préoccupation humanitaire^ aucune tendance sociologique. Il est l'homme qui ose ce titre paradoxal qui constitue, à lui seul, tout un programme : L'Inde sans les Anglais. Et l'exotisme ne constitue pas
vaincu que persomme. Mais il y a aussi autre chose. Ramuntcho est une admirable, une géniale transposition à'Atala, mais suppose la lecture et la niéditation à'Alala, et nous ne parlons pas des nombreuses réminiscences chateaubrianesques qu'on peut relever dans les écrits de l'auteur d'Aziyadi. Il faut savoir que Chateaubriand est l'une des rares lectures qu'avoue volontiers Loti. Plus heureux que « Leconte de Lisle, Baudelaire, Fromentin, Sully-Prudhonune et Bernardin de Saint-Pierre, que j'affirme, m'écrivait-il, n'avoir jamais lus », le poète des Martyrs a réusai à s'imposer à son attention. « Chateaubriand, oui, ajoutaitil, les Natchez ont laissé sur moi une forte impression vers ma dix-hui tienne année ». On aurait pu suppléer à cet aveu ; il n'en est pas moins à retenir. »
Nous citons en toute impartialité cette opinion de M. Victor Giraud qui, documentairement, nous paraît intéressante, mais que nous ne partageons pas.
pour Pierre Loti un prétexte à littérature. Il exprime son moi dans un décor exotique comme il l'eût exprimé dans tout autre cadre. Nulle objectivité, tout ici est interprétation et ne vaut que comme interprétation. Le monde est vraiment la représentation de l'auteur, rien d'autre. Aussi bien, au point de vue de la littérature exotique. Loti n'a-t-il point fait école. Il n'apporte ni une doctrine, ni une méthode, ni un procédé. Il est un splendide isolé,
M. Jean Rodes, étudiant l'Exotisme nouveau (1), a pu s'écrier : « Avec quelles délices, nous abordions des îles inconnues, dans des océans lointains, ou bien nous montions par les étroites ruelles des villes barbaresques vers les blanches casbahs I Oh ! alors, sous le grand ciel d'argent des nuits d'Afrique, le bourdonnement frêle des flûtes arabes, le chant des violons monocordes et la voix fausse des femmes dont les têtes fardées se montraient soudain d'un croisillon ! Et comment exprimer ce que nous éprouvions aussi, lorsque, dans la surprise de l'étrange et du bizarre, dans un mélange vibrant et pourtant assourdi de silence, nous était révélée la torpeur inouïe de l'Extrême-Orient ! Ah ! Loti, Loti, de quelle adorable et énervante musique vous avez bercé nos âmes ! »
(1) La Grande France, juin 1903.
Oui^ sans doute, mais, de ce trouble, le musicien ne doit porter aucune responsabilité, car cette responsabilité, il ne l'a ni poursuivie, ni voulue. Sa chanson, mieux qu'exotique est profondément ésotérique et représente, à ce titre, une des notes les plus curieuses de notre littérature, celle qui, — puisqu'il faut des comparaisons — se rapproche le plus de l'œuvre baudelairienne.
Autre « splendide isolé » que Jules Boissière, auteur de génie, — il faut dire cela sans sourire et avec une profonde croyance, — qui écrivit, en 1896, Fumeurs d'opium, livre unique aux deux sens de l'épithète, propre et figuré (1). « Quel chef-d'œuvre ! s'exclame avec l'enthousiasme du bon poète M. Alfred Droin. L'âme annamite est là tout entière, soit dans le décor de la brousse, des rizières, des plages ou de la forêt, soit parmi les étoffes alourdies de pépites, les chimères de cuivre rouge portant un soleil dans la gueule, les panneaux laqués, et les caractères chinois qui proposent à la méditation les préceptes des sages. Il est presque inconnu en France. Mais, comme
(1) Fumeurs d'opium, édité d'abord chez Flammarion, a été réédité en 1910, chez M. Michaud, par les bons soins de la veuve de Boissière (fille du poète provençal Roumanille), et de Jean Ajalbert qui prit là, avec le groupe des Français d'Asie, une initiative méritoire.
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dit Vigny^ « sur la pierre des morts, croît Tarbre de grandeur », Boissière aura sa revanche ! »
Qu'on lise cette page admirable de Boissière extraite de la Prise de Lang-xi, une des nouvelles qui, avec Comédiens ambulants, Dans la Forêt, et Une Ame, composent l'admirable recueil intitulé Fumeurs d'opium (1).
« ... Les chiens du village jappent et piaillent férocement, et la lune, ivre d'opium sans doute, poursuit sa paisible ascension lente sur les bruits,
(1) M.Victor le Lan, dans un Essai sur la littérature indochinoise paru à Hanoï dans la collection des « cahiers indochinois », rappelle :
« Boissière a vécu ce qu'il a écrit. J'entends dire par là « qu'il a écrit sur place et non de chic, qu'il a écrit dans le « pays. Boissière était sergent d'infanterie de marine. C'était « à l'époque de la conquête. Après les rudes étapes de la jour- « née, le soir, rentré sous la tente ou dans la pagode qui devait « abriter son repos, il écrivait, une à une, ces nouvelles que « nous avons depuis lors retrouvées dans son œuvre. Au cours « d'une colonne et en poursuivant les pirates, il griffonna « ainsi un certain nombre de feuillets, sans même se douter « qu'il avait réuni les éléments d'un livre et d'un beau livre. « Tout intimidé et craignant d'être éconduit, il s'en alla « trouver les directeurs de l'Avenir du Tonkin, leur soumit « ses essais. Quelques jours plus tard, sous le titre Carnet « d'un soldat et la signature de Khon-Mi, gardien de pagode, « paraissaient les premières pages de ce qui s'intitule main- « tenant : Fumeurs d'opium. Poème unique et superbe, qui, « hélas ! n'aura pas de suite ! »
les incendies, les pauvres aventures de notre terre.
« Et, je fume, je fume, je fume. Et maintenant, je vois la vie en rose, une bienveillance universelle monte en moi. Je pense au vieux chef tué, mort heureux sur ce même lit de camp, — au vieux chef, mon semblable, mon frère. Vrai, je voudrais le voir là, à mes côtés, et partager avec lui la sainte drogue, mère du bonheur, qui luit comme de l'ébène limpide dans l'étui en corne de buffle. J'écoute les plaintes du quan-co. Il dit que les Français qui tiennent tant aux mandarins civils ne font guère état des militaires : on les emploie à surveiller des coolies, eux, les colonels et généraux de l'antique armée de Minh Mang et de Tu Duc.
« Et le cœur serré devant le vieux chef qui pleure lugubrement l'irrémédiable défaite, je me prends à souffrir de sa peine. Une mélancolie monte en moi, comme devant toutes les grandes choses qui s'abolissent, surtout quand on devine que les nouveau-venus, fils orgueilleux d'une autre race, n'essaieront pas d'adoucir l'angoisse de l'heure suprême aux derniers partisans de la Cause en train de mourir. Et je me sens, en toute sincérité de cœur, le frère du vieil homme, parce que j'ai beaucoup fumé et que d'un regard attendri, je crois qu'il fume comme moi.
« Je fume encore, encore. Ma vaste bienveil-
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lance s'élargit toujours ; mais, avec elle, voici que monte et grandit l'indifférence et le dégoût d'agir. Un besoin me vient d'absolue inertie, de rester en place, de ne pas parler et de laisser rouler les mondes, sans y toucher, satisfait de les voir et de les comprendre, du haut de mon intelligent et lucide anéantissement. Je ne rêve pas, je ne suis pas ivre ; non, je pense, je vois, j'entends, mieux que de mon uwant. L'oiseau parleur bavarde en annamite et sa voix grêle récite, — mais, qui me l'a dit? — les ironiques et triomphales litanies de l'Opium. Les chauve-souris, les cinq Bonheurs volent ensemble, pour un hommage vers le caractère du Bonheur suprême : et ce caractère, — je le sais, à cette heure, — signifie : opium. Mais cela, c'est trop facile à comprendre, n'est-ce pas?... « —
Tout serait à citer de cet admirable livre, un des plus purs chefs-d'œuvre de la littérature française, qui porte, comme épigraphe, une citation du Corbeau d'Ed. Allan Poe et qui est lourd de beauté secrète, éternelle.
