CHAPITRE III
l'exotisme au xviii^ siècle bernardin de saint-pierre
Du xvi^ au xviii^ siècle^ l'apport de l'exotisme dans la vie sociale et morale des nations occidentales n'a pas cessé de s'accroître. Peu à peu^ à la faveur des grands voyages et des relations publiées à leur occasion, les contrées les plus lointaines apparaissent comme « des pays connus », des prolongements du vieux continent. Au xviii® siècle, gentilshommes, marchands, aventuriers s'embarquent très naturellement, et sans que cela leur semble une aventure risquée, pour les Isles ou le Canada. Une légère exagération se produit même et la néfaste expédition du Kourou (Guyane) vint démontrer qu'il n'en était point d'un voyage en Amérique comme d'une excursion à Saint-Germain. Du moins^
M. de Choiseul dut-il penser ainsi. « Les Isles » deviennent un sujet de conversation courant. Tel y possède un parent^ tel autre un ami, et le souvenir des exploits des Boucaniers (1) est encore présent dans mainte mémoire.
« Les Isles «^ ce sont les combats, les amours lascives dans un cadre merveilleux, les fleurs bizarres, les oiseaux aux couleurs éclatantes. Ce sont les épices, ces épices dont l'usage s'est si fort répandu que leur commerce enrichit les Hollandais, nos Boulonnais et nos Dieppois et que leur emploi devient l'accessoire courant d'une bonne justice. De grandes compagnies à charte se sont constituées. Tour à tour bonnes et mauvaises, leurs affaires intéressent maint continental jusqu'au jour où l'agio de Law effraiera l'opinion.
Les Isles, ce sont les Antilles, la Guyane...
(1) Les boucaniers, chassés en 1630 de Saint-Christophe par l'escadre espagnole de Frédéric de Tolède, vinrent s'installer au nord de Saint-Domingue. Après de nombreuses alternatives de revers et de succès, ils demeurèrent maîtres de l'île de ia Tortue. Le bruit de leurs hauts faits attira parmi eux une foule d'aventuriers de tous pays. Les noms de rOllonais, de Montbars, devinrent populaires en France, en Angleterre, en Espagne et avec eux le cadre exotique où ils menaient leur vie étrange de trafiquants-soldats.
Cf. Emmanhei. Gonzai.ès, un curieux roman intitulé : L«« Frères de la Côte (feuilleton du Siècle, 1859).
Et voici rOrient auquel la traduction des Mille et une nuits de Galland^, qui paraît en 1708^ vient restituer l'actualité. Les mille et une nuits^ c'est un admirable apport d'images colorées^, de traits de mœurs exotiques. Inutile de rappeler la trame assez lâche qui rassemble, en un seul récit, une foule de contes de nature diverse. Cette trame, la Perse l'avait peut-être tirée de l'Inde, avec laquelle elle se trouvait en contact depuis les grandes enquêtes des Sassanides, renouvelant les vastes exploits de l'empire des Achéménides, fondé par Cyrus et Darius et détruit par Alexandre.
« Dans ce cadre évidemment artificiel, dît Claude Huart (1), se glissent des récits de nature diverse, introduits à diverses époques que la critique a réussi à déterminer . Il y a d'abord un ancien fonds, de source probablement indienne, remarquable par le déploiement de la fantasmagorie, tel que le conte « Le Pêcheur et le Génie )\ Puis, viennent s'y joindre, à Bagdad, les histoires d'amour et les aventures de bazar qui se terminent par l'apparition du calife Haroun-Al Raschid, accompagné de son vizir, Djafar le Barmékide, et de son eunuque Mesrour, faisant, la nuit, la police des rues de sa capitale. Dans ce
(1) Cl. Huart, La littiralure arabe.
cycle de récits populaires^ se sont glissés des extraits de la littérature, comme l'histoire du calife Oumgyade, Omar ben Abd-el-Aziz, et des poètes. Un troisième groupe, plus récent, est formé par les aventures du Caire, qui se groupent autour des personnages nommés Ahmed ed Danaf et Dalila. Ce sont des contes surnaturels et fantastiques, dont quelques-uns semblent une survivance de l'ancienne Egypte. D'autres sont sûrement d'origine juive^ comme le conte de Bolougya. En outre^ on a introduit^ pour ainsi dire^ de force^ dans ce cadre d'histoires populaires, pour parfaire ce nombre de mille et une nuits, auquel on était tenu par le préambule, des romans de chevalerie et même un roman d'aventures maritimes, l'histoire de Sindbad le Marin, dont l'origine remonte à l'époque où florissait le commerce du golfe persique et de l'Océan indien et qui aurait été composé à Bassarah au X® siècle... (1). »
L'Orient, ce sont les mille et une nuits.
L'Orient, ce sont encore les récits de Tavernier, de Chardin, les lettres des missionnaires. Des relations commerciales, — non sans grandes
(1) Le D' Mardrus a renouvelé les Contes des mille et une nuits, avec sa curieuse traduction (Editions de la Revue Blanche).
difficultés étant donné la xénophobie des Fils du ciel, — se sont établies avec la Chine. Des relations diplomatiques, — si toutefois ce terme pompeux est de mise ici, — ont été inaugurées avec le Siam par l'arrivée, le 22 août 1662, à Juthia, alors capitale du royaume, de Fallu, évêque d'Héliopolis et de la Mothe Lambert, évêque de Bergte. Une première ambassade siamoise à destination de la France, a péri sur les côtes de Madagascar avec le « Soleil d'Orient » qui la portait. Cependant, un certain Constance Falcon ou Phalk, Céphalonien d'origine, devenu premier ministre du roi de Siam, se montre favorable aux Français et, le 25 janvier 1684, une seconde ambassade part du Siam et arrive à Calais sans trop d'aventures. Fort bien reçus en France, les ambassadeurs siamois sont chargés d'une lettre, pour leur roi, par Louis XIV. Le chevalier de Chaumont reçoit la mission de les accompagner au Siam, en qualité d'ambassadeur, et le 18 juin 1686, il rentre à Brest accompagné de trois légats siamois et de vingt mandarins porteurs d'une lettre de Phra Naraï pour Louis XIV.
