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VOYAGEURS

Les premiers voyageurs, voyageurs collectifs et non pas individus isolés, sont ces peuples qui, en des temps très reculés, se séparant de la souche principale de la race ou de la tribu, constituèrent les premières migrations humaines. Négligeons ces premiers voyageurs : ils appartiennent à la préhistoire.

Grecs et Phéniciens, les premiers, éprouvèrent le désir de connaître les peuples qui les environnaient. Les Grecs, notamment, comme mus par un obscur instinct, furent toujours curieux de l'Orient : la mythologie et la fable l'attestent, serait-ce que par cette légende du Voyage des Argonautes, premier symbole peut-être de la recherche de l'or et dont surent s'inspirer les grands tragiques grecs.

A l'occasion de la guerre de Troie, Orient et

Occident mêlèrent les flots de leurs guerriers et plus tard^ les philosophes Thaïes^ Pythagore^ Anaximandre^ Leucippe^ Héraclide, Xénophane et Anaximène, s'en furent dans les villes du bassin méditerranéen poursuivre l'étude de la sagesse orientale.

Hérodote^ né en 484^ avant Jésus-Christ^ dans la cité dorienne d'Halicarnasse, qui était alors sujette du roi de Perse^ put visiter l'Egypte tout entière jusqu'aux cataractes du Nil^ la Lybie jusqu'à Cyrène, la Phénicie^ la Babylonie, très probablement la Perse^ puis^ les côtes méridiodionales de la Mer Noire et les rivages de la mer Egée, c'est-à-dire, la Thrace et la Macédoine pour descendre jusque dans la Grèce. Hérodote, chassé d'Halicarnasse se réfugie à Samos où il compose le premier livre de son Histoire. Cette histoire constitue un recueil de voyage intéressant et le genre descriptif y tient une large place (1).

(1) Hérodote, dans son Histoire, évoque le souvenir d'un périple fameux autour de l'Afrique. Il résulte d'un grand scarabée gravé sur l'ordre du roi Néchao II (610-695 avant Jésus-Christ) récemment donné au Musée Guimet : 1° Que le roi Néchao II envoya un messager pour faire le tour de la terre inconnue ; 2° que ce messager revint par eau en Egypte après avoir suivi tout le pourtour de cette terre (?) ; 3° que Néchao reçut le messager à Barbastis d'où le scarabée provient et fit mettre par écrit le récit de toutes les merveilles advenues à son envoyé.

Bien avant qu'Hérodote accomplît ses voyages^ Homère, vers le ix^ siècle avant Jésus-Christ, avait édifié un des premiers Itinéraires connus. Polype et Strabon, rappelle M. Pierre Quillard {i), pensaient que les faits narrés dans VIliade et dans l'Odyssée avaient un caractère historique « et qu'il n'était point homérique de construire « une vaine tératologie sans aucun élément de « vérité. » Le mythe, pour ces deux historiens, habille mainte réalité « car l'homme aime savoir « et l'amour des contes est le premier éveil de « sa curiosité ».

M. Victor Bérard (2) a exposé comment Homère, qui fut probablement un homme de l'Ionie ou des îles grecques les plus orientales, put connaître avec tant de précision la Grèce continentale, les lies du nord de l'Adriatique et jusqu'au Pilier du couchant, que les Egyptiens appellent Manou et les Grecs Atlas, M. Quillard, commentant l'œuvre de M. Victor Bérard, a émis l'avis que le poète avait utilisé des fragments de périple plutôt qu'un périple continu.

« Il n'indique, en général, ni l'orientation de la marche, ni la longueur des étapes, mais ses fragments n'ont point été choisis au hasard...

(1) Mercure de France, IX, 1902.

(2) Victor Bérard, Les Phéniciens et l'Odyssée.

C'est une anthologie d'horreurs^, une sorte de Roman des sept touc^es^ représentant, avec complaisance, tous les épouvantements de la mer occidentale, comme pour en détourner les navigateurs non-phéniciens ; ainsi, pendant longtemps, dans les récits hollandais, des légendes à l'usage des étrangers grossissaient à plaisir les tempêtes du Cap de Bonne-Espérance (1), les typhons de la mer des Indes et les difficultés de la navigation dans les passes étroites des mers de corail.

« Le genre même du Nostos, du retour dans la Patrie, fut très probablement emprunté par les Hellènes à des romans sémitiques, si bien qu'un assyriologue de marque, M. P. Jensen, a pu trouver entre l'Odyssée et l'épopée assyrienne de Gilgamish des analogies telles qu'elles décelaient entre les deux poëmes des rapports de dépendance. Le Nostos d'Odysseus ne serait donc pas un coup d'essai. « Son auteur travaillait sur des modèles et construisait artistement, savamment, ce chef-d'œuvre des Nostoî, -> et, pour prendre plus près de nous un exemple certain, il serait aux œuvres antérieures à peu près ce que les descriptions du Nouveau-Monde dans Chateaubriand sont à la prose quelconque de

(1) Dénommé même Cap des Tempêtes.

Charlevoix, de Bertram et de quelques autres, par un phénomène de transposition et d'adaptation que M. Joseph Bédier a fort exactement décrit en rapprochant irréfutablement les textes (1) ».

Avec l'Odyssée, un des plus anciens livres de voyages connus paraît être le Périple du navigateur carthaginois Hannon. Hannon fut chargé par ses compatriotes de visiter les régions situées au delà des colonnes d'Hercule qui avaient longtemps constitué les bornes du monde ancien. Il partit avec soixante vaisseaux^ franchit le détroit qui unit l'Atlantique à la Méditerranée et fonda un établissement dans une île qu'il nomma Cerné et qu'on croit être l'actuelle île d'Arguin.

Il dut bientôt, faute d'approvisionnements suffisants, mettre le cap sur Carthage, sans rapporter de données précises sur cette légendaire Atlantide dont M. Paul Gaffarel a évoqué de façon si heureuse le souvenir. Hannon parvint-il jusqu'au Sénégal ? La question n'a jamais été nettement élucidée, non plus que celle de l'époque exacte où ce périple a été accompli, au x® siècle avant Jésus-Christ, selon les uns, au m® siècle selon les autres, au vi® siècle, d'après Bougainville.

(1) M$rcure de France, I, 1904.