Paul Bonnetain (1), « venu au Tonkin au moment de la conquête, comme correspondant militaire du Figaro, put, au hasard des marches et des contre-marches, de la vie des postes et de la
(1) Victor le Lan, Essai sur la littérature indochinoise.
vie de la brousse^ tenir un carnet de notes dont, plus tard, dans un roman presque toujours exact et toujours vigoureux, mais souvent un peu touffu, il sut faire une série de tableaux attrayants et vrais... »
« Tout le monde a lu L'Opium, dit M. Le Lan. Je viens de le relire et j'y retrouve comme des photographies du vieux Hanoï, au temps que la rue Paul Bert, mal dégagée, se nommait la rue des Incrusteurs. J'y vois passer, circuler et vivre des types que nous avons tous connus, nous, les anciens, et dont beaucoup, trop nombreux, sont allés rejoindre l'écrivain sous cette terre indochinoise à laquelle (comme Boissière) il a laissé sa cendre après avoir donné le meilleur de son âme... »
M. Albert de Pouvourville (alias Mat-Gioi) a publié successivement deux romans, L'Annam sanglant et le Maître des sentences, Cinquième bonheur, recueû de contes des pays jaunes, et les Rimes chinoises, des vers, une soixantaine de sonnets, bien rythmés, aux sonorités harmonieuses, de pensée profonde et rare. En voici un, dédié à Maurice Barrés, et qui est parfait :
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Ly Donc Than
Pacifique chercheur des plus subtils problèmes, Ly Dong Than est assis au seuil de sa maison, Dans les senteurs de l'air, parmi les chrysanthèmes Qu'à son toit le soleil pend en toute saison.
Son esprit ne connaît des négateurs extrêmes Ni l'orgueilleux plaisir, ni le mortel poison. Le livre où Laotseu parle de la Raison Lui tient lieu de vertu, de règle et de système.
Il aime seulement son jardin parfumé (1)
Où le cache aux regards un rideau de platanes. Il connaît le silence. Il sait que les arcanes Veulent la solitude ; et, quand il a fumé,
Fier d'être sans désirs, heureux d'être sans gloire, Sa main à l'ongle long, du geste accoutumé. Prend la tasse de jade ou le pinceau d'ivoire.
Jugeant L'Annam sanglant, M. Alfred Droin
(1) Mat-Gioi a modifié la forme classique du sonnet en ajoutant entre les quatrains et les tercets un vers unique intercalaire.
déclare : « Ce livre a ceci de particulier qu'écrit par un Européen^ il pourrait être signé par un mandarin lettré indigène. C'est l'histoire de la conquête de notre colonie, vue, non du côté français^ mais du côté annamite. Tout au long du récit, on est grisé par des odeurs d'opium et de frangipaniers ; on est ébloui par les couleurs violentes des étendards et des costumes, tandis que résonnent sur les plaines ensanglantées, les tam-tam et les gongs dominant les cris de guerre. Au point de vue de la forme littéraire, rien de plus parfait. Albert de Pouvourville cisèle ses périodes comme José Maria de Heredia ses sonnets. Et, cette comparaison m'est une occasion de citer encore ses Rimes chinoises, recueil de vers d'une mince épaisseur, mais qui renferme toutes les splendeurs asiatiques, comme une opale enferme un vaste incendie de lumière et de couleur... »
Jean Ajalbert, voyageur intrépide, excellent observateur, parfait artiste, rapporta du Laos un livre exquis : Sao-van-di. M. Le Lan (1), faisant allusion à quelques jolies pages écrites sur ce pays par A. Raquez, déclare : « C'est un Laos non moins captivant, non moins poétique, mais autre, auquel Ajalbert nous a initiés, un pays presque nouveau qu'il nous a fait entrevoir ; en
(1) Op. citât.
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somme, c'est une note nouvelle qu'il a donnée dans la littérature indo-chinoise. Sao-van-di (1)
(1) Jean Ajalbert vient de faire paraître chez l'éditeur Michaud, Les chansons de Saoï'andi, adaptation charmante de chansons laotiennes accompagnée de curieuses illustrations.
« Les filles de Luang Prabang
Sont les plus belles de la terre ;
Elles ont les deux seins pareils,
Lisses comme des boules d'or ;
Elles ont les deux cuisses pareilles,
Pures comme des colonnes d'or ;
Elles ont les doigts longs et fins
Comme des tiges d'oignons ;
Leur buste hors de la jupe,
Est droit et fier
Comme une lame tirée du fourreau...
Leurs jambes égales, sous la jupe,
Sont, comme dans sa gaîne,
L'épée à deux lames.
Leur haleine est si suave.
Que, lorsqu'on l'a respirée,
Les fleurs n'ont plus de parfums....
Leurs yeux sont des étoiles, noires,
Bleues ou vertes,
Au-dessus des joues rondes
Comme la lune.
Devrait-on traverser
Cinq mille existences.
Il n'est pas possible de trouver
Des épouses plus belles
Que les filles de Luang Prabang.
« E... é... a... ou... E... é... a... ou... *>
n'est un roman que par l'action très simple qui s'y déroule. C'est surtout un poème idyllique par les chants qui l'emplissent, qui débordent dans le récit. Il y a des scènes charmantes où garçons et filleSj alternant les strophes, chantent comme le chœur du théâtre antique, où les amoureux, échangeant les couplets, dialoguent comme les personnages de Virgile et de Théocrite, Pastorale? Idylle? Bucolique? Aucun de ces mots n'est suffisant pour qualifier une œuvre qui contient tous ces genres et a su les harmoniser de façon à en faire un tout, qui donne une impression reposante et nouvelle... »
M. Jean Ajalbert publia également en 1909, les Destinées de l' Indo-Chine (1), ouvrage d'éco-
(1) « Poétiquement, M. Ajalbert peint les Filles du Mé- « hong, c'est d'abord Pnon Penh des Eaux, la capitale du « Cambodge, Pnom Penh, le grand lac et ses pêches gigan- « tesques : trente mille pêcheurs, cinq mille barques ! Puis « Angkor Tom, ancienne capitale de l'empire Khmer. Après « une admirable description, M. Ajalbert revient à l'histoire « et raconte la navrante aventure du voyage en France, « de Sisovath, ce voyage du pauvre Roi qui demandait sans « cesse à ses cornacs réclamistes : — « Mais, quand donc se « repose-t-on en France ?» — Triste Majesté en proie aux « besoins d'argent qui déclare : « Je ne peux pas être un roi « guerrier, je n'ai plus d'armée ; je ne peux pas être un roi « réformateur ; je n'ai pas l'administration de mon royaume ; « maie je pourrais être un roi bon si on me laissait ma liste
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nomie politique générale, où sont passés en revue tous les grands problèmes delà colonisation indochinoise.
Claude Farrère, comme œuvre de début, publia Fumées d'opium, prose agréable qui contient d'heureuses descriptions. Les Civilisés, qui valurent à son auteur le prix Concourt et quelque notoriété, sont une œuvre moins bien venue. M, Ernest Babut (1) a été sévère pour elle : « Médiocre factum et ignoble roman ;( à gros numéro », dit-il, Les Civilisés ont pour eux une seule excuse : leur extrême puérilité. On les dirait l'œuvre d'un jeune rhétoricien, tout frais échappé des bancs du collège. Les plus grosses fa: ces d'étudiants semblent à M. Farrère l'audace suprême. Les trois principaux héros de son livre, de Fierce, Mévil, Torral, qu'il nous présente comme des modèles de purs civilisés, comme des hommes supérieurs, s'amusent le plus souvent à des jeux de potaches. Lâchés dans les rues, ils décrochent les enseignes, cassent les vitres des réverbères,
« civile... » — Il ne lui reste que ses danseuses et, pour l'ima- « gination française, c'est tout le Cambodge, ces danseuses <f cambodgiennes, ces admirables ballerines, sœurs des figures '• immortalisées aux parois des galeries d'Angkor vat... »
Carl SiGER, Mercure de France. 1®' octobre 1909.
^1) Ernest Babut, Les civilisés. Cahiers indochinois.
font la chasse aux matous, injurient le bourgeois qui dort, rossent le manant. M. Farrère cite gravement ces prouesses de gamin émancipé, qui lui paraissent le comble de Vamoralisme. »
« Les héros du livre, constate de son côté M. Jean Ajalbert, sont bien spéciaux et leur mentalité n'est guère représentative, à mon avis, du Français d'Indo-Chine et de Cochinchine. Ce sont des personnages littéraires surtout qui pourraient être les mêmes partout ailleurs qu'en Cochinchine : des femmes qui se vendent, des maris complaisants, des noceurs et des escrocs. »
Pour Jean Norel, Les cwilisés n'étaient « qu'un roman niais, puéril, prétentieux et d'une écriture pitoyable... une ressucée du défunt Dubut de Laforest, fondue dans une cacade héroïcosentimentale à la Pierre Maël... »
Ce sont là jugements passionnés, mais desquels il résulte bien que l'œuvre de M. Farrère ne fut « exotique » que par aventure : c'est un roman comme il en paraît dix ou douze quotidiennement ni meilleur, ni pire, un roman...