Cette visite des Siamois à Paris et à Versailles frappa vivement les imaginations et quelques années plus tard, en 1707, Dufresny (1) devait
(1) Dufresny (Charles Rivière) petit-fils d'un valet do
s'en inspirer pour la composition d'une œuvre badine intitulée : Les Amusements sérieux et comiques d'un Siamois.
Orient^ Extrême-Orient^ sont à la mode. L'opposition du monde asiatique avec le nôtre devient un sujet de méditation fréquent^ et Tidée paraît heureuse de choisir un Oriental pour critique de nos travers et de nos préjugés. C'est ce qu'avait fait Dufresny. C'est ce que fait encore Montesquieu^ en 1781, avec ses Lettres persanes. Il suppose deux persans, Usbeck et Rica^ qui viennent en Europe^ à Paris, dans les dernières années du règne de Louis XIV. Ils reçoivent des lettres de leurs familles, d'où des descriptions complaisantes de la vie oisive et voluptueuse du sérail. Mais, ceci n'est que hors d'oeuvre. Ce que Montesquieu a voulu surtout exprimer ce sont les impressions de deux Orientaux brusquement lancés au milieu de notre civilisation (1). C'est
garde-robe de Louis XIII, né des amours d'Henri IV avec la belle jardinière d'Anet, fut protégé par Louis XIV. Valet de chambre de ce roi, il en reçut le privilège d'une manufacture de glaces et plus tard, le privilège du Mercure. Le goût des plaisirs lui fit vendre l'un et l'autre pour une rente qu'il aliéna bientôt. Son insouciance et son inconduite l'ayant réduit â la misère, il épousa sa blanchisseuse pour la payer de ce qu'il lui devait. Il mourut en 1724.
(1) « Comme on pouvait le supposer, dit M. Henri Cordier,
de l'exotisme renversé. Il plut beaucoup aux contemporains, qu'enthousiasmera davantage encore le Voyage du jeune Anarchasis en Grèce^ de Barthélémy, ouvrage qui nous apparaît aujourd'hui comme une fausse reconstitution des mœurs antiques et une ennuyeuse parodie (1),
« les lectures de Montesquieu sont vastes ; il connaît non « seulement la Description de la Chine de du Halde, mais aussi « la traduction des Livres classiques chinois qui sont insé- « rés dans ce grand ouvrage, les Lettres édifiantes, le Jour- « nal de Lange, envoyé russe à Péking. De nombreux cha- « pitres de l'Esprit des lois sont consacrés à la Chine. Montes- « quieu n'est ni un admirateur, ni un dénigreur de parti- « pris ; à l'opinion favorable des missionnaires jésuites, il « oppose les renseignements de commerçants ou de marins, « comme lord Anson... »
(1) Plus tard, en 1798, on verra Lantier, se souvenant du procédé adopté par Barthélémy, bâtir son Voyage d'Anténor en Grèce et en Asie, en utilisant la légende fameuse du comte de Saint-Germain qui prétendait vivre depuis deux mille ans. De cette existence imaginaire, Lantier fit un cadre pour décrire les mœurs des différents pays que cet aventurier disait avoir parcourus. Mais la peinture donnée est fade. Les personnages n'ont de grec que le nom ; ces héros, comme ceux du théâtre de Racine ou de Voltaire, accomplissent les actions et prononcent les discours des Français du xviii^ siècle. C'est la mascai'ade habituelle au genre vaudevillcsque, ce qu'au siècle suivant Hervé et Offenbach perfectionneront encore avec, en plus, quelque musique. Le succès, comme il sied, fut considérable : Anténor et Phanor connurent vingt éditions successives et des traductions dans toutes les langues de l'Europe.
mais qui valut à son auteur une renommée mondiale^ une consécration universelle.
Tout ce qui est étranger^ que ce soit chinois^ grec ou lapon, reçoit l'assentiment du public, et tel ouvrage, comme VHistoire naturelle des dorades de la Chine, de Jean Martinet, encore que l'édition en soit luxueuse et le prix fort élevé, trouve de nombreux souscripteurs. La mode est à l'Asie. Aussi, voit-on bientôt Voltaire donner à la scène, le 20 août 1735, — et ce, avec le plus grand succès : la pièce eut vingt représentations de suite, — L'orphelin de la Chine. D'où lui vient l'idée de cette tragédie ? L'auteur le dévoile lui-même : « De la lecture, dit-il, de L'orphelin de Tchao, tragédie chinoise, traduite par le Père Prémare, qu'on trouve dans le recueil que le Père du Halde en a donné au public (jDescription de la Chine, du Père du Halde, 1735). » La Chine et ses magots représentent le goût du jour. Voltaire, lui-même, a une certaine prédilection pour le peuple chinois, et il est séduit par la pensée de transporter l'action dramatique en Chine, et d'avoir à peindre des mœurs nouvelles au théâtre. Il est à l'affût de ces grands événements qui frappent les esprits, comme les Croisades, la découverte de l'Amérique, l'établissement de la religion de Mahomet. Aussi, ajoutet-il;, dans sa pièce, à l'amour, à la passion « bien
tendre », la peinture de la conquête de la Chine par les Tartares, et du contraste entre les mœurs tartares et les mœurs chinoises. La pièce n'est, d'ailleurs, chinoise ou tartare, que dans certains récits, soit que les personnages fassent eux-mêmes l'exposé de leurs propres mœurs, soit qu'ils laissent ce soin à d'autres. C'est en ce sens seulement, et dans ces seuls récits, qu'il existe un faible essai de peinture des mœurs ou quelque couleur locale. Mais les spectateurs étaient satisfaits : Voltaire n'en demandait pas davantage.
