‹ L'exotismeChapitre 2 sur 16 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

L'homme, dans tous les temps, s'agite. Peu importe si ou non Dieu le mène. Pour l'humanité, immobilité est synonyme de mort. Le torrent aux flots toujours mouvants, descendant de la montagne vers les fleuves et les mers nous dit le rythme de la vie : Ahasvérus est un symbole éternel et Nietzsche, à bon droit, s'écrie dans son Ecce homo :

« Etre assis le moins possible : ne pas ajouter « foi à une idée qui ne serait venue en plein air, « alors que l'on se meut librement. Il faut que les « muscles, eux aussi, célèbrent une fête i »

L'homme primitif, riche seulement d'instincts, dépourvu de traditions ancestrales, pauvre de moyens et déjà tourmenté par un infini de désirs, ne connaît pas encore l'art de remédier par la culture, le commerce et l'industrie, autrement dit, par la volonté de l'expérience acquise, à l'épuisement rapide du sol qui le nourrit, à la rigueur de l'atmosphère.

La forêt abattue, le troupeau décimé, le ciel devenu trop inclément, il porte plus loin sa tente>

Cette migration individuelle^ avec le peuplement progressif^ se mue en migration collective. Ce sont des foules et des hordes qui parcourent le monde^ poussées par l'instinct et la nécessité (1). C'est la fuite instinctive de l'animal qui souffre dans sa chair et qui cherche d'autres rives^ d'autres cieux où la vie soit moins âpre et moins cruelle. Ces premiers voyageurs ne sauraient imaginer la mentalité d'une M"^^ de Staël écrivant : « Voyager est un des plus tristes plaisirs de la vie. » Pour eux^ au contraire^ le voyage, l'exode^ c'est la vie meilleure réalisée. Qu'on imagine l'indicible bonheur des Cimbres et des Gaulois descendant des cimes glacées des Alpes et arrivant au rivage de la Méditerranée ou dévalant dans les plaines dorées de la Lombardie I

Nul mieux que Lawson, le poète du Bush australien (2), n'a chanté avec plus de précision la fatalité de l'errance et sa grandeur :

« Nés dans la pourpre ou dans la paille, tous « les errants sont frères, rebelles et vagabonds (3) ; « conçus et enfantés pour l'errance, tout enfants « déjà, dès qu'ils trottinent, c'est pour s'éloi-

(1) Carl Siger, Essai sur la colonisation.

(2) Cf. Mercure de France, I-X, 1910, Emile Saillens, Le bush australien et son poète.

(3) Verlaine dit aussi : « Ils nasillent des chants bizarres, nostalgiques et révoltés, u

« gner de la maison. Ils sourient et ne sont « pas heureux ; ils chantent et ne sont pas gais ; « — ils sont las et pourtant ils vont toujours ; « — ils aiment et ne peuvent s'arrêter ; — ils « se marient et restent seuls. Ah ! ceux-là qui « guettent l'étoile mouvante, comme ils sont so- « litaires près de l'âtre familial ! Le repos et la « tranquillité les tuent, c'est dans l'orage et la « lutte qu'ils vivent. Ni pauvreté, ni richesse « ne les retiennent. Amante, femme, enfants, « peuvent les attirer ; mais il faut qu'ils repar- « tent ! A travers le désert brûlant^ parmi les « arbres dénudés et 1^ neige ; à travers les prai- « ries ondulantes, les cieux les ont vus marcher, « ils se sont frayé une route jusqu'aux pays où « disparaît le soleil couchant. Mais où donc iront « ces errants quand toutes les terres seront con- « quises ? Les errants^ les rebelles, c'est par eux « que les mondes commencent! Leurs cœurs bat- « tront aussi tumultueusement qu'aujourd'hui « dans des siècles et des siècles. Et quand le « monde sera plein d'hommes, — ainsi l'ordonne « la Destinée, — la race errante se lèvera pour « décimer les nations. »

Au pur instinct, père des Exodes primitifs, succédera bientôt le désir réfléchi. Hasard ou curiosité, des hommes s'en vont un jour, abandonnant la cité, TToXt;, qui constitue alors tout

l'Etat. Beaucoup disparaissent^ meurent^ on ne sait. Quelques-uns reviennent qui disent les villes rencontrées^ les civilisations pressenties ou devinées^ les merveilles entrevues^ d'autres hommes, d'autres mœurs ; héros grandiloquents dont le verbe enthousiaste magnifie les réalités et provoque une intense suggestion collective, un puissant mirage.