Romans aussi, romans purement fantaisistes, les œuvres de Myriam Harry et, notamment, la plus généralement estimée, Petites épouses. A son sujet, M. Le Lan déclare (1) : « Je me flattais
(1) V. Le Lan, op. citât.
de connaître Saigon et la Gochinchine : j'avoue que j'ai été stupéfait de me les voir révélés sous ce nouveau jour. Je sais bien que l'auteur, une femme^ qui a juste traversé le pays, n'a point écrit pour les Indo-Chinois. Ge n'est pas une excuse. Loti n'a point écrit pour les habitants de Pékin et, pourtant, il n'a pas recherché un succès de librairie en faisant de l'exotisme d'opéracomique... Mme Myriam Harry, pour pimenter ses effets et forcer notre attention, a mis en scène des personnages auxquels je reproche surtout de ne point ressembler à la nature. La Con-gaî saïgonnaise qu'elle nous présente a, dans un corps fluet d'Annamite, l'âme compliquée d'une Parisienne. L'essai de psychologie qui en est fait n'est point heureux... Cette petite poupée, habillée de Cai-ao et de Cai-quan de soies multicolores, devient mère un beau jour. Et cela donne prétexte à des descriptions de cérémonies ultrafantaisistes qui n'ont jamais eu leur place dans les rites tri-millénaires de l'Annam. Il n'est pas jusqu'au nom qu'elle donne à son enfant qui ne soit, en même temps, un barbarisme et une grave erreur. Elle le nomme Zim-zi-zi, Bébé-alouette, ce qui s'ortographierait Chim-di-di, si ce nom était possible et si l'on donnait des noms d'oiseaux aux enfants annamites... Dans un salon meublé à l'orientale;, à l'extrême-orientale, j'y
212 t'EXOTISME
vois servir le thé sur une table dont la colonne et les pieds sont faits en vertèbres de tigre 111 »
Laissons les vertèbres de tigre de Myriam Harry et aussi sa Madame Petit Jardin dont la principale occupation consiste « à épiler son chat ». Ce sont là douces puérilités^ tendres sentimentalités, tout à fait dans la tradition de Bernardin avec un peu plus d'épices et dans l'écriture desquelles l'exotisme n'intervint jamais que comme prétexte.
Paul Claudel, qui vécut longtemps en Chine, est surtout un philosophe, et, mieux encore qu'un philosophe, un admirable poète. Chez lui, pas de description inutile, mais seulement les traits nécessaires pour encadrer une pensée profonde, une intuition. Toute La Connaissance de l'Est, est un superbe poème ; ce sont les pages les plus compréhensives, peut-être, qui existent sur la mystique d'Extrême-Orient :
« De même que la Pagode exprime, par son système de cours et d'édifices, l'étendue et les dimensions de l'espace, la tour en est la hauteur. Juxtaposée au Ciel, elle lui confère une mesure. Les sept étages octogonaux sont une coupe des sept cieux mystiques. L'architecte en a placé les cornes et relevé les bords avec art, chaque étage produit au-dessous de lui son ombre, à chaque angle de chaque toit, il a attaché une sonnette
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€t le globule du battant pend en dehors. Syllabe liée^ elle est de chaque ciel la voix imperceptible et le son inentendu y est suspendu comme une goutte.
« Je n'ai pas autre chose à dire de la pagode. Je ne sais comment on la nomme. »
Et quelle beauté dans ces quelques lignes (1) :
« Je me souviendrai de toi^ Ceylan ! de tes feuillages et de tes fruits^, et de tes gens aux yeux doux qui s'en vont nus par les chemins couleur de chair de mangue, et de ces longues fleurs roses que l'homme qui me traînait mit enfin sur mes genoux, quand, les larmes aux yeux, accablé d'un mal, je roulais sous ton ciel pluvieux, mâchant une feuille de cinnamome ».
Jean Ricquebourg, né à la Réunion comme Parny, Bertin, Leconte de Lisle et Dierx, a consacré à r Indo-Chine dans la Terre du Dragon, recueil de légendes, de contes, de nouvelles et d'impression, de bonne prose, et des vers colorés et harmonieux avec ses Nénuphars, ses Coupes de Porphyre, et ses Héroïsmes.
Alfred Droin est un poète aimé des Indo-Chinois. « Il coule, dit M. Le Lan, dans le moule que nous aurions voulu façonner les idées et les sensations que nous avons eues et éprouvées ici, comme lui,
(1) Paul Claudel, La connaissance de l'Est. Editions du Mercure de France, 1907.
aux mêmes heures^ dans des circonstances pareilles ou analogues ; nous lui sommes reconnaissants de savoir traduire pour nous en phrases heureusement scandées et en rimes sonores, les mots que nous avons balbutiés, les sentiments que nous avons confusément éprouvés dans la splendeur des splendeurs qui nous environnent, qui se renouvellent chaque jour pour nous, que nous goûtons encore obscurément et que nous ne savons plus exprimer. »
Ce sont de beaux vers que ceux du Collier d'émeraude, et que ceux-ci extraits de la Jonque victorieuse :
J'ai vu le Fleuve aussi ! car les hommes, souvent, Fatigués de danser sur un gouffre mouvant, Vers la Terre tournaient leur désir et ma proue ! J'ai vu le fleuve, et j'ai triomphé de son cours, Tandis que sous mes flancs, des flots rouges et lourds. Vertigineusement, roulaient comme une roue !
Au long des quais, j'ai vu les sampans, bord à bord,
Arrondir au soleil leur dos d'alligator !
De l'odeur des cités, je me suis assouvie !
Et toujours mes rameurs me poussaient en avaat,
Vers les plaines qu'emplit un tumulte vivant !
De tous mes avirons, j'ai ramé vers la vie !
Sans m'arrêter, j'ai vu se faire la moisson Des riz qui suspendaient de l'or sur l'horizon :
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J'allais toujoiirs plus loin, vers des splendeurs nouvelles. Mais tant d'élan, parfois, m'enivrait que mes mâts, Dans l'azur tentateur s'ouvrant comme des bras. Paraissaient récolter d'invisibles javelles !
Le Fleuve m'a portée au fond de l'Incomiu, Et, là, sa source vierge a fait, sur mon bois nu, Chanter son clair cristal et couler son mystère ! Or, si l'œil du dragon à ma proue est éteint, Qu'importe ! Ma carène est lourde de butin : J'ai vu la Mer, le Fleuve et le Ciel et la Terre.
Ce sont de beaux vers^, comme sont d'admirable prose les pages où Judith Gautier a célébré les révoltes de Tlnde et les fastes guerriers du Japon féodal (i). Car, cet Extrême-Orient magique a
(1) M""® Judith Gauthier, que les membres de l'Académie Concourt ont appelée à siéger avec eux en remplacement de Jules Renard, a hérité de la haute conscience et de l'imagination paternelles. A l'âge où les jeunes filles ne rêvent que bals et colifichets, elle se cachait dans un coin pour apprendre le sanscrit et le chinois. Elle publia, à dix-neuf ans, son premier ouvrage, le Dragon impérial. Dans son œuvre multiple, s'est perpétuée l'âme des grands romantiques, ce don de vibrer avec ravissement au contact de la nature et d'exprimer l'éblouissement des choses par la magnificence des mots. A-t-elIe visité réellement ces contrées d'Extrême-Orient dont elle s'est attachée à nous décrire l'étrangeté attirante et les émerveillements ? Qu'importe ! Les poètes ont droit de divination et nous continuerons à nous représenter la Chine à travers Le livre de Jade et les Poèmes de la libellule.
suscité en grand nombre des œuvres curieuses dans les temps actuels, œuvres de valeur, œuvres nombreuses qu'il nous est impossible de toutes rappeler sans excéder le cadre de notre étude. Les Croquis Tonkinois de Lassalle (Yann), les Rêi'eries d'un fumeur d'opium de Victor Le Lan^. les Tonkinades du colonel Lubanski (Star), les vers d'Yvan Helcofî, sont tous ouvrages imprégnés d'une note exotique sincère et dont l'apport vibrant et coloré à la littérature nationale n'est pas sans intérêt. Et il faudrait y adjoindre encore telles pages d'Henri Rivière, pleines de poésie, de Jean Hess, de Daguerches, auteur de Consolata qui écrivit à Tien-Tsin, d'Emile Nolly, l'auteur de Hien le Maboul (1), de Vedel dans ses Lumières
(1) Récemment, M. Nolly a publié La barque annamite^ « Tout, dit M. de Pouvourville, dans ce livre, sans acte cents, sans sursaut et sans cimes, est d'un symbolisme « pur, naïf et ardent. Pour avoir saisi, à la fois dans ses « traits les plus vifs et dans ses nuances les plus fugitives, ï l'âme du vieil Annam, il faut avoir vécu tout près du Il peuple le plus simple... Et je suis tenté, pour résumer le « livre d'Emile Nolly, de paraphraser à l'usage de l'Asie, M la dernière strophe du poème qui est presque un cantique, 0 par laquelle Charles Morice termine l'admirable roman de c Gauguin : Remonte, barque symbolique, qui porte l'âme « fière et entêtée du vieil Annam, remonte vers les sources « paisibles et pures des fleuves, et que, au dernier jour de « ton voyage, ta proue touche la rive de sable oîi dorment
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d'Asie^ de Norel, d'Henri Laumonier, de Stéphane Moreau, auteur des très beaux vers, intitulés Visions et Paysages, de Gilbert de Voisins dont le Mercure de France (1) publiait récemment Douze images de Chine^ croquis d'une exquise délicatesse, de Richard Bourdet^ auteur de la Race ennemie, de Léo Byram^ auteur de Mon ami Fou Than^ et de combien d'autres dont l'œuvre mériterait mieux qu'une sèche citation^ une étude consciencieuse et poussée.