« Les Grecs et les Romains^ dit Walckenaër (1), marins peu entreprenants et qui, jamais, n'osèrent dépasser le cap de Nun, ne crurent pas à la navigation d'Hannon et s'en moquèrent comme on s'est moqué de la relation de Marco Polo avant que les progrès des découvertes vinssent en confirmer les détails. Les premiers modernes, tels que Ramusio, qui publièrent les relations des découvertes des Portugais sur la côte d'Afrique, furent frappés de leur analogie avec la relation d'Hannon et lui accordèrent une attention que l'incrédulité de Mêla et de Pline leur avait refusée. »

Vers le iv^ siècle avant notre ère, le Grec Pythéas reprit l'itinéraire que n'avait pu mener à bien Sataspes, marin du roi Xerxès. Il franchit les colonnes d'Hercule, atteignit le cap Finistère, traversa la Manche, séjourna en Danemark, en Suède et s'arrêta à l'île de Thulé. Les deux relations de son voyage intitulées De l'Océan et Périple de la terre ne nous sont parvenues qu'à titre de mémoire et à travers les écrits de Strabon.

Le Cretois Néarque fut envoyé par Alexandre des bouches de l' Indus vers l'Euphrate, pour visiter la Perse. Arrien nous a donné son Jourr^al

(1 ) Histoire générale des voyages.

riche en détails intéressants. Nous possédons également le récit du voyage de Scylax sur les côtes de TEuropCj; de TAsie et de la Libye, récit^ d'ailleurs, qui n'offre qu'un intérêt médiocre.

Dans la période byzantine de la littérature grecque (1), un certain Antonius Diogène, qui vécut probablement dans le ii^ ou le iii^ siècle, écrivit un roman intitulé Les choses incroyables d'au delà de Thulé qui inspira, selon toute vraisemblance, — et c'est l'opinion de M .Maurice Croiset, — le Voyage véritahle de Lucien. Photius a laissé une analyse intéressante de ce voyage fantastique d'un Arcadien au nord de l'Europe et de l'Asie par delà l'île de Thulé.

« Les vingt-quatre livres des choses incroyables qui se voient au delà de Thulé, dit M. Zévort (2), offrent déjà sur une large échelle cette naïve confusion des lieux, des hommes et des choses qui nous fait sourire à la lecture des romans de chevalerie. Pythagore, passé depuis longtemps à l'état de personnage mythologique, y joue son rôle, et un de ses disciples, Astréus, y expose lon-

(1) Cf. Ottfried Muller, Littérature grecque ; F. Del- TOUR, Histoire de la littérature grecque.

(2) Charles Zf.vort, Introduction sur le roman chez les Grecs.

guement sa doctrine (1). Zamolxis reçoit la visite du héros voyageur ; Paapis^ prêtre égyptien, représente la sorcellerie ; Astréus nous introduit aux enfers ; Dinias va étudier de près les régions lunaires et en donne une description détaillée (2). Toutes les merveilles de la terre et du ciel^ toutes les curiosités^ historiques^ géographiques et magiques ont leur place marquée dans cette vaste description qui embrasse une grande partie du monde connu, sans compter les contrées imaginaires, »

Héliodore, écrivain du m® ou du iv^ siècle, composa un autre roman d'aventures lointaines connu sous le nom des Ethiopiques ou les Aventures de Théagène et Chariclée, roman qui a pour principal mérite d'avoir fortement ému la jeunesse rêveuse de Racine. Achille Tatius, alexandrin, écrivit, vers la même époque, les Histoires de Leucippe et de Clitophon (3).

La fiction de Théagène et Chariclée a provoqué de nombreuses imitations : les romans, si longtemps en faveur, de Gomberville et de M^^^ de

(1) Porphyre cite toute cette exposition dans la Vie de Pythagore.

(2) Cf. Cyrano de Bergerac.

(3) MM. Charles Verrier et Pierre de Querlon ont donné, dans les éditions du Mercure de France, une parfaite adaptation de l'œuvre de Tatius.

Scudéri se rattachent à cette lointaine origine ; Guarini, dans le Pastor fido, et d'Urfé, dans l'Astrée, ont emprunté à Héliodore son dénouement ; Hardy a trouvé là le sujet de huit de ses nombreuses tragédies, et Dorât, n'estimant pas la matière assez épuisée, en a tiré un nouveau drame joué en 1762 et qu'il a jugé lui-même plus tard, avec une juste sévérité.

Pendant la longue agonie du monde grec, les misérables productions romanesques se succédèrent : Xénophon d'Ephèse écrivit ses Ephésiaques ou Amours d'Anthia et de Habrocome. Suidas cite, d'ailleurs, trois écrivains de ce nom de Xénophon qui, tous, avaient composé des aventures amoureuses. Chariton d'Aphrodisée conta Les amours de Chéréas et de Callirhoé. Ces innombrables récits de voyages romanesques, dont beaucoup ne sont pas parvenus jusqu'à nous, ces récits où s'entassaient toutes les erreurs historiques et géographiques, tous les rêves d'imaginations abâtardies à la recherche d'un merveilleux de plus en plus vulgaire, sans en faire remonter, comme Lucien, l'origine jusqu'à VOdyssée, ont bien constitué un genre ancien fortement marqué d'exotisme et qu'accueillit toujours la plus grande faveur. Nous lisons encore dans le préambule de l'Histoire véritable « que Jamblique « avait composé sur les productions de l'Océan

« une multitude de contes incroyables ; qu'une « foule d'autres écrivains avaient raconté leurs « voyages supposés, mêlant à leurs récits des des- « criptions de bêtes monstrueuses, de mœurs « étranges, d'usages barbares. » Antonius Diogène, de même, dans son roman de Dinias et Dercyllis, nous apprend qu'un certain Antiphanès avait écrit avant lui des récits du même genre.

Il exista donc dans l'antiquité une littérature exotique, mais limitée. Des voyageurs comme Platon, Hippocrate, Xénophon, Aristote, Dicéarque, Eudoxe, Eratosthène, Polybe, Jules César, Strabon, Pomponius Mêla, Tacite, Pline et Ptolémée, pour ne citer que les plus notoires, consignèrent dans leurs œuvres des détails intéressants sur mainte région lointaine. Mais, à l'époque où ces hommes écrivirent, — encore que Pline avance que les empereurs romains entrèrent en relation avec les Empereurs d'Extrême-Orient, — le monde connu était limité au bassin méditerranéen. Les randonnées maritimes des Phéniciens demeuraient, nous l'avons vu, enveloppées de mystère. Les pays qui constituent aujourd'hui l'Angleterre, l'Allemagne, les Etats Scandinaves et la Russie, apparaissaient comme des régions légendaires. Le domaine où la curiosité humaine avait pu s'exercer

était restreint, restreinte aussi la littérature qui avait trait à sa description (1).