Dans ses Fragments sur l'Histoire générale (1773), Voltaire consacrera encore un article à étudier : Si les Egyptiens ont peuplé la Chine et si les Chinois ont mangé des hommes.
« Sa plaisanterie, dit M. Cordier, en voulant « être plaisante, devient lourde dans le dialogue « entre le Père Rigolet et l'empereur Youg-Tcheng, « désireux de s'instruire de la religion chrétienne « et, dans ce but, faisant venir le frère qui, dit-il, « avait converti quelques enfants des crocheteurs « et des lavandières du Palais. »
Diderot a usé de la Chine et des Chinois avec plus de modération que Voltaire, et a écrit un curieux article, dans le Dictionnaire Encyclopédique, sur la Philosophie des Chinois. Dans le même temps, avec des personnages aux noms exotiques, Diderot écrivait les Bijoux indiscrets^
puis le SuppUmerU au <^oyage de Bougaim^ille. Icij, les mœurs peintes sont celles de la France du xviii^ siècle : l'exotisme sert uniquement à masquer la satire politique et sociale.
Même expédient dans les Incas, Tinsupportable roman historique de Marmontel, qui valutj, bien à tort,à son auteur les rigueurs de la Sorbonne et du Parlement^ dans Zadig, le précieux conte de Voltaire, dans les Trois Sultanes de Favart, où noms et décors orientaux sont une commodité qui permet de placer le sérail à la scène et d'exhiber une figuration bariolée.
Jean- Jacques Rousseau^ comme HelvétiuS;, s'inquiète des Chinois : c'est en Chine qu'il cherchera le principal argument de son « Discours sur cette question : le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs ? » et, dans son Discours sur l'économie politique, il fait le plus bel éloge de l'administration et de la justice ch noises.
Lesage, rappelle M. Gordier, avec d'Orneval, après Regnard, fait monter la Chine sur les tréteaux du Théâtre de la Foire.
« En février 1723, la troupe du sieur Restier donnait, à la Foire de Saint-Germain, Arlequin Barbet, Pagode et Médecin, pièce chinoise de deux actes en monologue»... Cette pièce est restée
inédite (1)^ mais, en 1729, les mêmes auteurs donnaient, à la Foire Saint-Laurent, La Prmcesse de la Chine, pièce en trois actes qui fait partie du recueil imprimé du Théâtre de la Foire ; la scène se passe à « Péquin, capitale de la Chine» ; nous y trouvons une véritable olla podrida de personnages de différentes parties de TAsie. »
On joue successivement, à Paris, Les Chinois, comédie en cinq actes mise au théâtre par MM. Regnard et du F*** ; Les Chinois, comédie en un acte, en vers mêlée d'ariettes, par M. Naigeon, Le Chinois de retour, scène lyrique, représentée sur le théâtre de l'Opéra en 1753 ; Le Chinois poli en France, parodie ^u précédent, par M. Anseaume.
Parmi les nouvellistes et les romanciers, l'habitude se généralise d'emprunter aux pays exotiques des noms de pays ou de personnages. En 1745, Crébillon le fils (2), fait paraître Le Sopha, roman assez médiocre, qu'il intitule « conte moral », mais auquel la plaisante bêtise du Sultan Shahabaham prête quelque gaîté. La malice des
(1) Bibliothèque nationale, Mss. 9314 et 25471.
(2) Crébillon le père avait emprunté déjà à l'antiquité orientale imitant, en cela, Corneille, Racine, et quelques autres auteurs tragiques des xvi® et x\ni® siècles, plusieurs eujets de pièces, notamment Rhadamiste et Zinohie et Sémiramis.
contemporains voulut voir dans ce personnage un portrait satirique de Louis XV. M"*® de Pompadour pensa ainsi et fit exclure l'auteur de la cour durant plusieurs années.
« Pour bien gouverner, demande Shahabaham à son vizir, ai-je besoin de savoir tout ce- que mes prédécesseurs ont fait ? — Non, Sire, dormir en repos, écouter des contes et faire de la tapisserie, voilà vos fonctions ! »
Le même Crébillon fils attribue à un auteur chinois la critique qu'il fait du cardinal de Rohan, de la Bulle Unigenitus et de la Duchesse du Maine, dans le roman satirique paru en 1734, sous le titre de Tanzai et Néadarné, histoire japonaise, avec l'adresse : A Pékin, chez Lou-choulu-la, seul imprimeur de Sa Majesté chinoise pour les langues étrangères. L'auteur, dans sa préface déclare :
« Cet ouvrage est, sans contredit, un des plus précieux monuments de l'antiquité et les Chinois en font un si grand cas, qu'ils n'ont pas dédaigné de l'attribuer au célèbre Confucius... Ce livre est cependant de Kiloho-ée, personnage illustre, antérieur à Confucius de plus de dix siècles... traduit de l'ancienne langue japonaise... »
« Dix lignes, dit M, Cordier, à faire frémir un « sinologue ! Il est vrai que les sinologues ne « lisent pas Crébillon le fils. »
En 1745, paraît L'Espion chinois en Europe^ Pékin, chez Oucha-lou-lou, libraire de l'empereur Choanty, dans la rue des tigres. L'auteur est Victor de la Cassagne, connu sous le nom de Dubourg, enlevé à Francfort par les agents de la police royale et enfermé dans une cage en fer au Mont Saint-Michel où il périt de privations et de chagrin après plus d'un an de captivité. En 1765, 1768 et 1774, Ange Gondar publie successivement les six volumes de L'Espion chinois ou l'envoyé secret de la Cour de Pékin pour examiner l'état de l'Europe, Traduit du chinois. En 1739- 1746 paraissent Les lettres chinoises, attribuées au marquis J.-B, de Boyer d'Argens, en réalité, de Frédéric II, puis les Lettres chinoises, indiennes et tartares de Monsieur Pauw par un Bénédictin, qui n'est autre que Voltaire (Londres 1778). Encore, Les Anecdotes secrètes pour servir à l'histoire de la Cour de Pékin, d'Antoine Pecquet (1746) et La Balance chinoise ou Lettres d'un chinois lettré sur l'éducation, contenant un Parallèle de celle de la Chine avec celle de V Europe. Moncriff, dans ses Voyageuses, insère un Conte brahmane. La Morlière, en 1746, publie Angola, histoire indienne, ouvrage sans vraisemblance, à Agra-Paris, avec privilège du Grand Mogol. Cet ouvrage fut réimprimé plusieurs fois, suivi, en particulier, en 1751, à' Acajou, de Duclos. Le même
La Morlière, en 1749;, écrit Mirza Nadir avec l'histoire des dernières aventures de Thamas Koulikan (La Haye-Paris). Le chevalier de Boufflers intitule un de ses contes Aline, reine de Golconde, Sénac de Meilhan place son Royaume des Queues dans le pays de Bassora;, et Florian dans ses Nouvelles nouvelles fait figurer Zulbar, nouvelle indienne.