La terre africaine^ la terra fera et ingrata tellus de Salluste^ n'inspira pas moins la littérature que la terre asiatique, inspiration plus fruste, plus « sauvage », mais non moins intéressante.
Louis Bertrand, un très grand écrivain, « semble s'être particulièrement consacré, disent MM. Marins et Ary Leblond (2), à écrire les romans de la race latine. Très poète et lumineux peintre de mœurs, il a notamment publié le Sang des races qui est le plus substantiel et le plus utile roman sur l'Algérie : il y montre la beauté du travail
« les ancêtres sévères. Là, seulement, dans leur voisinage, « et dans leur culte, tu retrouveras avec la cause première « de l'âme nationale, l'assurance et la paix lumineuse de la « tradition. »
(1) Mercure de France, l^r mars 1911.
(2) Marius-Ary Leblond, Anthologie coloniale.
des ouvriers de souche européenne qui édifièrent l'Algérie nouvelle... »
Le Sang des races (1899), c'est le roman du « roulage » algérien. Le héros, Rafaël, fils d'un Espagnol de Valence qui est venu s'installer en Algérie et qui y a fait souche, est roulier. Et ce sont ses exploits et ceux de ses compagnons de route qui sont contés dans ce roman sur l'Algérie où, d'ailleurs, il est peu ou point parlé des Arabes. L'auteur, comme dans son Jardin de la mort, montre l'Espagne, l'Italie méridionales dominant, bien plus que la France, dans le Sahel ou dans le Tell algériens.
Louis Bertrand à un style souple et coloré joint une grande force, une grande nervosité d'expression. Qu'on lise ces pages sur les chariots embourbés dans les« gondoles », profondes ornières creusées par les pluies :
« Ils se rangèrent par groupes aux côtés des bêtes. Rythmant leurs commandements, frappant du fouet en cadence, ils essayèrent d'enlevw l'équipage dans une clameur furieuse. Les mulets s'arcboutaient violemment sur leurs jambes, mais le chariot ne bougeait pas. On leur cingla les jarrets et les croupes à pleine peau, de tout l'effort du bras. On s'enivrait du sifflement des mèchesj on s'excitait l'un et l'autre, et, à chaque coupji le vacarme des grelots s'élevait en une
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plainte frissonnante... Il faisait nuit noire. On entendait, tout près, les eaux du lac frissonner sous le vent et les feux des lanternes formaient un petit cercle lugubre dans l'épaisseur de Tombre. Perdus sous les ténèbres, au fond des terres désertes, les hommes sentirent plus que jamais l'horreur prochaine de la nuit... » (1)
Dans L' Invasion où Louis Bertrand a peint l'envahissement de nos terres provençales par les ouvriers transalpins, même puissance descriptive. Le Solférino, le navire qui porte les immigrants, longe le rocher du Pharo, cependant que le soleil meurt derrière l'Estaque. Voici la grande cité, voici Marseille :
« L'ombre s'amassait vers l'est, les gazes violettes qui flottaient dans l'air n'étaient plus qu'une trame ténue, dont les nuances insaisissables s'amortissaient encore. Maintenant, les contours des maisons encrassées de suie marquaient de longs traits noirs les fonds mauves de l'horizon. Toute la ville, comme peinte sur une toile sans profondeur, semblait s'avancer audevant du navire ; et, dans cette absence de lumière, les nuées fuligineuses éparses au-dessus des usines et des ports s'étendaient en amoncellements plus sombres. Les hautes cheminées de
(1) Louis Bertrand, Le sang des races.
brique dégorgeaient des torrents de fumées rousses, jaunes, grises ou crémeuses, dont les colorations chimiques rappelaient celles des soufres, des cristaux et des acides. Une mer de brouillards dorés roulait sur Marseille, emplissait les arrière-plans des lointaines banlieues. Et cet entassement interminable de bâtisses, ce cirque de collines où peinait un demi-million d'hommes dans le fracas des machines, le roulement des chariots et les sifflements des sirènes, — tout cela fumait comme un immense solfatare, sous le grand miroir verdâtre et mélancolique du couchant. »
Dans la Cina, roman des mœurs politiques de l'Algérie contemporaine, les couleurs s'atténuent, mais les belles pages abondent encore. Dans Le Jardin de la Mort, sorte de journal de voyage, Louis Bertrand s'est efforcé de montrer la descendance et les traditions latines de l'Afrique française. « Il a été frappé, avant toutes choses, de la similitude parfaite qui existe entre l'Afrique du Nord et les autres régions méditerranéennes : même flore, même faune, même climat, môme configuration des côtes, mêmes paysages, pour ainsi dire... C'est la France du midi, mais, c'est bien plus encore l'Espagne et l'Italie méridionales qui se retrouvent dans le Sahel et dans le Tell alrvériens ou tunisiens. »
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Ecoutez Louis Bertrand^ chantant un hymne de reconnaissance à la terre africaine. C'est vraiment là cradmirable lyrisme :
« Pays du soleil et de la plus pure lumière ! nourrice des blés et des raisins, terre des marbres et des essences précieuses, mère des statues et des temples qui trônes dans la pompe de tes colonnes et de tes arcs de triomphe, de quels bienfaits ne te suis-je pas redevable depuis le jour où, comme une amante, tu me pris, jeune homme nubile, pour m'initier à tes rudes délices et me découvrir tes beautés inconnues ou dédaignées du passant 1 C'est toi qui façonnas mes sens encore débiles, qui les fis s'épanouir aux feux de ton ciel, vibrer au choc tumultueux de tes couleurs et de tes formes. Tu me donnas l'être une seconde fois. Tu m'enseignas le culte salutaire de la force, de la santé, de l'énergie virile. Tu rattachas ma pensée égarée au solide appui de la tradition en étalant sous mes yeux la majesté de tes ruines, en me jetant parmi des peuples venus de tous les bords de la Méditerranée maternelle et dont la conscience est sœur de la mienne... Ah ! puissent-ils, en se retrouvant sur ton sol, reprendre, avec ferveur, le sentiment invincible de la fraternité qui les unissait jadis ! Puisse cette terre où je suis, redevenir, comme au temps de Rome la Grande, à la fois le symbole et le chemin de
l'alliance entre les nations latines... Mare nostrum ! Qu'elle soit notre mer à tout jamais I Défendons-la contre les Barbares pour refaire l'unité de l'Empire !... »
Même amour profond du sol algérien, même culte pour ce que JM, Ferdinand Duchêne a appelé France nou<.elle, dans un honnête et consciencieux roman, même enthousiasme pour « les couleurs et les formes o dans cet autre beau livre de Louis Bertrand, Pepete le hien-aimé. Et, cet amour du sol algérien traduit avec tant d'art et de conscience par Louis Bertrand, un nouveau venu dans Alger la Blanche, un métropolitain, tout frais issu de l'Ecole normale supérieure, la mémoire bourdonnante encore des belles pages de Barrés ou de Maurras sur la Grèce et la tradition méditerranéenne (1), cet amour conscient et, en quelque sorte, discipliné, il est intéressant de le trouver spontanément et presque férocement exprimé par un Algérien, par Robert Randau.
Ici, ni règles ni contrainte : dans Les Colons, Randau laisse éclater « sa vigoureuse individualité... Son œuvre est touffue, éclatante, substantielle, brutale ... » (2) Il n'étudie pas, spé-
(1) En particulier les pages consacrées par Maurice Barrés au poète Jules Tellier.
(2) Marius-Ary Leblond.
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cialement^ comme Louis Bertrand, les apports divers des races qui peuplent actuellement l'Algérie, il n'analyse pas les différents éléments en fusion dans le creuset. 11 s'attache uniquement au résultat, à la synthèse humaine ainsi créée. Sa volonté, sa conscience d'Algérien, fier du sol, fier de la race natale, lui font devancer la réalité : il considère que la race nouvelle est créée. Maltais? Espagnols? Italiens? Français? Peu lui importe : il ne voit et ne veut voir partout que des Algériens, que les habitants hardis, laborieux d'un sol riche et fertile.