Aux temps primitifs de la Gaule et au Moyen Age, du i^r au x® siècle, la littérature chôme. La société occidentale, issue des apports du sang latin et des flots complexes des grandes invasions, se constitue dans un cadre fermé avec un esprit très particulariste : c'est une société régionaliste que la société féodale. Les groupements hu-

(1) « La terre connue du temps d'Hérodote et même du « temps de Pline était assez peu de chose. Les deux tiers fl de l'Europe, la Perse, l'Arabie, l'Egypte, l'Ethiopie et la « Barbarie composaient à peu près seules les régions habî- « tables.... Les grands voyages étaient si rares dans ce temps « d'ignorance et d'erreur que les Argonautes furent immor- « talisés pour avoir fait dans le Pont Euxin une route décent « lieueSj avec cette précaution qu'ils tiraient tous les soirs « leur vaisseau à terre et le lendemain le remettaient à flot « pour continuer leur route. Il ne paraît pas que dans toute « l'Antiquité il se soit fait des découvertes considérables pour « la géographie, même par les Phéniciens. La raison en est « que leur marine étant encore très imparfaite et eux, « se trouvant contraints faute de guides dans la haute « mer de naviguer toujours terre à terre, sur des vaisseaux « assez lourds et qui avaient besoin d'équipages prodigieux, « il leur était impossible de tenter les routes hardies qui font « les grandes découvertes et que nous pratiquons si heureu- « sèment depuis près de trois cents ans. »

J.-Jacques Rousseau, Le nouveau Dédale,

mains sont isolés. Les communications, peu sûres, sont rares. Erigés sur les collines ou les coteaux, dominant les plaines, les chateaux-forts s'observent. Les rapports guerriers sont de règle. Une langue nouvelle s'élabore dont les premiers monuments ne se manifesteront qu'au début du X® siècle. Pas de porte ouverte sur les lointains. Seules, peut-être, les premières invasions de Normands et les incursions sarrazines qui viennent menacer cette société au berceau, et dont le souvenir a été fixé dans la Chanson de Roland, pourraient éveiller l'idée d'autres races, d'autres civilisations.

Les Juifs et surtout les Arabes représentent, seuls, à cette époque, la tendance aux exodes, individuels ou collectifs. Sous les Abassides, l'extension du commerce donne à ces exodes une nouvelle impulsion. Pour faciliter leurs recherches, les Arabes usent des sciences mathématiques qu'ils tenaient des Grecs et apprennent à déterminer, d'après le système de Ptolémée, la longitude et la latitude d'un lieu.

Abou'l-Kasem Mohammed ou Ibn-Hankal, voyageur arabe du x^ siècle, quitte Bagdad en 942 et visite une grande partie du monde musulman. Il recueille des observations sur la géographie, l'histoire, le commerce et les coutumes des habitants et en fait un ouvrage intitulé les

Routes et les Royaumes, intéressant au point de vue documentaire.

Ibn Ouahab et Abou Saïd el Hassan visitent la Chine au iii^ siècle de THégire. Benjamin de Tudèle, rabbin espagnol du xii^ siècle, est considéré comme le plus ancien et le plus célèbre des voyageurs du Moyen Age. Le premier, en Europe, il renseigna le monde occidental sur les contrées lointaines de l'Orient. Vers Tannée 1160, il entreprit sa longue pérégrination dans un but mi-commercial, mi-religieux, désireux qu'il était d'étudier l'état moral et matériel de ses coreligionnaires dans tout l'ancien monde. Revenu dans sa patrie en 1173, il écrivit sa relation intitulée Excursions (Mazaoth) en 1178. Parti de Saragosse, il avait vu successivement le sud de la France, l'Italie, la Grèce, l'Archipel, la Cilicie, la Syrie, la Palestine, la Mésopotamie et la Perse d'où il revint par l'Arabie, l'Egypte et la Sicile. La réalité de son voyage a été fort discutée. Son ouvrage n'en demeure pas moins un curieux monument qui vint, plus tard, compléter l'œuvre énorme d'Ibn Batoutah intitulée Voyages en Asie et en Afrique. Ibn Batoutah qui quitta, à vingt-deux ans, au début du xvi^ siècle, Tanger, sa ville natale, n'y revint qu'à l'âge de cinquante ans, après avoir parcouru, la Barbarie, l'Egypte, l'Asie Mineure, la Russie méridionale, la Syrie,

la Perse, l'Arablcj, la Chine;, Tarchipel indien,, l'Espagne et après avoir visité, affirme-t-on^, la capitale du Soudan, Tombouctou (1). Etant donné l'époque à laquelle ce voyage fut accompli, il constitue une prodigieuse randonnée. La relation rédigée par Ibn Djozay vaut surtout par la peinture des mœurs et les indications précieuses qu'elle contient sur la pensée, la mentalité des Arabes au viii^ siècle de l'Hégire.

En Occident, le cycle des Croisades engendra une littérature spéciale fortement teintée d'exotisme, littérature que pouvait, d'ailleurs, faire prévoir antérieurement la teneur de certaines chansons de geste et du voyage de Charlemagne à Jérusalem.

Dans leurs récits épiques, les trouvères firent entrer les aventures incroyables des romans bretons et le fantastique insensé du voyage d'Alexandre dans l'Inde.

« Ce ne furent plus, constate M. Lanson (2), que voyages lointains, pays fabuleux, une Asie de niaise féerie avec ses « soudans » et ses « amiraux » cocassement naïfs, avec son histoire et sa géographie folles. Il n'est pas jusqu'à Roland,

(1) Voir â cet égard : Kosegarten, De Muhammede Ibn Batoutah, léna, 1808, in-4.

(2) Gustave Lanson, Histoire de la litlirature française.

le vaillant homme occis à Roncevaux^ qui n'aille, un beau jour^ se faire le chimérique gouverneur d'une vague « Persée ». Ce ne furent plus que géants hideux à plaisir, nègres cornus et même cornus « derrière et devant », enchanteurs et magiciens. »

Même fantasmagorie dans la Chanson de Jérusalem extraite des chroniques latines de la Chanson d'Antioche et qui devint le noyau d'un cycle romanesque dont le héros central, le grand Godefroy de Bouillon, était doté d'une généalogie fabuleuse, où s'insérait la merveilleuse légende du Chevalier au Cygne.