Cette recherche de l'exotisme au xvm^ siècle, ce goût de l'art oriental ou extrême-oriental n'existent pas seulement à la scène ou dans les livres ; ils pénètrent dans les mœurs et dans l'art même de l'époque. Innombrables sont les menus meubles ou objets de toilette^, glaces, plateaux, brosses, tous bibelots imités de l'art chinois quand ils ne sont pas de provenance chinoise même.
« Piron, nous disent Edmond et Jules de Concourt, aimait le luxe des âmes délicates, les belles estampes, les belles porcelaines... M™® de Luxembourg peuplait ses étagères de chiens, de chats et de perroquets de porcelaines de la Chine. »
},{me de Pompadour possédait des cages chinoises remplies d'oiseaux et dont les barreaux étaient d'or, des éventails de Nankin, des vases de Chine, des coupes représentant des singes, des éléphants.
M. Henri Cordier, dans son très remarquable ou-
vrage intitulé La Chine en France au xviii® siècle (1) cite les noms des grands collectionneurs de porcelaine de Chine du xviii® siècle : Fontpertuis^ Coypel^ le peintre^ M. de Jullienne^, le protecteur de Watteau, Gaignat, la duchesse de Mazarin...
« Après avoir dénaturé la porcelaine de Chine^, on se mit à l'imiter ou^, tout au moins, on décora les produits locaux de sujets représentant des personnages chinois ou pseudochinois : Delft fut un grand centre de cette fabrication. »
D'après M. Mâcon (2) :
« Les porcelaines de Chantilly, à l'imitation des pièces dites coréennes, reproduisent des figures japonaises grimaçantes, mais surtout la haie de bambou avec des rinceaux de pampre au milieu desquels se jouent des singes et des écureuils. On rencontre aussi des frises et des postes de papillons bleus et verts voltigeant sur la couverture opaque ou encore des semis de fleurs copiés sur des dessins japonais... »
En 1734, Jean-Antoine Fraisse dessine pour Chantilly, 53 planches sous le titre de : Livre de dessins chinois, tirés d'après des originaux de Perse, des Indes, de la Chine et du Japon.
(4) H. Latirens, éditeur, Paris, 1910.
(2) Les arts dans la maison de Condé.
Le goût des choses de la Chine s'était développé, d'ailleurs, au début de la majorité de Louis XV, grâce aux importations des objets de l'Extrême-Orient par l'intermédiaire des Hollandais. En 1692, d'après Abraham du Pradel, il existe des marchands d'objets chinois à Paris. Senecé (1717), consacre des vers dans ses Epigrammes à des EventaiU de la Chine et robes de chambre du même pays. C'est de 1745 à 1750 que Huet exécute une de ses décorations les plus connues, les arabesques et les figures chinoises du cabinet de l'ancien hôtel de Rohan et ses Singeries du château de Chantilly. Boucher dessine et grave lui-même un Recueil de dii>erses figures chinoises. Dumont fournit Les Délassements chinois pour tapisserie à Oudry, directeur de la manufacture de Beauvais. Même dans les étoffes, on copie des modèles chinois, d'ailleurs fort beaux, et la mode des satins chinés commence en l'année 1732. Oberkampf, dans les toiles de Jouy, à partir de 1760, représente « des scènes chinoises de la plus haute fantaisie ». Les meubles s'inspirent également de l'art chinois : le bureau qui sert à Louis XVI, lors de sa captivité au Temple, est un bureau Louis XV, en « vernis de Chine w.M""® de Pompadour acclimate en France les « poissons de Chine » d'un rouge éclatant. L'architecture chinoise trouve un écho en France : le duc de
Choiseulj exilé, en 1770, dans sa terre de Chanteloupj, fait élever par l'architecte Le Camus une pagode de sept étages. Le poète Lemierre célèbre la résidence du comte d'Artois, Bagatelle, dont les jardins possèdent deux ponts chinois et une grande tente chinoise. Deux ponts chinois également à Valençay, chez le prince de Bénévent, et Chantilly s'enorgueillit de son pavillon chinois. Un kiosque chinois s'élève encore dans le jardin de l'hôtel de Montmorency-Luxembourg, en bordure du boulevard Montmartre.
Même engouement en Angleterre : les jardins de Kew possèdent une pagode chinoise. Frédéric-le-Grand appelle, à cause de sa décoration, « la Salle des singes » la maison japonaise construite à Sans-Souci. Aranjuez possède aussi son pavillon chinois !