Le pessimisme de Jean Hess, critiquant toutes choses dans sa Vérité sur l'Algérie, ne l'atteint point. L'Algérie existe, existera toujours plus belle, plus prospère. Un jour, nous parlions du Maroc. « Le Maroc, nous dit Randau, si la France le laisse échapper, nous, nous le prendrons I »
Au reste, encore que très attaché à ce dogme de l'Algérie nouvelle, Randau n'est point un écrivain à thèse et son œuvre est vivante, détachée des théories et des systèmes. Puis, l'Algérien qu'il est se souvient à merveille de la culture française et si, au plus profond de sa conscience, il rêve parfois, comme maint autre Algérien, d'une plus grande indépendance politique et économique de ce pays qu'il refuse de considérer comme une simple colonie, du moins, ne renie-t-il jamais
la culture métropolitaine, les idées françaises.
Dans les Explorateurs et dans le Commandant et les Foulhé, ses deux derniers ouvrages, Robert Randau s'est attaché à peindre l'action française en Afrique occidentale, à montrer les contacts multiples et les frottements de l'âme française et de l'âme maure. Ce faisant, Randaii reste fidèle à sa conception, et c'est encore la France nouvelle, la France africaine, autonome, constituant un tout dont il écrit, en larges fresques, l'histoire. Parlant des Explorateurs, « on sent, dit Louis Bertrand, que ce livre a été écrit par un véritable africain. L'auteur en a l'outrance et les nerfs exaspérés. »
Cette outrance chez Randau, on la devine systématique et fille de la volonté qu'il a d'imposer « sa vérité ». Ces nerfs exaspérés lui servent à tracer de merveilleuses peintures de ces pays où le soleil est violent, la lumière crue, où les mœurs sont ardentes comme les âmes. Contant la mort de Andréotti-Coppolani, Randau se hausse au style de l'épopée, et n'est-ce point une épopée grandiose (1) que ces rezzous d'officiers français
(1) « L'heure de la prière fut proclamée sur le parvis d'une « minuscule mosquée ; lentement, les passeurs toucouleurs, « tiares de bleu vif, qui flemmardaient par rues et carre- « fours, les ouvriers des jardins, les passeurs aux cottes
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lancés dans le grand désert avec quelques goumierSj ces officiers, tour à tour guerriers, conquérants, administrateurs et subtils diplomates, et tenant tête, avec quelques dizaines d'hommes, à des hordes d'indigènes armés, bien montés, toujours prêts à l'attaque, et selon le mode arabe, à la fuite trompeuse et point déshonorante? Pour peindre cela, pour peindre aussi l'état d'âme des vieux marabouts subissant la paix française, pour mettre en leur vraie lumière les aventures, les faits d'armes d'un Frèrejean et puis, les longues heures d'attente, d'angoisse ou d'espoir dans la
« déchirées et les marchands de victuailles, se dandinèrent « vers les imans rangés en file, face aux fleuve....
« Des brasiers saignèrent à la tête de la dune, le camp « se rendormait rompu de fatigue ; sur le pourtour des for- « tifications, les noirs avaient capelé à leur cou leurs cha- « pelets d'amulettes et essuyaient d'un linge attentionné, « la culasse mobile de leurs fusils, des toucouleurs récitaient « à voix basse les litanies de la confrérie tidjanienne ; les « Bambaras trapus ronflaient bouche ouverte, la carabine « en travers du ventre, des fétichistes aux dents aiguisées « en pointe se repassaient les sacs à gris-gris emportés par « eux du pays où les tribus mangent les hommes. Cassard « se hasarda hors de l'enceinte vers un avant-poste où s'en- « tassait la horde des Maures alliés ; les guerriers étaient « en tenue de combat, nus, leur poignard en bandoulière et « on les distinguait à peine derrière les tas de sable qu'ils « édifiaient. »
Robert Randau, Les Explorateurs.
nuit saharienne (1) il faut mieux qu'un style pondéré, une littérature édulcorée. A cette peinture, à cette évocation, Robert Randau a apporté toute sa fougue d'africain, toute sa violence de « race nouvelle )>, toute sa frénésie d'individualiste convaincu, et aussi, — et c'est là le côté curieux de son œuvre, — tous les raffinements et l'excessive culture des grandes décadences.
Plus sage, plus pondéré que Robert Randau, M. Raymond Marival nous a donné un excellent
(1) « Des trois œuvres maîtresses de Randau se dégage, « pour qui sait lire, un admirable tableau de notre action « en Afrique orientale, une peinture violente, sincère, ja- « mais truquée, de tous les conflits, de tous les contacts « d'âme engendrés par notre domination. Tous les ressorts « de la propagande islamique apparaissent là, heurcuse- « ment dévoilés au grand jour de l'atmosphère africaine et « le chcick Aziz, à l'heure où le soleil va mourir, quand « l'immense chauve-souris du crépuscule couvre la plaine, « qu'un fil d'or couronne le couchant, que les sables sou- « pirent le recueillement et que s'étire l'heure tendre de la i( prière des nomades, le cheick Aziz évoquant le grandiose « souvenir de la bataille de Poitiers, prononce d'admirables « paroles : « Ah ! dit-il, les destinées des Français sont pa- « rallèles aux nôtres ; Dieu seul sait le chemin des peuples ; « ses voies sont d'implacables mystères : jadis, il nous envoya « vers vous ; aujourd'hui il vous envoie vers nous ; soyons « de même foi et nous serons le monde et le monde sera à « Dieu. Français et Arabes sont gens de mutuelle estime ! »
Carl Sicer, Mercure de France, 1^^ octobre 1910.
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roman sur la Kabylie, le Çoj, qu'inspira la révolte de Margueritte ; et c'est encore l'Algérie et la Tunisie qui inspirent Marius-Ary Leblond^i quand ils écrivent l'Oued, le Secret des Robes, et Charles Géniaux établissant Comment on devient colon et peignant les mœurs des Musulmanes.
Marius-Ary Leblond, qui ne consacrèrent deux ouvrages à l'Algérie qu'à la suite d'une villégiature accidentelle dans ce pays sont, avant tout, les écrivains et les poètes de la Réunion et de Madagascar (1), de Madagascar à laquelle ils
(1) « ... A un jour de l'Itassy, après avoir inlassablement grimpé en lacets des pentes qu'on croit chaque fois la dernière et où vous enlace le vent le plus essoufflant, soudain, on découvre à ses pieds, dans un vertige d'admiration, l'uniforme et magnifique vallée du Kitsamby. Une mer soulevée de collines, figées dans un chaos innombrable, bat lourdement les flancs en précipice du cirque de montagnes. Un ciel de mer, — un ciel sourd de mer antarctique, — en développe la grandeur sépulcrale. Les colorations s'y écaillent par plaques dans un dessein veiné et lépreux. Sous l'orage, la terre de velours rouge absorbe l'humidité et le bitume des nuages, les colorations prennent la dureté glacée du marbre... tant de lignes rampantes se rejoignent et s'entrecroisent mollement et simplement qu'on les dirait mobiles comme des flots. C'est la Mer de Marbre.
« Avec son lit de sable luisant, blanc et noir, et les îlots de végétation aquatique de ses berges, le Kitsamby, au fond de tous ces remous, s'enroule, se déroule et glisse visqueusement comme un grand serpent ocellé de nacre et de limon vert.
consacrèrent une œuvre magistrale^ La grande île de Madagascar, de la Réunion qui leur inspira, plus ou moins directement, le Zézère, la Sarabande, étude de mœurs électorales, les Sortilèges, réunion de quatre petits romans : indien, malgache, mozambique et chinois ; et enfin, En France (1), volume qui leur valut le prix Gon-
Sur l'autre rive, par les passages en gradins rayés ainsi que des chenilles, se traînent des ruisseaux tachetés comme des anguilles. Au loin, des sommets à formes de bêtes se déplissent. Et l'on monte de plus en plus vers des pays crevassés, bizarrement bossues comme des agglomérations de termitières que le coucher de soleil, arrivant par des fentes de nuages, teinte longuement de la plus éclatante et spectrale pourpre. »
Extrait de La Grande Ile de Madagascar, de Marius et Ary Leblond.
(1) « Claude Ravel arrive du vieux pays de l'île de la « Réunion et on devrait croire qu'il sort de l'Eden tant il a « de fraîcheur dans sa manière de sentir et de voir... Claude « traverse tous les milieux en y laissant son enthousiasme « et son espoir de bonheur. Rien ne lui remplace son rêve « et pourtant tout lui en prend un lambeau. Il arrive devant « la jeune fille parisienne ayant oublié la jeune fille créole, « ce beau fruit naturel...