L'idée d'un voyage de Charlemagne en Terre- Sainte se trouve, pour la première fois, portée dans La chronique de Benoît, moine de Saint- André-sur-le-Mont-Socrate, qui écrivait vers 968. Un siècle plus tard, un autre moine reprit l'idée et la développa. On voit Charlemagne, dans son poème, rapporter de Jérusalem la couronne d'épines, un des saints clous, un morceau de !a vraie croix et le bras de saint Siméon. M, Gaston Paris a pu justement remarquer que « les « miracles absurdes qui y sont racontés, le carac- « tère niaisement dévot qu'il prête à Charlemagne « contrastent singulièrement avec le ton et le « récit des chansons de geste. » La même remarque peut s'appliquer au Pseudo-Turpin^

œuvre du même genre^, et qui fut très répandue au Moyen Age.

Au xii^ siècle^ nouveau poème mi-hèroïque^ mi-comique encore inspiré par la légenda du voyage de Charlemagne à Jérusalem. C'est un fabliau.

« La pointe d'immoralité et d'impiété de ce conte^ dit Gaston Pâris, a tenté les écrivains du XVIII® siècle. La Chaussée et Marie-Joseph Chénier en ont fait chacun une imitation ; celle de ce dernierj, bien qu'elle ne rende pas le ton naïf et l'ironie modérée de l'original, est écrite avec esprit et peut passer pour un de ses meilleurs contes. »

Ces divers poèmes occidentaux du x® au xii® siècle, où l'Orient et ses légendes fabuleuses entrent en scène, montrent à quel point la curiosité humaine était excitée par les récits exotiques. « Les « poèmes relatifs aux Croisades, déclare M. Dou- « mie (1), mélange d'histoires vraies et d'inven- « tions pures, sont destinés à satisfaire cette « curiosité. »

A côté de ces récits imaginatifs, les chroniqueurs tels que Villehardouin et Joinville, Jean Sarrazin et Robert de Clari, nous ont laissé sur les Croisades des documents plus sérieux, des données plus précises.

(1) René Doumic, Histoire de la littérature française.

Villehardouîn décrit avec émotion :

« Gaza^, la cité fermée de hauts murs et de hautes tours, et vainement, eussiez-vous demandé une plus belle, plus forte ni plus riche », et le départ du port de Corfou « la veille de la Pentecôte qui fut mil deux cent trois ans après Jésus-Christ. Et là, furent toutes les nefs ensemble et tous les huissiers et toutes les galères de l'armée et beaucoup d'autres nefs de marchands qui faisaient route avec eux. Et le jour fut clair et beau et le vent doux et bon. Et ils laissèrent aller les voiles au vent.... »

Villehardouin nous dit encore son éblouissement, lorsque, de leurs vaisseaux ancrés à San- Stéfano, nos barons :

« Voient à plein tout Constantinople... Or, pouvez-vous savoir que ceux-là regardèrent fort Constantinople, qui jamais ne l'avaient vue ; car ils ne pouvaient croire que si riche ville pût être en tout le monde, quand ils virent ces hauts murs et ces riches tours dont elle était close tout autour à la ronde, et ces riches palais et ces hautes églises, dont il y avait tant que nul ne l'aurait pu croire, s'il ne l'eût de ses yeux vu, et la longueur et la largeur de la ville qui, sur toutes les autres, était souveraine. Et sachez qu'il n'y eut si hardi à qui la chair né frémit et ce fut une merveille car jamais si grande affaire ne fut en-

treprise de telles gens, depuis que le monde fut créé. »

Villehardouin qui^ après la prise de Constantinople^ avait reçu les fiefs de Trajanople et de Macra, et était devenu maréchal de Romanie, dicta ses mémoires dans les dernières années de sa vie entre 1207, sans doute, et 1212.

Joinville écrivit également ses mémoires au déclin de ses jours, à l'âge de quatre-vingts ans.

« En dictant son livre, il avait encore dans les yeux tous les détails du débarquement devant Damiette, la galère du comte de Jaffa, celle de toutes qui « le plus noblement aborda » ; qui était peinte « à écussons de ses armes, lesquelles armes sont d'or avec une croix de gueules pattée (1). » Joinville, déclare M. Lanson (2) « regarde tout, s'émerveille de tout, et dit tout. Il semble que l'univers ait été créé pour lui, et que ce soit le premier regard de l'humanité sur le monde des formes, des couleurs et du mouvement. Le Nil « qui sort de Paradis Terrestre », le miracle de ses crues périodiques, les alcarazas où l'eau se tient si fraîche en plein soleil, les Bédouins, « laide et hideuse gent » à barbe et cheveux noirs, les Tartares et les commence-

(1) Jeanroy, Vie de Joinville.

(2) G. Lanson, op. citai.

ments merveilleux de leur puissance; la Norwège et la longueur des jours polaires^ trois ménétriers qui jouent du cor et font la culbute^ les petites choses comme les grandes^ ont frappé Joinville, et viennent, après cinquante ans^ prendre place un peu à l'aventure au milieu des « chevaleries du roi Louis ».... Il a l'imagination vive et les sens éveillés : tout ce qu'on lui dit^ il le voit et le fait voir. Mais, surtout, il a des yeux : et tout ce qui a passé devant ses yeux y laisse une ineffaçable et précise image. Après cinquante ans, il voit la toile peinte en bleu qui revêtait le pavillon du soudan d'Egypte, la cotte vermeille à raies jaunes d'un garçon qui estvenu en Syrie lui offrir ses services ; quand il s'attendait à avoir la tête coupée, il entend la confession de son compagnon sans qu'il lui en reste un mot dans la mémoire ; mais il voit le caleçon de toile écrue d'un Sarrasin et ce caleçon^ toute sa vie, lui restera devant les yeux... »

Jean Sarrasin, chambellan du roi, a laissé aussi une intéressante relation de l'expédition d'Egypte à laquelle il prit part comme Joinville. Sa relation contrôle fort utilement celle du maréchal.