Le vieux laque du Japon et de la Chine s'emploie pour décorer les meubles. Les paravents chinois sont légion, et le cabinet d'histoire naturelle, d'antiquités et de curiosités chinoises du duc de Chaulnes occupe plusieurs pièces de son hôtel de la rue de Bondy.
M. Henri Cordier constate : « L'art chinois au « xviii^ siècle a eu surtout le caractère d'un en- « gouement (1), » Cet engouement, il est intéres-
(1) Henri Cordier, op. citât.
sant de le noter, coïncida avec un mouvement littéraire certain, développé par les écrits des voyageurs et des missionnaires. Cet engouement, d'ailleurs, demeura délicat et raffiné. Le xviii® siècle n'admit que les objets de réelle valeur artistique. Rien de notre goût moderne pour les japoneries de bazar. A cette époque frivole, ou qui paraît telle d'autant qu'elle va être suivie d'événements si tragiques, le goût est capricieux et éclectique. Les gens qui lisent, — et il en est beaucoup dans cette société très cultivée de la fin de l'Ancien Régime, — passent sans souffrance du plaisant au sévère, du licencieux au pittoresque, des écrits des Encyclopédistes aux intrigues de La Folle journée ou à telle relatien de voyage autour du monde. Même, les récits de voyage ne suffisent plus : il s'en fait des recueils : de 1746 à 1789, l'abbé Prévost va publier son Histoire générale des voyages, en vingt volumes, et, en 1780, Laharpe donne son Abrégé de l'histoire générale des voyages, en vingt et un volumes (1). Laharpe, en particulier, est bien
(1) Ces recueils de voyages ne sont, d'ailleurs, pas les premiers qui aient été publiés. Antérieurement , avaient paru : en 1536 à Bâle, Collectio diversarum navi^ationum et itinerum de Huttich ; à Venise, de 1550 à 1559, Baccolta di navigazioni e i>iaggi de Ramusio, à Londres (1598-1600, The
de son époque et il est plein de tendresse pour les voyageurs dont il a colligé les relations :
« Les premières relations de tant de découvertes^ dit-il, sont, pour la plupart, d'une naïveté charmante, il s'y mêle beaucoup de fables, mais ces fables n'obscurcissent point la vérité. Les auteurs de ces relations sont trop crédules, sans doute, mais ils parlent en conscience ; chrétiens peu éclairés, souvent passionnés mais sincères, s'ils vous trompent, c'est qu'ils se trompent eux-mêmes. Moines, marins, soldats employés dans ces expéditions, tous vous disent leurs dangers et leurs aventures avec une piété et une chaleur qui se communiquent. Ces espèces de nouveaux croisés, qui vont en quête de nouveaux mondes, racontent ce qu'ils ont vu ou appris ; sans s'en douter, ils excellent à peindre, parce qu'ils réfléchissent fidèlement l'image de l'objet placé sous leurs yeux. On sent, dans leurs récits, l'étonnement et l'admiration qu'ils éprouvent à la vue de ces terres inconnues, de ces terres primitives qui se déploient devant eux, de cette nature qu'ombragent des arbres gigantesques, qu'arrosent des fleuves immenses, que peuplent des animaux inconnus. »
principal navigations de Haklutt ; enfin, à la Haye, en 1735, le recueil des Voyages faits principalement en Asie.
C'est dans un milieu aussi bien préparé^ aussi curieux d'exotisme que Bernardin de Saint- Pierre, ami de d'Alembert et cher à M^^^ de Lespinasse^ publie successivement, en 1773, la relation de son Voyage à l'île de France, en 1784, ses Etudes de la nature, en 1788, Paul et Virginie, en 1791, La chaumière indienne (1). Paul et Virginie provoque un véritable délire. En moins d'un an, il en paraît cinquante contrefaçons outre les éditions avouées par l'auteur et dont le nombre fut considérable.
« Je me suis proposé de grands desseins dans ce petit ouvrage, dit Bernardin. J'ai tâché d'y peindre un sol et des végétaux différents de ceux de l'Europe. Nos poètes ont assez reposé leurs amants sur le bord des ruisseaux, dans les prairies et sous le feuillage des hêtres. J'en ai voulu asseoir sur le rivage de la mer, au pied des rochers, à l'ombre des cocotiers, des bananiers, et des citronniers en fleurs. Il ne manque à l'autre partie du monde que des Théocrite et des Virgile, pour que nous en ayons des tableaux au
(1) Dans le Café de Surate, Bernardin imagine des individus de diverses religions, catholiques, protestants, chinois, musulmans, brahmes, discutant de l'existence et de la nature de Dieu. Cela ressemble aux contes orientaux de Voltaire avec l'esprit et la simplicité en moins et une insupportable ignorance philosophique en plus.
moins aussi intéressants que ceux de notre pays... J'ai désiré réunir à la beauté de la nature entre les Tropiques la beauté morale d'une petite société. Je me suis proposé, aussi^ d'y mettre en évidence plusieurs grandes vérités, entre autres celles-ci que notre bonheur consiste à vivre suivant la nature et la vertu. »
Donc, Bernardin de Saint-Pierre n'a pas seulement l'ambition de peindre un décor. Il veut plus : « faire aimer la vertu. » Paul et Virginie constitue un roman colonial à thèse. L'auteur qui appartient bien à son époque, le xviii^ siècle expirant, a été touché par la grâce toute puissante de l'imbécile théorie de Jean- Jacques Rousseau, touchant la bonté originelle de l'homme à l'état de nature. Cette préoccupation d'une thèse morale et sociale à développer est très sensible dans ce hors-d'œuvre que constitue le dialogue entre Paul et le vieillard, où celui-ci fait une critique de la société civilisée (1).