« Voici vraiment une vision sincère de l'existence mo- « derne et, chose remarquable, l'attrait de cette sincérité « est si supérieur à toute intrigue romanesque que nous « vivons la vie de Claude pas à pas, en n'osant ni respirer, « ni sourire de peur d'effaroucher sa vertu. Et que de jolis « détails : — « On voyait le silence — dit Claude en se pen-
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court, première partie d'un ouvrage dont la suite, Les Jardins de Paris, parut récemment.
« Le Zèzère, dit M. Jean Rodes (1), c'est le curriculumvitseà'xxTie, petite cafrine delà Réunion, Marie. Marie, élevée à la campagne, est une enfant douce et naïve à la façon des noirs, dont la race est la plus enfantine qui soit au monde. Placée à la ville chez les Blancs, elle prend connaissance de notre civilisation à l'hospice, ce qui est bien certainement, sous tous les climats, la plus mauvaise école... Chassée, Marie tombe à la prostitution et c'est une chute rapide de la maladie honteuse à la mort. Sa fin, après sa lamentable vie, illustre cette vérité que notre civilisation est trop artificielle, trop vieille pour pouvoir être imposée sans danger à des êtres neufs...
« Le livre de Marins et Ary Leblond est un document ethnologique de la plus grande valeur: c'est celui qui nous offre la psychologie la plus fouillée des populations noires qui sont, depuis plusieurs générations, en contact avec les Blancs.. Le Zézère est un véritable modèle de roman scien-
« chant sur sa rue pleine de neige, car toutes les blancheurs « le consolent. C'est du beau, c'est de l'honnête travail et « de l'art tout pur. »
Rachilde, Mercure de France, 16 décembre 1909. (1) Jean Rodes, op. citât.
tifique où tous les procédés d'investigation psychologique et physiologique sont employés avec une sûreté parfaite. C'est aussi une œuvre d'art remarquable dont la forme, adéquate au sujet, riche d'images et de rythmes, est celle-là même qu'il fallait pour rendre plus saisissantes les scènes de mœurs qui y sont exposées. Il faut citer, à cet égard, le récit du pèlerinage à la Salette de saint Leu où la frénésie luxurieuse du sang noir fait, d'une solennité religieuse, la plus troublante kermesse. C'est ce qui me permet d'affirmer que Marins et Ary Leblond viennent de nous donner la vraie formule du roman colonial, celle qui, unissant la sensibilité aiguë et le charme poétique de l'ancien exotisme à la précision documentaire du roman moderne, doit obtenir, à la fois, le suffrage des artistes et l'attention des savants. »
Préfaçant leur Anthologie coloniale, recueil excellent de citations extraites des auteurs qui, à toutes les époques, ont écrit littérairement sur les colonies, Marins et Ary Leblond déclarent :
« Nous avons tenu à révéler l'importance prédominante de l'exotisme dans notre littérature, dont il n'est point seulement un ornement, mais le grand courant vivificateur, pareil au gulf stream qui vient des mers équatoriales baigner nos côtes. Presque tous nos grands écrivains ont nourri une nostalgie intense de la vie orientale.
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le goût impérieux des voyages^ le sens précis et riche de la beauté des pays et des races exotiques. Cela tient à ce que le génie français est très complexe^ très souple et très généreux : humaniste au xvi^ siècle et humain au siècle de Molière et de Racine, il est devenu humanitaire au |xviir® siècle, par une évolution harmonieuse. »
Nous reviendrons sur ce point de vue : mais cet humanitarisme généreux et intelligent constitue à nos yeux le seul point faible de l'œuvre de Marius et Ary Leblond. Leur œuvre, conçue dans la tradition rousseauiste du xviii^ siècle, et par là profondément française et noblement esthétique, contient trop de bonté et nous approuvons Mme Aurel opposant à cette sensibilité, celle d'un Kipling « qui peint mais toujours activement, sachant extraire l'énergie de chaque type, l'initiative propre à chaque métier. Sa douceur même garde une rudesse amicale, et c'est ce qui la rend active. Il nous veut sensibles comme des lyres, en même temps qu'aguerris comme des fauves... »
Cet humanitarisme généreux et intelligent, nous le retrouvons encore développé avec un très grand talent et une remarquable habileté dans les œuvres de Pierre Mille, Sur la vaste terre et Barnavaux et quelques femmes. Barnavaux tou-
jours gai, qu'il visite les lépreux de Zanzibar, ou qu'il savoure, ainsi que Paul et Virginie, les pamplemousses de la Réunion, Barnavaux excelle à conter les aventures coloniales. « Elles se passent sous des latitudes où la notion du bien et du mal s'efface très vite des cervelles surchauffées. Ce qu'il y a de curieux, c'est que Barnavaux, l'homme simple, conserve assez d'équilibre moral pour juger ce qu'il y a de blâmable dans l'inconduite des petits satrapes de là-bas... »
Ainsi s'exprimait, en 1909, une critique du « Temps ». Mais, sous la sévérité du juge, Barnavaux ou son père, M. Pierre Mille, conserve toujours un certain scepticisme qui atténue ses tendances moralisatrices. La persistance de ce scepticisme, — dont l'explication se trouve aisément dans ce fait que M. Pierre Mille est fort spirituel et très averti du monde et de ses faiblesses, — contribue fortement à l'originalité de son œuvre qui donne au lecteur perspicace le spectacle toujours intéressant d'une lutte intérieure entre l'esprit qui sourit et la sensibilité qui s'indigne, l'impression d'un Kipling gavroche et sensible.
Africaine d'adoption, comme Robert Randau Test de naissance, Isabelle Eberhardt est une des personnalités littéraires les plus curieuses que l'Afrique ait inspirées. « C'est, nous dit Magali
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Boisnard (1)^ le Goual (chanteur et diseur) inspiré, le barde nord africain par excellence. Une thèse de vie hautement libre, une personnalité hardiment différenciée émanent des pages de La Grande au blanc burnous. Elle a possédé Tlslam et notre terre de soleil comme nul ne les possédera jamais, d'une possession unique, lumineuse et somptueusement mélancolique. Debout sur ses étriers, tournant vers le sud un visage doré, elle crie : « Voici Tespace, le soleil et la liberté. Si tu en es digne, prends-les. Tu sauras la vie divinement et ta richesse sera de toujours... » (2)
(1) Magali Boisnard, d'après Marius et Ary Leblond, « l'écrivain féminin le plus réputé de l'Algérie. Après les « Rimes du bled, elle publia Les Endormies, œuvre impor- « tante qui nous fait connaître les musulmanes, les Désen- « chantées de l'Algérie... »
(2) « La nuit vint : elle s'était faite sans crépuscule, et, « presque aussitôt, la clarté de la lune baigna le désert.
« En contre bas, dans une petite vallée stérile, semée de « pierres grises aux formes singulières et de tombes « abandonnées, sans inscriptions, anonymes, se dresse une « muraille étrangement dentelée qui se profile en noir sur « tout l'infini bleu de la nuit... Dans cet enclos, sans un ar- « buste, sans une fleur, participant de la stérilité éternelle « du sable, des petites pierres sont dressées, attestant des « sépultures, et, dans ce champ, nous distinguons une autre « tombe toute blanche, toute laiteuse sur laquelle coulent « les ondes glauques de la clarté lunaire.
« ... De la porte ogivale de la mosquée, une forme surgit
Dans l'ombre chaude c?e T/s/a/n que publia, après la mort tragique d'Isabelle Eberhardt, M. Victor Barrucand, directeur de VAkhbar, les pages admirables abondent, d'une virilité extraordinaire qui correspond fort peu au portrait de l'auteur que nous a donné Mme Lucie Delarue-Mardrus. Isabelle Eberhardt était un véritable « soudard »;, une virago aux passions tumultueuses et jamais réfrénées : d'où la passion ardente qui porte son œuvre et lui permet d'atteindre une compréhen-
« haute et sombre. Lentement, elle glisse à travers l'espace i< magiquement illuminé, puis descend vers la vallée funé- « raire, et voici que cette apparition entre dans l'enclc», s'y « arrête, immolile, la tête penchée en une contemplation « muette, devant la petite tombe blanche.
K Non loin de là, dans la grande cité éphémère, sous les « tentes noires, la masse des fidèles chante la gloire de cet « homme et celle de ses aïeux qui semèrent les grains de la « foi renouvelée à travers le pays illimité d'Islam...
« Mais, le marabout s'est écarté de la foule. Il est venu, K poussé par les forces de son cœur, dans la nuit et sur cette 1 tombe, sur cette tombe qui est celle de son premier né, de « son fils disparu dans l'abîme du Mystère, alors que ses « yeux commençaient à s'ouvrir joyeux et avides sxir l'ho- « rizon de son pays.