Quand à Robert de Clari, son récit est remarquable surtout en ce qu'il constitue comme la contre-partie de celui de Villehardouin. Il exprime l'opinion du soldat j « de la menue gent »;,

en opposition avec celle des hauts barons de la Croisade. « Le premier partage du butin est fait « au détriment des pauvres chevaliers et des « sergents qui, après avoir mis en commun leurs « prises, n'en eurent plus leur part équitable... « Villehardouin a sur tous ces détails bien des ré- « ticences (1). »

Au moment même où s'épanouissait le cycle littéraire, historique et épique des Croisades, un commerçant vint apporter à la curiosité occidentale un aliment de premier ordre avec le récit de ses voyages aux pays extrême-orientaux. Marco Polo, né à Venise vers 1256, fils et neveu de voyageurs, partit pour l'Orient, à l'âge de quinze ans, en 1271. Il accompagnait son père et son oncle qui, commerçants riches et entreprenants, avaient poussé vers 1260 leurs entreprises jusqu'en Perse et qui, ayant obtenu la faveur du grand Khan de Tartarie, Koubilaï, avaient été par lui envoyés en mission près du pape. Marco Polo fut chargé par le même Koubilaï-Khan de missions qui le conduisirent aux extrémités de l'Asie, et l'amenèrent à explorer des pays absolument inconnus des Européens, la Birmanie, la Mongolie, la Chine, le Japon. La

(1) Hector Quignon, Un historien picard de la Quatrième Croisade : Robert de Clari.

relation de ses voyages^ qu'il intitula simplement Le lii>re de Marco Polo, fut donnée par Fauteur lui-même en 1307 à Thiébault de Cépoy, représentant à Venise de Charles de Valois^ fils du roi Philippe le Hardi. Jehan, fils aîné de Thiébault^ remit à Charles de Valois une copie de l'original. Elle porte pour titre : LiVre des merveilles du monde. En voici le début :

a Pour savoir la pure vérité de diverses régions du monde^ si prenez ce livre et le faites lire^ si y trouverez les grandismes merveilles qui y sont escrites de la grant Herménie (Arménie) et de Perse et des Tartares et d'Inde et de maintes autres provinces^ si comme notre livre vous contera tout par ordre apertement ; de quoi, messire Marc Pol^ sage et noble citoien de Venise raconte pour ce que il dit. Mais onques y a des choses que il ne vit pas^ mais il entendit d'hommes certains par vérité. Et pour ce, mettons-nous les choses veues pour veues et les entendues pour entendues, à ce que nostre livre soit droit et véritable sans nul mensonge. Et chascuns que ce livre orra ou lira le doie croire pour ce que toutes sont choses véritables (1). »

Cet ouvrage, qui contenait une description de l'Asie orientale, contrée dont, auparavant,

(1) Histoire génirale des voyages.

l'Europe soupçonnait à peine l'existence, fut traité de romanesque jusqu'à ce que les progrès de la géographie moderne en fissent voir l'étonnante exactitude.

« A ce moment, dit Walckenaër, comme, chaque jour, les notions sur les pays décrits par Marco Polo confirmaient de plus en plus ce qu'il avait dit, les cosmographes les plus instruits s'en emparèrent et, malgré la brièveté et le peu d'ordre des descriptions, ils dessinèrent d'après elles sur leurs cartes, comme d'après les seules sources authentiques, toutes les contrées de l'Asie, à l'Orient du Golfe Persique, et au nord du Caucase, et des m.onts Himalaya ainsi que des côtes orientales d'Afrique (1).... Le Cathay, en prolongeant considérablement l'Asie vers l'est, fit naître la pensée d'en atteindre les côtes et de parvenir dans les riches contrées de l'Inde, en cinglant directement vers l'Occident. »

Les rapports adressés aux souverains de l'Espagne par Christophe Colomb prouvent, en effet, nettement, qu'il était sous l'influence des opinions suggérées par le livre de Marco Polo, et que, dans toutes les terres dont il faisait la découverte, il voyait des dépendances du Cathay, c'est-à-dire de la Chine. L'ouvrage de Marco

(1) Ce fut notamment le cas du fameux d'Anville.

Polo eut un retentissement considérable. Aussi^ lorsque Grynœus publia à Baie vers 1532 son Noi>us orbis regionum ac însularum vetirihuft incognitarum qui constitue la première histoire générale des voyages, cet auteur réunit à la relation de Marco Polo tous les documents qu'il possédait •ur Christophe Colomb, Améric Vespuce et Fernand Cortez.

Au xvi^ siècle, lorsqu'une véritable émulation dans la voie des découvertes et des voyages lointains régna entre les nations de l'Europe, les Français ne se laissèrent pas distancer. Déjà, au xi^ siècle, des navigateurs dieppois avaient découvert la côte de Guinée,découverte revendiquée pour Joâo de Santarem et Pierre Escobar vers la fin du xv^ siècle. Plus tard, ce sera un dieppois encore, Parmentier, émule du fameux Ango, qui, après divers voyages au Brésil et à l'île de Sumatra, publiera un curieux recueil de poésies sous ce titre : Description des merveilles du monde (1536).

En 1584, Jacques Cartier remonta le fleuve Saint-Laurent et découvrit le Canada. L'édition originale du livre qui contient la relation des découvertes de Jacques Cartier est intitulée : Brief récit et succincte narration de la na^>igation faicte es îles de Canada, Hochelega, Saguenay et aultresj^ et particulièrement des mœurs, langages

et cérémonies d'habitants d'icelles. Ce livre parut en 1545 et fut suivi en 1598 du Discours du voyage de Jacques Cartier aux terres neufves de Canada, Norimbergue, Hochelega, Labrador et pays adjacents, dites nouvelle France,

Samuel de Champlain^ qui partit de Honfleur le 15 mars 1603, continua les recherches de Cartier. Il rencontra le Saint-Laurent^ pénétra dans l'intérieur des terres^ en dressa la carte et reprit la route de France. Suivant la promesse qu'il avait faite au roi avant son départ^ il lui présenta la relation de son voyage. Cette relation fut immédiatement imprimée sous ce titre^ en 1603 : Des sauvages ou Voyage de Samuel Champlain. Champlain retourna au Canada^ fit de nombreuses explorations^ tenta de trouver une route pour aller en Chine et dans l'Inde^ en passant par le nord de l'Amérique^ et fonda la ville de Québec. Revenu en France^ il publia successivement^ en 1619, les Voyages et découvertes en la nouvelle France es années 1615 à 1618, et, en 1632, Les voyages de la nouvelle France occidentale, dite Canada, faits par S. de Champlain et toutes les découvertes qu'il a faites en ce pays depuis 1603 jusqu'en 1629.

Les relations de Cartier et de Champlain doivent être complétées par V Histoire de la Nouvelle France qu'écrivit, en 1744^ un célèbre mission-

naire^ le père Charlevoix. Pierre François Xavier de Charlevoix^ jésuite, né à Saint-Quentin, en 1682, professa quelque temps les humanités et la philosophie, puis fut, en 1720, désigné pour les missions d'Amérique. Il parcourut le Canada et les contrées environnantes, visita saint-Domingue et, de retour en France, fit un voyage en Italie. Il se fixa en France où il travailla pendant vingt années au Journal de Tréi^oux. Il mourut en 1761. En 1736, il avait publié une Histoire du Japon, en 1740, une Histoire de Saint- Domingue, et, en 1744, cette Histoire de la nouvelle France qui passe, à juste titre, pour un des ouvrages exotiques les plus curieux qui aient paru au xviii® siècle.