Bernardin de Saint-Pierre est un moraliste. N'est-ce point lui, cause-finalier enragé, qui affirmait que le melon avec ses côtes régulières appelle fatalement le repas de famille : chacun
(1) Argument repris par Claude Farrère dans les Civilisés avec une perspicacité et une profondeur philosophiques qui valent à peu près celles de Bernardins.
sa tranche ; d'où une preuve indubitable de l'existence de la Providence.
Bernardin de Saint-Pierre est un tendre. « Je croirai avoir été utile aux hommes^ dit-il, dans son « Voyage à l'Ile de France », si le faible tableau du sort des malheureux noirs peut leurs épargner un seul coup de fouet, et si les Européens qui crient en Europe contre la tyrannie et qui font de si beaux traités de morale, cessent d'être aux Indes des tyrans barbares... »
Et plus loin : « Je croirai avoir rendu service à ma patrie, si j'empêche un seul homme honnête d'en sortir et si je puis le déterminer à y cultiver un arpent de plus dans quelque lande abandonnée. »
Bernardin de Saint-Pierre a l'âme bonne, humanitaire et logique puisqu'il comprend l'antinomie irréductible qui existe entre la colonisation européenne et le bonheur des indigènes. A cet égard, il est bien supérieur aux humanitaires modernes et il est fondé de s'écrier :
« Y a-t-il donc plus de mal à tuer des gens qui n'ont pas nos opinions qu'à faire le tourment d'une nation à qui nous devons nos délices ! Ces belles couleurs de rose et de feu dont s'habillent nos dameS;, le coton dont elles ouatent leurs jupes, le sucre, le café, le chocolat de leur déjeuner^ le rouge dont elles relèvent leur blan-
cheur, la main des malheureux noirs a préparé tout cela pour elles. Femmes sensibles^ vous pleurez aux tragédies et ce qui sert à vos plaisirs est mouillé des pleurs et teint du sang des hommes! (1) »
Bernardin de Saint-Pierre est « un tendre» et il prête, avec une persistance légèrement agaçante, la même angélique tendresse à ses nègres. Exemple, le petit tableau suivant :
« Comme il était dans cette perplexité, une troupe de noirs marrons se fit voir à vingt pas de là. Le chef de cette troupe s'approchant de Paul et Virginie, leur dit : « Bons petits blancs^ n'ayez pas peur ; nous vous avons vu passer ce matin avec une négresse de la Rivière-Noire ; vous alliez demander sa grâce à son mauvais maître ; en reconnaissance, nous vous reporterons chez vous sur nos épaules. » Alors, il fit un signe et quatre noirs marrons des plus robustes firent aussitôt un brancard avec des branches d'arbres et des lianes, y placèrent Paul et Virginie, les mirent sur leurs épaules et, Dominique marchant devant eux avec son flambeau, ils se mirent en route aux crîs de joie de toute la troupe qui
(1) Cî. Développement identique dans une pièce de vers, d'ailleurs fort belle, de Guyau, intitulée Le Luxe (Vers d'un philosophe).
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ÎOO l'exotisme
les comblait de bénédictions. Virginie attendrie disait à Paul : « Oh ! mon ami, jamais Dieu ne laissa un bienfait sans récompense ! »
Ce développement n'est-il point d'une admirable et candide sottise ? Il rappelle le melon des Harmonies de la nature, et M, Lanson (1) n'est point trop sévère lorsqu'il constate :
« Paul et Virginie est l'œuvre la plus populaire de Bernardin de Saint-Pierre. C'est la même puérilité de philosophie que dans les Etudes de la nature, avec une psychologie étonnamment courte. »
L'invention est également pauvre :
« Une promenade de Paul et Virginie, une averse torrentielle, la crise du départ, la tempête où se perd le Saint-Géran, voilà les événements et le ressort de l'émotion. »
Quelques fausses notes aussi que la sentimentalité philosophique du temps ne remarquait pas: Les pâles violettes de la mort se confondaient sur ses joues avec les roses de la pudeur. » Ailleurs, « ces paisibles enfants de la nature » sont des singes « qui se balancent dans les hauts cocotiers ».
Voilà bien ce sentiment de la nature dont les critiques littéraires saluent avec émotion la ve-
(1) Gustave Lanson, op. cilat
nue tant désirée à la fin du xviii^ siècle. Le voici qui s'épanouit dans les passages suivants qui donnent le ton général de cette berquinade exotique.