<( Et l'homme qu'un peuple acclame, et qu'il suivrait jus- « qu'à la mort, rêve seul, en silence, sur un tombeau d'enn fant. »
Isabelle Eberhardt et Victor Barrucand, Dans iom Ire chaude de l'Islam.
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sion de la vie nomade, une vision de l'indigène qui seront peut-être égalées mais jamais dépassées. Et, pourtant, que d'auteurs, que de voyageurs, nous en retrouverons plus loin quelques-uns, que la terre d'Afrique a séduits et inclinés à la rêverie d'abord, à la traduction littéraire ensuite 1 Voici Les Heures égyptiennes de Jean Rodes, et telles pages de Jean Vignaud, de Chaseray, de Bonnetain, de Sadia-Lévy, de beaux vers d'Edmond Gojon, et le Cazagous, de Musette, « Cagayous, le voyou algérien à la langue composite et truculente », le seul livre de littérature coloniale originale, d'après Pierre Mille ; et encore les Sylves noires d'Azal (1), « un habitant, défi) « Suite de poèmes en prose dont quelques-uns sont « fort beaux et où l'auteur a essayé de rendre la poésie spé- « ciale des pays d'Afrique, leur soleil éclatant, la torpeur « et le mystère des forêts équatoriales, la vie primitive et « comme animale qui reprend l'homme, même l'Européen, « dès qu'il a quitté la côte où toute la civilisation est repré- « sentée par des hangars et des carènes de rebut, des mai- « sons aux murs blindés de boîtes de conserves, et dans les « quartiers indigènes, des stations, des cabanes en débris « de vieilles caisses, et des cours palissadées de douves pour- « ries où grouille une population misérable, affublée des « quelques loques rejetées par les blancs. — A peine, dans « l'intérieurj cependant, les villages noirs, se retrouvent « intacts et gardés aux coutunnes des anciens jours par quel- « ques vieux chefs à visage silencieux.
« Les huttes groupées dans une clairière, parfois sur un
clarent Marius et Ary Leblond^ qui pénètre intimement les choses au milieu desquelles il vit quotidiennement et en révèle la poésie silencieuse et profonde, Tâme... »
Voici encore Zidji ou V Ecole de la Circoncision, de H, A. Junod, « curieuse étude de mœurs, tellement extraordinaire, dit Rachilde, qu'elle fait l'effet d'un cauchemar », Cristohal le poëte, belle étude algérienne de John-Antoine Nau,
« monticule de sable se profilent, sombres sur le ciel en des « silhouettes barbares. Sous les gigantesques bombax, les « chaumes blonds semblent des ruches au soleil ; et là, vivent « des hommes simples, sobres, polygames et indolents, de « grands enfants curieux qui se nourrissent d'une poignée « de grains et de quelques fruits, dont les mœurs commandées « par le climat sont restées celles des plus anciens âges dont « on ait conservé le souvenir. — C'est la vie de ces peuplades, « sur le rivage maritime et dans les lagunes, dans les soli- « tudes de la brousse du continent que nous retracent ces « poèmes faits d'observations menues et souvent amusantes, « d'impressions ressenties et d'indications adroitement « données. On voudrait citer des scènes de marché, de cases, « de ripailles, de chasse, de fêtes ; des pages sur Gorée, Dakar, « Saint-Louis. Je trouve, pour moi, de réelles promesses « dans les Sylves Noires et je souhaiterais retrouver les qua- « lités qui s'y révèlent en une œuvre entière, qui nous ferait '( connaître ces pays un peu mieux que les sèches relations « des explorateurs et que l'auteur me semble très capable de « réaliser. »
Charles Merki, Mercure de France, novembre 1902.
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Adilé Sultane, roman par une Circassienne et Victor Barrucand^ La Race inconnue, nouvelles tirées par M. Charles Renel de ses souvenirs de Madagascar^ puis des vers, Heures d' Afrique, de M. Paul-Auguste Nicolas^ D'un pays plus beau, par Victor Barrucand, Les Exils éperdus, par Gaston de Vulpillières^ Les chants du Nadir, par Sidi Kassim^ etc.
L'abondance de cette littérature africaine s'explique aisément avec la pénétration de plus en plus profonde, à la fin du xix^ siècle et au début du xx^ siècle, du continent noir par les Européens. Le cycle de la littérature impressionniste, de la littérature de rêve est clos. Ainsi que le constate Jean Rodes (1), « les contrées les plus lointaines nous sont maintenant connues ; nous nous sommes mêlés à leurs habitants ; nos idées et notre langage ont pénétré chez eux, en même temps que les produits de nos fabriques... Aussi ne sommes-nous plus les navigateurs émerveillés qui débarquent sur des rivages où tout nous est féeriquement nouveau...
« Il y a beau temps déjà, que nous sommes installés partout, industriels, ingénieurs, marchands, et il semble que, suivant cette évolution, la littérature exotique, d'exclusivement poétique
(1) Jean Rodes, op. citât.
et subjective qu'elle était, devienne objective, scientifique et d'observation. »
Malgré cette connaissance progressive et quasicomplète du monde, il était cependant une partie de l'Univers qui nous demeurait mal connue et s'offrait à nous dans un cadre de légende et de mystère : c'était ce vaste monde océanien, constitué par des milliers d'îles éparses dans l'océan Pacifique. Sur ce monde, au xviii® siècle, les curiosités avaient été renseignées ou plutôt mises en éveil par la publication des voyages de Cook, puis, le silence s'était fait... Ces îles sont lointaines et l'Univers est si vaste ! Vint Loti : Rarahu mit Tahiti à la mode. Quelques lettrés connurent Noa-Noa, dû à la collaboration de Charles Morice et du peintre Paul Gauguin, et Célina Landrot, de Jacques et Marie Nervat, apporta, sur la vie à la Nouvelle-Calédonie, des détails curieux dans une action romanesque attachante, cependant que de beaux vers de Sébastien-Charles Leconte évoquaient la beauté de ses sites (1). Mais, le grand livre océanien devait être Les Immémoriaux de Max Anély, qui furent publiés en 1907 (2).
Les Immémoriaux (3) sont l'un des plus admi-
(1) Le livre de La Houle et de la Volupii, de Diraison Saylor, contient également de fort belles pages.
(2) Edition du Mercure de France.
(3) « Il est certain qu'on ne peut pas attendre de la foule
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rables ouvrages qu'ait inspirés l'exotisme. L'auteur, Max Anély, Breton concentré et rêveur, dont les yeux, dès l'enfance, ont dû se tourner souvent vers la vaste mer, l'auteur est un merveilleux poète et, en même temps, un savant. Après un long séjour « sur la terre Tahiti », il accomplit ce tour de force extraordinaire de restituer, lui, Français, dans un livre français, avec toutes les qualités de netteté, de vigueur qui sont le fait de la race française, l'âme millénaire de la race maori, d'une race qui meurt et qui, dans quelques siècles peut-être, ne sera plus qu'un souvenir.
Pour réaliser ce chef-d'œuvre, Max Anély fut évidemment servi par une ténacité, une patience et un sentiment d'art profonds alliés à une merveilleuse intuition. Qui sait aussi si son atavisme
« une rapide compréhension d'un roman ethnographique. « Une histoire est, pour le pubUc, bien plus intéressante que « l'histoire. Je ne chercherai donc point â éclairer les plus « frivoles au sujet de la véritable portée de cet ouvrage qui « n'est pas écrit romanesquement et qui est pourtant le ro- « man d'une nation, le roman à la fois naïf, douloureux, « malicieux de vagissements, d'un peuple nouveau-né, mais, « j'en voudrais dégager toute l'émotion imprévue, la terrible '■( grâce pareille aux bonds d'un animal joyeusement carnas- « sier. »
Rachilde, Mercure de France, 16 novembre 1907.
breton ne lui permit pas de mieux comprendre la vie et l'âme de ces hommes de la mer? Il est des correspondances si subtiles, sur lesquelles on ne peut s'appesantir, qu'on ne peut tout au plus qu'indiquer en passant. Un exemple : la première manière de Gauguin, alors qu'il n'avait jamais vu Tahiti et qu'il peignait des paysages de Bretagne,, contient déjà objectivement toutes les visions, toutes les représentations que lui suggérèrent plus tard les longs mois passés dans l'île merveilleuse. Correspondance ? Pressentiment ?