Les guerres religieuses eurent pour conséquence, au xvi^ siècle, de nombreuses tentatives d'établissements français en Amérique. L'amiral Coligny forma le projet d'y fonder une colonie, dans le but d'assurer un refuge aux calvinistes persécutés en France. Le vice-amiral Durand de Villegagnon, choisi pour exécuter ce projet, partit en 1515 et alla jeter l'ancre dans la baie de Rio de Janeiro. Il prit possession d'une île à laquelle il donna le nom de Coligny. Villegagnon gouverna despotiquement la nouvelle colonie, puis l'abandonna aux Portugais. Les réformés appelleront Villegagnon le Caïn de l'Amé-

rique. Barré avait publié son Discours surlanai^igatioTv de Villegagnon en Amérique (Paris, 1558) avant le retour en France de ce dernier.

Coligny n'abandonna pas son dessein, La Floride, que Juan Ponce de Léon avait découverte en 1512 et dont les Espagnols avaient plusieurs fois été chassés par les naturels, lui parut convenir à ses coreligionnaires, Charles IX l'ayant approuvé, il plaça sous le commandement de Jean Ribaut et de René de Laudonnière deux navires où étaient embarqués 500 marins ou soldats d'élite, tous huguenots. L'expédition quitta Dieppe le 18 février 1562 et débarqua dans la Caroline du Sud. La colonie française fut attaquée par les Espagnols commandés par Pedro Menendez, Une tempête livra Ribaut à Menendez. Le capitaine français fut poignardé, écorché encore palpitant, et les lambeaux de son corps coupé en morceaux, furent plantés sur des piquets autour du Fort- Royal, Dominique de Gourgues le vengea.

Jacques le Moyne de Gourgues, peintre dieppois, père de Dominique, qui avait accompagné Jean Ribaut en Amérique, écrivit la Relation du capitaine J. Ribaut à la Floride. C'est un récit coloré, émouvant et tragique que complètent, au point de vue documentaire (1), l'Histoire de la Floride

(1) Un certain Fulgence Girard a publié en 1857, en feuille-

contenant les trois voyages faits en icelle par des capitaines et des pilotes français que publia, en ib86, René de Laudonnière, le Voyage du capitaine de Gourgues dans la Floride, écrit par Bazanier la même année, et un curieux manuscrit que possède la Bibliothèque nationale et qui est intitulé la Reprise de la Floride par le capitaine de Gourgues (1).

Au XVII® siècle, Etienne de Flacourt qui, de 1648 à 1655, avait dirigé à Madagascar les comptoirs de la Compagnie des Indes, publie, en 1658 une intéressante Histoire de la grande île de Madagascar, Mais, les trois voyageurs et écrivains notoires de l'époque sont Tavernier, Chardin et Bernier.

Tavernier, à l'âge de Vingt-deux ans, avait visité une grande partie de l'Europe. En 1638, il part pour la Perse à la suite d'une caravane. Les tissus et les pierres précieuses qu'il rapporte l'enrichissent à tel point qu'il décide de nouveaux voyage en Asie. Il retourne en Perse, parcourt rinde, visite les îles célèbres, Sumatra et Batavia. De retour en France, après son sixième

ton dans le journal le Siècle, un roman intitulé Le Talion et qui a pour sujet les aventures de Dominique de Gourgues en Floride.

(1) Bibliothèque nationale, no 10-537.

voyage^ il vend des diamants à Louis XIV pour une somme considérable. Il est admis à la cour^ reçoit des lettres de noblesse et Boileau peut écrire pour son portrait les vers suivants :

En tous lieux, sa vertu fut son plus sûr appui, Et bien qu'en nos climats de retour aujourd'hui.

En foule, à nos yeux, il présente Les plus rares trésors que le soleil enfante, Il n'a rien rapporté de si rare que lui.

Tavernier n'était pas instruit (1). Mais^ il possédait une grande mémoire et il avait, au cours de son voyage, recueilli un certain nombre de notes. D'après ces notes, Chappuzeau et La Chapelle rédigèrent les Six voyages de J,-B. Tavernier qu'il a faits en Turquie, en Perse et aux Indes pendant l'espace de quarante ans et par toutes les routes que l'on peut tenir (1676-1679).

Chardin, fils d'un bijoutier protestant, se rend de bonne heure en Perse et dans les Indes Orientales (2) pour y faire le commerce des pierres

(1) « Quoique Tavernier, dit Voltaire; soit plus un marchand qu'un philosophe. »

(2) Cette région avait déjà été visitée au début du siècle par Pyrard de Laval, qui fit plusieurs expéditions aux îles et pays de Ceylan, de Malacca, de Sumatra, de Java, d'Ormus, de Cambay, etc. Ce récit de Pyrard de Laval intitulé Discours du Voyage des Français aux Indes Orientales et qui

fines. Pendant un séjour de six ans à Ispahan, où le titre de marchand du roi de Perse le met en relation avec tous les grands, il visite deux fois les ruines de Persépolis et rassemble des matériaux curieux sur les antiquités du pays. Revenu dans sa patrie en 1670, et s'y voyant, en raison de la religion qu'il professait, exclu des honneurs auxquels il avait droit d'aspirer, il se détermine à retourner en Asie. Après un nouveau séjour de dix années dans la Perse, il en part avec une riche cargaison et se rend à Londres, où il est bien accueilli par le roi Charles IL Après son premier voyage^ il avait publié à Paris, en 1671, le Couronnement de Soliman III, roi de Perse. Il fit paraître à Londres, en 1686, la première relation de ses voyages qui fut rééditée à Amsterdam en 1711 sous ce titre : Journal du voyage du chevalier Chardin en Perse et aux Indes Orientales par la Mer Noire et la Colchide. Cet ouvrage est fort estimé ; le style en est simple et précis ; l'érudition de l'auteur lui a permis de contrôler sur les lieux mêmes les passages des historiens et des

parut en 1615, se distingue de la plupart des relations qui qui ont paru vers cette époque par la concision et la netteté du récit, le style clair et simple, l'exactitude des descriptions et surtout l'excellence de la méthode du voyageur, qualité si rare dans ceux de son temps.

géographes de l'Antiquité relatifs à ce pays^ de les rectifier ou de les compléter.