«... Le lieu de la scène était, pour l'ordinaire, au carrefour d'une forêt dont les percées formaient autour de nous plusieurs arcades de feuillage. Nous étions à leur centre abrités de la chaleur pendant toute la journée ; mais, quand ie soleil était descendu à l'horizon, ses rayons, brisés par les troncs des arbres, divergeaient dans les ombres de la forêt en longues gerbes lumineuses qui produisaient le plus majestueux ■effet. Quelquefois, son disque tout entier paraissait à l'extrémité d'une avenue et la rendait étincelante de lumière ; le feuillage des arbres, éclairé en dessous de ses rayons safranés, brillait des feux de la topaze et de l'émeraude. Leurs troncs moussus et bruns paraissaient changés en colonnes de bronze antique ; et les oiseaux déjà retirés en silence sous la sombre feuillée pour y passer la nuit, surpris de revoir une seconde aurore, saluaient tous à la fois l'astre du jour par mille et mille chansons. »
« ... Il faisait une de ces nuits délicieuses sî communes entre les Tropiques et dont le plus habile pinceau ne rendrait pas la beauté. La lune paraissait au milieu du firmament entourée d'un
rideau de nuages que ses rayons dissipaient par degrés ; sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de Tîle et sur leurs pitons quï brillaient d'un vert argenté. Les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois^ au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la nuit et la tranquillité de l'air. Tous, jusqu'aux insectes, bruissaient sous l'herbe. Les étoiles étincelaient au ciel et se réfléchissaient au sein de la mer qui reflétait leurs images tremblantes. »
Il convient de bénir le sentiment de la nature qui nous valut ces descriptions insipides, €t depuis Bernardin de Saint-Pierre si souvent renouvelées, car le père de Paul et Virginie a fait école et inauguré une formule dont le xx® siècle n'est pas encore libéré. Sainte-Beuve, d'ordinaire moins indulgent, goûta beaucoup ces proses :
« Bernardin, dit-il, avait fait comme les peintres, qui, pendant leurs courses errantes, amassent une quantité d'esquisses et d'aquarelles dans leurs cartons... Bien des pages de Paul et Virginie ne sont que le composé poétique et coloré de ce dont on a, dans le Voyage à l'Ile de France, le trait réel «t nu. Pour n'en citer qu'un
exemple; le pèlerinage de Virginie et de son frère à la Rivière noire est fait^ dans le voyage, par Bernardin accompagné de son nègre, et, lorsqu'au retour, avant d'arriver au morne des Trois Mamelles, il faut traverser une rivière à gué, le nègre passe son maître sur ses épaules. Dans le roman, c'est Paul qui prend Virginie sur son dos. »
Et Sainte-Beuve, que le lyrisme de Bernardin a conquis, continue :
« Lemontey, dans son étude sur Paul et Virginie, a remarqué que ces mêmes sites qui deviendront sous la plume du romancier les plus enviables de l'Univers et un Eden ravissant, ne sont représentés dans le Voyage à l'Ile de France, que comme une terre de cyclopes^ noircie par le feu. S'il y a quelque exagération à dire cela, il faut convenir que Bernardin parle à chaque instant de cette terre raboteuse, toute hérissée de roches, de ces vallons sauvages, de ces prairies snns fleurs, pierreuses et semées d'une herbe uussi dure que le chanvre. Mais la tristesse de l'exil rembrunissait tout à ses yeux. Revenu à Paris j le séjour d-éjà lointain de Vile de France s'embellit pour lui alors, et sa pensée y revola, comme la colombe au désert, pour y replacer le bonheur..»
Pathos sur pathos ! Bernardin de Saint Pierre incarne au plus haut degré la manie descriptive
délirante. M. Melchior de Vogué (1) déclare : « Depuis le grand René jusqu'à notre Pierre Loti, tous les écrivains du siècle qui a fait une si large place au pittoresque, à l'exotisme, à la couleur locale, tous, sans exception, doivent à Bernardin l'instrument qu'ils ont perfectionné. » En désaccord sur ce point avec Tauteur de Jean d'Agrèçe, nous pensons que Bernardin de Saint-Pierre, constitue un déplorable exemple. Mais, la faveur qui accueillit ses œuvres à la fin du xvin^ siècle est un phénomène intéressant. Elle prouve à quel point^, à cette époque, toute manifestation exotique était bien accueillie. Ce qu'il faut retenir, c'est la réceptivité du xviii^ siècle pour cette œuvre banale et truquée, mais qui possède ce prestige d'être située dans un cadre exotique « où poussent en abondance palmistes f tatamaques et papayers )>, et aussi, — car ceci n'est point négligeable, — ce privilège d'exprimer à merveille l'humanitarisme pleurard, la sensiblerie de cette époque qui, au seuil de la guillotine, rêvait de pastorales et de blancs moutons enrubannés.
C'est le temps où Huber donne la première traduction des Idylles de Gessner, lesquelles obtiennent un prodigieux succès.
(1) MELcnion de Vogué, Discours prononcé à l'inauguralion de la statue de Bernardin de Saint-Pierre.
Imitateur de Gessner et émule de Berquin, Nicolas-Germain Léonard^ né à la Guadeloupe, en 1744, se souvient parfois dans ses vers des Antilles, où s'écoula son enfance. En son poème des Saisons, il s'écrie :
Quels beaux jours j'ai goûtés sur vos rives lointaines, Lieux chéris que mon cœur ne saurait oublier ! Antille merveilleuse où le baume des plaines Va jusqu'au sein des mers saisir le nautonier !
Et, avec un parfait mauvais goût, le poète ajoute :
Mais ces riches climats fleurissent en silence, Jamais un chantre ailé n'y porte sa cadence. Ils n'ont point Philomèle et ses accents si doux Qui des plaisirs du soir rendent le jour jaloux. Autour de ces rochers où les vents sont en guerre Le terrible Typhon a posé son tonnerre
Vous devinez peut-être? Il s'agit du volcan de la Soufrière. 0 couleur locale ! 0 poésie ! et le Voyage aux Antilles du même Léonard « est écrit avec la même plume », comme dirait Sainte- Beuve, qui plaisante légèrement Léonard, lui dénie des dons sérieux de peintre, et conclut :
« C'est la gloire propre de Bernardin de Saint- Pierre d'avoir, le premier, reproduit et découvert
ce nouveau monde éclatant^ d'en avoir nommé par leur vrai nom les magnificences;, les félicités, les tempêtes, dans sa grande et virginale idylle !» (1)
Créole comme Léonard, le vicomte de Parny
(1) « Léonard, dit M. Henriot, fait parfois songer à Lamartine.... Il cheville, il abuse de l'épithète, du diminutif, du terme inexact. Ce sont les vers faciles d'un homme paresseux. »
K II avait du talent, dit M. Charles Verrier, il aima, il fut aimé. Mais ses œuvres sont aujourd'hui ignorées par tout le monde, et peut-être est-ce le sentiment qu'il eut luimême de l'oubli où son nom allait bientôt tomber qui augmenta la tristesse dans laquelle il passa les dernières îinnées de sa vie.
« Je me plais à évoquer sa figure dans ce bois de Vincennes où il se promena jadis et où l'on eût dû lui élever une stèle poétique, semblable, selon le vers de Jammes :
A quelque musséen et fatal mausolée.