Max Anély dans des pages d'une poésie intense, nous a restitué l'âme d'une race, en même temps qu'il nous montrait, ésotériquement, en quelque sorte, le drame effroyable de cette race heureuse et belle dans son île, aux prises avec l'envahisseur étranger, qui apporte des mœurs, une religion nouvelles. Et le duel est d'autant plus tragique, qu'il est plus pacifique, qu'il y a peu de sang versé, qu'il y a simplement un contact mortel, un écrasement sourd qui fait penser à telle mort d'âmes dans la nuit, évoquée par Maeterlinck, encore qu'on devine dans l'ombre, également mortelles pour les corps, la Bible et la bouteille d'alcool, les deux empoisonneuses. Jamais avec autant de grandeur le problème indigène ne fut posé, jamais aussi ne fut donnée avec plus de vraisemblance la traduction d'une âme indigène. La forme du
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livre^ on ne songe point à l'admirer^ tant elle est adéquate au drame. Après quelques pages^ lorsque la clé en a été pénétrée^ quand l'esprit est familiarisé avec les termes maoris^ intraduisibles en français, qui sont fréquemment employés, quand le lecteur en arrive à penser et à comprendre en maori — car Max Anély a réussi cette chose inouïe, — alors il se laisse aller tout entier au charme bénéfique, et il goûte pleinement telle belle page comme celle-ci :
« ... Lentement, les Douze tournaient leurs calmes visages vers la mer impassible comme eux.
« Ils attendaient le déclin de Oro et que la nuit descendue, laissant monter les étoiles, donnât à leur course les guides familiers sur le chemin des flots. Le dieu lumineux tombait au large du récif dans les eaux extérieures. Avec lui, s'enfuyaient les nuées accrochées aux crêtes ; et le sommet acéré du mont que l'on dit sa demeure brillante, rOrohéna triomphal, s'aiguisait dans le ciel limpide. Le creux des versants, les vallées broussailleuses, le chemin des eaux frémissantes et tous les replis de la terre se remplissaient d'ombres et d'esprits ténébreux. Les membres frissonnaient dans l'air afîraîchi. Le vent devint plus impalpable, les montagnes respiraient d'un souffle inaperçu. De la colline, un attardé lançait encore le cri-à-faire-peur : « Qui restera pour la cérémonie
des moi'ts? )^ Et^ dans les taillis^ des guerriers maladroits, la poitrine ouverte^, achevaient de mourir en sifflant et en râlant. Ils se turent. Sur la plage rassérénée, commença de couler indéfiniment la caresse lente des nuits. Elle emportait au large, vers les eaux crépusculaires, les voix dernières du tumulte : ainsi, chaque soir, depuis que respiraient les hommes, l'île soufflait sur eux son haleine, ses parfums et Tapaisement détendu de leurs désirs-de-jour... »
Dans cette énumération rapide, et fatalement incomplète des écrivains coloniaux, — ils sont tant 1 — nous avons tenu à réserver une place particulière à André Chevrillon, auteur pangéographique, qui consacra de forts intéressants ouvrages à l'Afrique et à l'Asie. En 1894, il fit paraître Dans l'Inde ; en 1897, Terres mortes : Théhaïde, Judée ; puis. Sanctuaires et paysages d'Asie, enfin, en 190G, Un crépuscule d'Islam, ouvrage qu'il rapporta du Maroc, pays où il séjourna en pleine crise, peu après le geste de Tanger. André Chevrillon est un remarquable peintre, et il sent profondément la poésie des décors et il exprime admirablement la poésie des âmes.
Avant d'arriver à Fez, il s'arrête dans la ville agonisante d'El Ksar et il demeure attendri devant cette petite cité moribonde.
« C'est, dit-il, que de toutes ces choses d'Islam,
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qui s'inclinent tranquillement dans la mort
de ces mosquées muettes qui se dressent parmi les cactus et les fleurs^ de ce peuple qui s'engourdit... un charme de paix et de mélancolie se dégage, dont peut s'enchanter un Européen.. '>
Loti, déjà, dans l'admirable livre qu'il consacra Au Maroc, avait dit ce charme profond. M. André Chevrillon le décrit à merveille :
« Telle est, dit-il, la muette et perfide suggestion de ces calmes et radieux pays où, parmi ces hommes qui ne sont plus des vivants, on sent se dénouer les liens qui obligent, les servitudes et jusqu'aux devoirs, fondre le plaisir de pouvoir et de vouloir, et tout ce qui aiguillonne à l'efîort. Quelle tentation, comme ces hommes, de ne plus mesurer la durée, de se perdre dans l'écroulement égal de ces heures, de s'engourdir avec toutes choses dans du silence et de la lumière!... Les minarets abandonnés, çà et là, dans un champ de fleurs, dans la poudre d'un lieu vague, ces dômes délabrés... toutes ces choses nous parlent, nous rappellent leur sagesse qui est de ne point résister, de s'abandonner, de laisser faire le temps qui les a menées à la vieillesse où elles sont belles, qui les mène à la mort où elles seront bien... »
Et André Che\Tillon ajoute :
« En Egypte, terre du soleil et de la mort, j'ai senti, dans un long séjour, le temps s'immobiliser
dans la lumière. En cette contrée de l'éternel^ bien autrement qu'ici^ s'efface l'illusion si spéciale et compliquée dont s'hallucine la vie d'un Européen^ ce rêve qui, vraiment, est sans rapport aucun avec l'infini de silence où nous allons entrer. Mais, en tout pays d'Islam, la mort semble facile et fraternelle... la saveur du lotos que l'on cueille là, semble son avant-goût magique... La solennité souterraine d'une crypte est dans ces profondes ruelles tortueuses... la voix planante et calme du muezzin, — invariable à travers les siècles, — se suspend sur la ville comme une incantation de paix, et se prolonge. L'homme chante comme en un rêve. La voix n'a rien de personnel ; on dirait qu'elle est étrangère au chanteur, qu'elle vient de très loin... Si lente, sans passion, elle sort du profond passé des ancêtres. Par elle, les morts parlent aux vivants pour les pacifier, et déjà les endormir... »
A côté de ces littérateurs qui ont été ou sont vraiment des littérateurs coloniaux, — et nous employons cette expression commode, sans préjuger de la question de savoir s'il existe vraiment en France une littérature coloniale, — à côté de ces littérateurs, et pour faire la moins incomplète possible notre énumération, il convient de citer les auteurs qui, à la suite d'une inspiration momentanée ou d'une villégiature accidentelle,
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"ont été amenéS; exceptionnellement, à consacrer leur talent à des œuvres d'exotisme.
Renan laissa d'intéressants Mélanges d'histoire et de voyage, Guy de Maupassant écrivit Au soleil et La Vie errante, impressions de voyage en Algérie et en Tunisie. Victor Cherbuliez qui, sous le nom de Georges Valbert, précéda Pierre Mille et Paul Bourde au Temps, composa un roman tunisien (1). Melchior de Vogiié a écrit Jean d' A grève, Jean Lorrain les Heures d' Afrique j qui contiennent d'admirables pages, et Paul Arène Vingt jours en Tunisie. Camille Lemonnier, le puissant écrivain belge, a tracé de délicieuses pages sur un petit nègre du Congo. Alphonse Daudet promena Tartarin de Tarascon en Algérie, et c'est d'Algérie que Victor Margueritte envoya à Paris ses premiers vers. Ernest Feydeau écrivit Alger, Jacques Altar les Croisières ensoleillées.
Madagascar a fourni à Grosclaude des pages spirituelles et Maurice Maindron herborisa aux Indes et visita le Sénégal, l'Arabie, la Côte des Somalis, la Malaisie. Récemment, Brieux visitait rindo-Chine et n'y améliorait point sa manière.
Encore des amateurs d'exotisme que Raoul Béric, Marc Hélys, Daniel Borys, et Psichari, que Gabriel Faure écrivant Heures d'Ombrie, Jean Car-
(1) La vocation du comte Ghislain.
rère visitant T Italie^ G. Ancey décrivant Athènes sous les violettes, que la princesse Bibesco chantant la Perse, que Chambige Lami, que Renée "Vivien, admirable poétesse, et tant d'autres, et tant d'autres : ils sont légion !
Et pouvons-nous oublier encore Vigne d'Octon (1) et Hugues le Roux, ce dernier, technicien, romancier algérien de grande valeur et historiographe de Ménélik. Et Jean Lombard, qui jadis dans un style tourmenté mais somptueux nous restitua Byzance ? Et Lucien Gleize, l'auteur d'Une Blanche^ et François de Curel ?
Henri de Régnier, dans ses romans et dans ses vers, aime à peindre de grands seigneurs dont les ancêtres voyagèrent aux « Isles )> (2) et Charles
(1) Auteur des Siestes d'Afrique.
(2) Témoin, ces vers intitulés « le Créole « et qui figurent dans Les médailles d'argile :
LE CREOLE
Tricorne galonné, jabot et haute canne, Tel jadis, abordant au sable de la crique. Il vint à Saint-Domingue ou à la Martinique, Cultiver le café, le tabac et la canne.
A l'âpre venaison que l'esclave boucane. Il préféra les fruits de la molle Amérique,