François Bernier;, après avoir séjourné au Caire, pendant un an^ s'embarqua à Suez pour l'Inde où il réside douze ans, dont huit en qualité de médecin d'Aureng-Zeb. Ses Voyages qui parurent de 1699 à 1724, son Histoire de la dernière révolution des Etais du grand Mogol (1670-1671), jettent une vive lumière sur les révolutions de l'Hindoustan et sur les événements dont il fut le témoin. Il fait connaître des contrées qu'aucun Européen n'avait visitées avant lui et qu'on n'a pas mieux décrites après lui. Bernier, disciple de Gassendi, possédait un certain esprit philosophique. Il écrivait bien. A son retour en France, il se vit recherché par la haute société et par les gens d'esprit. La Fontaine , Boileau, Molière, j^me (Je j^ Sablière, Ninon de Lenclos, Chapelle, Saint-Evremond, furent ses amis. On l'appelait le Mogol à cause de son voyage et le joli philosophe à cause des agréments de son extérieur et de sa conversation.

D'autres voyageurs français, vers cette époque, visitent l'Extrcme-Orient : Tachard écrit, en 1689, la relation de son Voyage et second voyage au Siam, la Boulère son livre sur Le royaume de Siam (1691). La Boullaye le Gouz visite le Radjpoutana (1649)^ Jean Thévenot est reçu par Aureng-

Zeb (1666). La Boullaye le Gouz rencontre à Surate Thévenot, Tavernier et Ambroise de Romilly, supérieur des Capucins, et à Agra un médecin français, Jacques de Palissy, qui le met en rapport avec le grand-vizir.

Au xviii^ siècle, Tœuvre de ces voyageurs est complétée par Jean-Baptiste le Gentil (1) qui, parti dans l'Inde en 1752, y sert successivement sous les ordres de Dupleix, Bussy, Conflans et Law de Lauriston. Après la ruine de nos établissements, Gentil, qui est devenu colonel, offre ses services au nabab d'Aoud, vizir de l'empire mogol, dont il dresse les troupes. Il rentre en France en 1778 et, de cette date à sa mort qui survient en 1799, il écrit une Histoire de l'empire mogol et une Histoire des radjahs de V Hindoustan, qui complètent utilement les ouvrages antérieurs sur le même objet.

Les deux voyageurs les plus célèbres du siècle, ceux qu'on peut opposer à Tavernier et à Char-

(1) A ne pas confondre avec Labarbinais-le-Gentil, voyageur français qui visita la Chine, le Brésil, l'île Bourbon et publia le récit de ses expéditions sous ce titre : Nouveau voyage du monde avec une description de la Chine (Paris, 1728). Bernardin de Saint Pierre estimait beaucoup l'œuvre de Labarbinais-Ie-Gentil qui « a aussi bien décrit les mœurs « de la Chine que celles de nos marins et de plusieurs colo- « nies de l'Europe ».

din^pourle siècle précédent^ et qui ont joui d'une renommée mondiale^ furent Bougainville et Cook.

Bougainville (Louis Antoine de)^ frère du littérateur qui avait^ en 1752, publié un Parallèle de r Expéditioti d' Alexandre-le- Grand dans les Indes avec celle de Thamas Koulikhan, après avoir été secrétaire d'ambassade à Londres, devint aidede camp du marquis de Montcalm à l'époque où celui-ci assurait glorieusement la défense du Canada. La mort de Montcalm, en 1755, l'abandon du Canada l'amenèrent à rentrer en France. Il servit en Allemagne jusqu'en 1762, époque à laquelle il reçut du roi, comme témoignage de sa satisfaction particulière deux pièces de canon. Peu après, il partait en croisière et effectuait la circumnavigation qui l'a rendu justement célèbre. Rentré en France en 1769, il publia la relation de sa croisière sous ce titre : Voyage autour du monde (1771). Ce livre bénéficia d'une heureuse fortune. Une nouvelle édition dut être donnée au public dès 1772 et l'ouvrage fut traduit en plusieurs langues.

La même heureuse fortune échut à la relation de James Cook. Cook était parti en 1768 sur y Endeavour pour une expédition autour du monde. Ce fut dans ce premier voyage qu'après avoir visité les îles de la Société, déjà reconnues par Bougainville, il découvrit les côtes de Nou-

velle-Zélande. Dans une seconde campagne;, il découvrait la Nouvelle-Calédonie. Il fut tué au cours d'un troisième voyage en 1779. De même que la relation de Bougainville, les relations des voyages de Cook obtinrent un succès universel. Le premier voyage fut rédigé par Hawkesworth et parut à Londres en 1773. Le second^ rédigé par Cook lui-même,, parut à Londres en 1777. King donna le récit du troisième voyage en 1784. Dès 1774^ Suard avait traduit en français les deux premiers voyages et Demeunier donna une traduction du troisième voyage en 1785.

Jean François Galaup de la Pérouse^ hors quelques Lettres inédites que publia la Revue encyclopédique en 1827^ n'a pu laisser de relation de son voyage fameux dans le Pacifique au cours duquel il trouva la mort^ dans des conditions qui n'ont jamais été clairement élucidées^ et dont le mystère passionna à l'époque et^ longtemps encore après^ l'opinion publique.

Bruni d'Entrecasteaux^ envoyé à sa recherche par Louis XVI^ mourut lui-même^ avant que son voyage eût pris fin^ en vue de Java. Il rapportait de sa croisière des documents précieux que M. de Rossel publia^ en 1799^ sous ce titre Relation du voyage d' Entrecasteaux.

Littérature maritime autant qu'exotique^ les grands voyages autour du monde connurent une

faveur que n'obtinrent point les œuvres sévères de Malouet (1) ou les impressions africaines du chevalier de Boufflers (2). Cela s'explique aisément sil'on considère que les récits de Cook et de Bougainville apportaient en Europe des données sur un monde nouveau et jusqu'alors inconnu^ celui de l'Océan Pacifique. Les lecteurs français et anglais contemplèrent avec curiosité les gravures de l'ouvrage de Cook représentant les indigènes de l'île de Pâques et leurs monstrueuses idoles. Cela les reposait un peu de l'Asie que les voyages des Tavernier et de Chardin et aussi de nombreux missionnaires avaient^ un temps, fort mise à la mode.

Les missionnaires ont été, en effet, d'admirables et intrépides voyageurs et de non moins intrépides écrivains. L'énumération de leurs mémoires et récits de voyages suffirait seule à

(1) Malouet, fonctionnaire du roi à Saint-Doniingue et à Cayenne publia en 1788, Mémoires sur l'esclai'age des nègres, Mémoires et correspondances sur l'administration des colonies, 1802, etc.