« Il marchait enveloppé dans son manteau. Le vent chassait les feuilles devant lui dans les allées que Lamartine allait parcourir en récitant des vers passionnés. Il songeait aux bergers de Virgile qui suspendaient leurs pipeaux usés au-dessus des fontaines et son cœur se gonflait comme la mer qui, aux Antilles, élève jusqu'au ciel entre les troncs des palmiers du rivage, ses grandes vagues couleur de violette. »
(Ch. Verrier, Le poète Léonard. Mercure de France, 15 septembre 1905.)
(1762-1791);, connu surtout par ses Poésies ératiqueSj commit un recueil de Chansons Madé' casses, d'ailleurs peu intéressantes, qu'il fit précéder de cet avertissement :
« Les Madécasses sont naturellement gais, les hommes vivent dans Toisiveté, et les femmes travaillent, vraiment avec passion, la musique et la danse. J'ai recueilli et traduit quelques chansons qui peuvent donner une idée de leurs usages et de leurs mœurs... »
Parny, laissant à Paris son ami le poète Bertin, revint à vingt ans à l'Ile Bourbon. Sainte-Beuve que, décidément, son amour pour Bernardin transporte, adresse des reproches à Parny :
« Il estimait peu l'imagination, dit-il. Il ne songe pas à rehausser et à redorer son cadre, à rajeunir ses images de bordure et de lointain, par l'observation de cette nature nouvelle qu'il avait eue pourtant sous les yeux et qu'il éteignait sous des couleurs un peu vagues. Il estimait que Bernardin de Saint-Pierre l'exagérait et la rendait trop. Lui, il ne la rendait pas. Tout à l'amour et au sentiment, il ne prenait pas garde à la flore des tropiques et ne paraissait pas se douter qu'il y avait là, pour le premier occupant, une conquête et un trésor. Il laissa cueillir la pomme d'or de son île natale par un étranger... »
Parny ne vit pas, ou vit mal la nature. Du
moins^ jugeait-il assez bien des hommes, témoin cet extrait d'une de ses lettres :
«... Le Créole est ombrageux, inquiet et susceptible à l'excès. Il se prévient facilement, et ne pardonne guère... Le Créole est bon ami, amant inquiet et mari jaloux. Ce qu'il y a d'impayable^ c'est que les femmes partagent ce dernier ridicule avec leurs époux, et que la foi conjugale n'en est pas mieux gardée de part et d'autre. Il est vain, il est entêté. Il méprise ce qu'il ne connaît pas, et il connaît peu de chose; il est plein de lui-même et vide de tout le reste... »
Chateaubriand disait de Parny : « Je n'ai point connu d'écrivain qui fût plus semblable à ses ouvrages; poète et créole, il ne lui fallait que le ciel de l'Inde, une fontaine, un palmier et une femme ! »
Parny était un sage.
Un Créole, encore, que Campenon (Vincent) qui naquit à la Guadeloupe en 1772. Venu très jeune en France, il lut Paul et Virginie dans sa nouveauté. Emu et ravi, il composa et adressa à Bernardin de Saint-Pierre, une romance dont voici le refrain :
Repose en paix, ma Virginie l Le repos n'est plus fait pour moi.
Hélas ! le monde entier, sans toi N'a rien qui m'attache à la vie.
Ces Stances élégiaques furent l'origine d'une correspondance littéraire entre Bernardin et Campenon. Celui-ci borna, d'ailleurs, là ses velléités d'exotiste, et il fallut son exil en Suisse durant la Révolution pour qu'il écrivît une fantaisie de touriste, mi-prose, mi-vers, intitulée Voyage de Grenoble à Chambéry.
A la veille de la Révolution, l'idylle fleurit, J'élégie est souveraine, Gessner, Léonard, Bertin, Campenon et Parny, et cent autres, font assaut d'afféterie, de grâce, et de subtilité. André Chénier, voulant évoquer les îles, prend son chalumeau, et chante :
Bourbon, île charmante, Amphitrite, ta mère, N'environne point d'île à ses yeux aussi chère ; Paphos, Cnide, ont perdu ce renom si vanté. C'est chez toi que l'amour, la grâce et la beauté, La jeunesse, ont fixé leurs demeures fidèles. Berceau délicieux des plus belles mortelles, Tes cieux ont plus d'éclat, ton sol plus de chaleurs ; Ton soleil est plus pur, plus suaves tes fleurs. Bonneuil reçut le jour sur tes heureux rivages. Que toujours tes vaisseaux ignorent les naufrages ; Que l'ouragan jamais ne soulève tes mers. Que la terre en tremblant, l'orage, les éclairs, N'épouvantent jamais la troupe au doux sourire Des vierges aux yeux noirs, reines de ton empire !
La Révolution décapita l'idyllique André
Chénier. Elle respecta le père de Paul et Virginie. Elle lui devait^ en effet^ quelques égards : Bernardin de Saint-Pierre^ est raboutissement normal, la synthèse du xviii® siècle finissant. Agitant comme un pavillon son exotisme artificiel, il en pare une médiocre idylle dont il déguise ainsi la pauvreté ! Le goût public trouve son compte à cette débauche de pamplemousses et de choux palmistes. Il retrouve de plus en Bernardin tout ce qu'il aime, tout ce qu'il chérit; car ce peuple qui, comme dit Chamfort, va bientôt pratiquer la fraternité à la Caïn — « Sois mon frère, ou je te tue ! » — est altéré de douceur et d'amour. Il aime la liberté, il adore l'égalité, il chérit le nègre. Il aime aussi les « belles descriptions ». Jean-Jacques Rousseau lui en a donné le goût. Il ne saurait désormais le perdre. Avec Bernardin, le genre descriptif exotique est devenu majeur, faux diamant serti d'humanitarisme et de sensiblerie, mauvaise herbe semée dans le champ littéraire et que tout le xix® siècle cultivera pieusement...