Les Phéniciens reviennent des îles lointaines où les poussa leur amour du négoce, Hérodote revient d'Egypte ; plus tard, les compagnons de Colomb, de Certes ou de Pizarre, racontent leurs souvenirs, les mers indiennes, les oiseaux couleur d'azur et les palais de Montezuma. Ainsi, les pays lointains entrent dans la littérature, embellis par l'imagination des premiers voyageurs. Ainsi, de tout temps, coexistent ceux qui partent et ceux qui restent, les errants et les sédentaires, les premiers que la curiosité de voir pousse vers les terres lointaines, hommes actifs et aventureux, les seconds que le désir de savoir incite à interroger les voyageurs et que satisfait le récit verbal ou écrit des courses accomplies.

Une première littérature, une « littérature de voyages » se crée, littérature documentaire, parfois, humble carnet de notes, écrites au jour le jour, comme la relation d'un Tavernier ou bien

LES ORIGIISES 13

reportage rapide comme le récit d'un Stanley. C'est là une littérature de voyageurs professionnels. Mais; comme l'a justement remarqué Henri de Régnier (1);, « les plus beaux livres de « voyage n'ont pas été écrits par des voyageurs « de profession »... Le nombre des voyageurs volontaires s'est accru avec la facilité chaque jour croissante des communications mondiales. Les écrivains obéissant, d'ailleurs, à des motifs que nous mettrons en lumière au cours de cet ouvrage^ se sont mis à courir le monde, et le livre de voyage est devenu « une évocation des êtres et des choses « par des yeux qui savent regarder et qui con- « servent le souvenir des lignes et des couleurs. « Ce que nous leur demandons, à ces témoins « de l'univers, c'est la peinture exacte de ce qui « est. La qualité de leur vision nous intéresse « presque même davantage que la matière de ce « qu'ils voient. C'est moins le secret des pays « inconnus que nous leur réclamons que l'impres- « sien des contrées que nous voudrions connaître « et où nous transporte en esprit le sortilège de « leurs descriptions...

« C'est ainsi, continue M. de Régnier, que « nous suivons de Paris à Jérusalem l'itinéraire

(1) Henbi de Régnier, Sujets et Paysages.

« d'un Chateaubriand ou que nous accompa- « gnons en Orient la rêverie d'un Lamartine, Un « Théophile Gautier dresse devant nous, en sa « prose solide, le décor de Constantinople. Avec « lui, nous passons les monts et il nous intro- « duit dans l'Alhambra ou nous fait errer « dans le Généralife. Que d'écrivains ont ainsî « contribué à notre plaisir, de Gérard de Nerval « à Pierre Loti 1 Les plus grands ont voulu nous « peindre un coin de ce tableau général de l'unî- « vers dont les livres déroulent devant nous la « fresque mouvante et variée. Tous, presque, « y ont posé quelques touches. Même les plus sé- « dentaires ont quitté une fois leur table de trace vail pour le bâton de route. Hugo est allé voir « couler le Rhin entre les forêts et les burgs, et « Taine est allé voir le Tibre rouler, parmi les « ruines de la Ville Eternelle, son onde illustre « et limoneuse. )>

Ainsî, la littérature, que ce soit un apport direct ou indirect, doit beaucoup aux voyageurs qui ont constitué pour elle dans tous les temps une source perpétuelle de « renouvellement »

A côté du voyageur qui gagnait des pays lointains en vue de conquérir à son pays de nouvelles colonies ou de créer à son négoce de nouveaux comptoirs, nombreux ont été ceux qui voyageaient comme M™® E. de Girardin, « pour

promener leur rêve », ou bien comme Taine « pour changer non de lieu^ mais d'idées » (1).

Puis, parmi les sédentaires que le mirage des rives lointaines sollicitait, il en fut qui incorporèrent dans leur œuvre de « gens assis >> les matériaux précieux rapportés par les errants. C'est ainsi qu'au xviii^ siècle et au xix^ siècle, l'influence coloniale marque fortement les productions d'écrivains qui bornèrent leurs excursions à la terrasse de Saint-Germain.

Mais, il faut le reconnaître avec Baudelaire (2),

... Les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent Pour partir, cœurs légers ; semblables aux ballons, De leur fatalité jamais ils ne s'écartent, Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

(1) M. de Porto-Riche expose la conception opposée à celle de Taine dans ces vers :

« Ah ! voyager, Tiani, changer d'air et de femmes ; Ne plus voir les objets qu'on avait sous les yeux ; Voir des hommes nouveaux qui ne valent pas mieux, Mais qui semblent meilleurs ; paraître et disparaître ; Voguer comme un forban, chevaucher comme un reître ; Voir des villes, des monts, des prés, des châteaux-forts. Et posséder, les soirs où nous sommes très forts, Dans des lits inconnus, en rêvant d'amours neuves, Des vierges quelquefois et fréquemment des veuves. »

(2) Baudelaire, Le voyage.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile ! Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons, Passer sur nos esprits tendus comme une toile Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizon !

Et à ceux-là^ les « assis », les « sédentaires « adressent leur prière :

Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers ! Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires Ces bijoux merveilleux faits d'astres et d'éthers !

Cette séduction de la littérature exotique, M. Ernest Babut (1) l'a fort bien exprimée :

« La littérature exotique, dit-il, flatte notre goût romanesque pour l'étrange ; elle excite notre curiosité ; elle nous promet des sensations nouvelles ; elle a l'attrait de ces fruits des tropiques qui mettent en nous comme un reflet ensoleillé de leur verger natal. L'exotisme est partout où les paysages sont différents de ceux qui servent de cadre à la vie de notre race, partout où les hommes nous paraissent être moins nos semblables ; mais il est surtout dans le décor des floraisons luxuriantes, dans la beauté épa-

(1) Ernest Babut, Cahiers indochinois (cinquième cahier).

nouie du ciel miraculeux, parmi la douceur parfumée des îles heureuses.

« Car, nous gardons au fond de nous une nostalgique dilection pour les pays du soleil. Le vieux rêve sémite a passé sur notre âme aryenne, et il y a laissé le mirage de ses jardins paradisiaques, lumineux et tièdes dans leur splendeur équatoriale. Puis, nous subissons toujours l'hérédité millénaire de cet instinct qui oriente sans cesse l'exode de nos races, filles du nord glacé, vers le cœur brûlant de la terre.

« Enfin, la littérature exotique satisfait encore ce perpétuel désir de la lointaine aventure, reste de l'esprit nomade de nos primitifs ancêtres, i)

Ainsi, l'influence de l'exotisme sur notre littérature s'avère considérable : si nous remontons jusqu'aux temps anciens, nous trouvons des rhapsodes, des aèdes, célébrant les îles inconnues, chantant l'horreur des tempêtes dans les mers lointaines ; puis ce sont les récits, les traits de mœurs ignorées rapportés par un Hérodote de son voyage en Egypte ; plus tard, les rapports des croisés sur Constantinople et l'Orient, plus tard encore, la description prodigieuse des pays nouveaux découverts par les Gonquistadors, la beauté des « Isles » à laquelle s'arrête complaisamment un Bernardin de Saint-Pierre ; enfin, dans les temps modernes les récits des explora-

leurs et les innombrables fantaisies littéraires auxquelles ces récits servent de base et d'excuse.

L'exotisme, à travers les temps, prend dans le domaine littéraire une place de plus en plus grande. En 1828, M. Lombard de Langres (1) constatait déjà :

« Est-ce que Ton ne vient pas de nous donner une traduction de poésies erses... Tout est de mode chez nous, le beau même nous fatigue ; et 8Î, une fois, on donne dans VOssianique, dans les productions baroques de la Norwège, des peuples Scandinaves et de la Germanie, je vois prochainement les classiques de la Grèce, de Rome et de la France étouffés par les Barbares. Ce n'est pas qu'il faille être exclusif. Non, sans doute : un pareil système serait dommageable pour l'esprit, pour l'imagination ; et peut-être, ne fautil rien rebuter en littérature, car lui conquérir une nouvelle branche, c'est découvrir un nouveau monde. Mais prenons garde... »

Ici, M. Lombard de Langres, pauvre homme! s'effraie et craint que la mesure ne soit dépassée. Aujourd'hui, il serait certainement autorisé à se demander si la curiosité humaine ne va pas être bientôt blasée sur les efforts sans cesse re-

(1) Décaméron français, Nouvelles historiques et contes moraux.

nouvelés de Texotisme et si Theure n'est pas venue où les récits des errants ne vaudront plus que comme faits-divers.

Quoi qu'il en soitj, historiens^ aèdeSj, touristes de jadis et d'aujourd'hui;, grands voyageurs, marchands, conquérants et explorateurs ont apporté de nombreux aliments à notre littérature. Les noms de ces hommes rassemblés dans une vue d'ensemble méritent peut-être d'être rappelés. La qualité de certains et leur influence indéniable sur le milieu dans lequel ils vivaient et sur les générations qui les ont suivis valent qu'on s'arrête à leurs œuvres.

Et, sans vouloir tirer de cet essai des conclusions hâtives, nous pouvons affirmer que l'âme ardente des « errants », des grands « découvreurs de terres » et des hardis « chevaliers d'aventures » a tracé dans le champ de notre littérature un sillon profond, a exercé une action vivifiante et imprimé des marques qu'il n'est pas sans intérêt de mettre en lumière.

Page 1