(2) Stanislas de Boufflers, qui fut gouverneur du Sénégal, avant la Révolution, a laissé de curieuses pages et très pittoresques sur la colonie qu'il administra quelques mois. Voir â cet égard, un intéressant article de M. Paul Bonnefon paru dans le Mercure de France du 1^"^ juillet 1910 et intitulé : Le chevalier de Boufflers au Sénégal, lettres et documents inédits.

constituer le sujet et la matière d'un gros ouvrage. Dès le XVI® siècle, ils partent au loin et le cordelier André Thévet va d'Italie en Terre- Sainte et de Terre-Sainte au Brésil. Il rentre en France où Catherine de Médicis le pourvoit de la charge d'historiographe et de cosmographe du roi. Il publie en 1554 ses Singularités de la France antarctique qui^, du vivant même de l'auteur, le font taxer d'ignorance et de mensonge. La soixante-dix-septième nouvelle de l'Heptaméron de la reine de Navarre a été inspirée par les aventures de Marguerite de Roberval, contées par André Thévet, « personnage considé- « rable en son temps et en l'honneur de qui Joa- « chim de Bellay rima une poésie ».

Cette histoire et d'autres semblables, dit M. Henri Malo (1), « André Thevet les racontait « à son grand et intime ami Jacques Cartier f> lorsque le célèbre marin se fut retiré dans son manoir de Limoïlou, où maints personnages illustres vinrent le visiter et entendre le récit des ses aventures. Par malheur pour Thévet, tous ses auditeurs n'admirent pas ses dires comme paroles d'évangile. Il s'en est plaint. « Je sçay bien ,ditil, que quelques folastres éventés après m'en

(1) Henri Malo, L'île des démons, la reine de Navarre et Alcofridas, Mercure de France, 16, VII, 1910.

avoir ouï faire le discours comme il est advenu^ y ont augmenté des folies et mensonges lesquelles ils ont insérées parmi leurs fables et histoires tragicques^ desrobées de çà de là. » Le folastre éventé en question n'est autre que François Rabelais. Rabelais fut un des visiteurs du manoir de Limoïlou. Il apprit de Jacques Cartier « les « termes de la marine et du pilotage pour en cha- « marrer ses bouffonesques lucianismes et impies « épicuréismes » ; c'est la raison pourquoi M. Abel Lefranc a pu identifier les navigations de Pantagruel avec celles de l'explorateur malouin. »

En 1583; le jésuite Mathieu Ricci visite divers ports de la Chine et laisse de son voyage une relation détaillée. De même^ François Xavier. En 1622; le pape Grégoire XV fonde la Congrégation de la Propagande, et le Séminaire des missions étrangères installé à Paris en 1633, et envoie de nombreux missionnaires en Orient et dans les autres parties du monde. C'est de ce séminaire que sortent les PP. Régis^ Gerbillon, Pallu, Charlevoix, Parennius, etc., etc.

Les Annales de la Propagation de la foi recueillent leurs récits. Le Père Greslon publie son Histoire de la Chine sous la domination des Tartares (1671) ; le Père Prémare écrit des études remarquables sur la littérature, les antiquités et la mythologie de la Chine. Le Père Jean-Baptiste

du Halde reçoit de ses supérieurs la mission de publier les lettres des missionnaires, travail qui avait été commencé par Legobien et qu'il conduit du IX^ au XXVI® volume {Recueil des lettres édifiantes, etc.). Cette tâche considérable ne Tempêche point de publier, en 1735, sa Description géographique, historique, chronologique, etc., de la Chine et de la Tartarie chinoise.

Les Dominicains, également, tiennent une place honorable parmi les missionnaires religieux et les voyageurs du xviii® siècle. Un des plus célèbres est Godefroi Loyer qui visita la Martinique, la Grenade, Saint-Domingue, le Brésil, et publia en 1714 sa Relation du royaume d'Issini, Côte d'or, pays de Guinée en Afrique.

Il convient aussi de ne pas oublier le Père Labat qui partit pour la Martinique en 1693, et visita, comme supérieur des missions dominicaines, toute la chaîne des Antilles françaises, anglaises et hollandaises, depuis Grenade jusqu'à Saint-Domingue, Les Anglais ayant, en 1703, attaqué la Guadeloupe, le père Labat, qui s'y trouvait, contribua à la défense de la colonie par ses conseils éclairés, et pointa lui-même plusieurs pièces contre l'ennemi. Revenu en France en 1706, il publia un grand nombre d'études dont les plus connues sont le Nouveau voyage aux Iles de l'Amérique contenant l'histoire naturelle de

ce pays (1722), une Nouvelle relation de l'Afrique occidentale, d'après les Mémoires de Briie (1728) ; Le voyage du chevalier Desmarchais en Guinée (1730) ; Voyage en Espagne et en Italie (1730) ; Relation historique de l'Ethiopie occidentale (1732) ; Mémoires du chevalier d'Arvieux contenant ses voyages en Asie, en Syrie, etc. (1735). »

« Les JésuiteSj, a dit Sainte-Beuve, qui n'avaient pas les mêmes raisons dogmatiques que les Jansénistes pour s'interdire le spectacle de la création, ont, de bonne heure, donné dans le descriptif sinon dans le pittoresque... »

Il convient de bénir le chemin de velours. La contribution apportée par les missionnaires à la littérature exotique est considérable. Au XIX® siècle encore, les ouvrages des PP. Hue et Gabet constitueront un monument capital pour la connaissance de la Chine. Les missionnaires, par leurs lettres et leurs récits, ont alimenté d'une façon suivie la curiosité occidentale. Ils partaient au loin porter la bonne parole. Inconsciemment et par un curieux échange, ils rapportaient en Occident un reflet des pays qu'ils avaient visités. Du xvi^ siècle à la Révolution, ils suscitèrent certainement autant de « curiosités » que de conversions. La littérature exotique leur doit beaucoup (1).

(1) « Le père Philippe Couplet, nous dit M. Henri Cordier,

« lors de son voyage en Europe, en 1680, révéla les livres clas- « siques de Confucius traduits par Ignacio da Costa, mais le « premier apport sérieux de livres chinois en Europe est dû au « Père Joachim Bouvet qui, revenant de Peking en 1 697,remet- « tait au Roi de la part de l'empereur Kang-Hi, quarante-neuf « volumes chinois en échange desquels Louis XIV envoya « un recueil de ses estampes dans une magnifique reliure. »

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